Près d’un demi-million de primo-électeurs seront appelés aux urnes un peu plus tard cette année — un record pour cette classe d’âge qui a connu dans l’enfance la pandémie de COVID 19 et une trentaine de mois de guerre.
Selon les spécialistes, il se pourrait qu’ils aient une influence directe sur l’élection de 17 députés sur les 120 que compte la Knesset, alors qu’ils sont majoritairement de droite et plus religieux que les électeurs plus âgés. Selon les données démographiques du Bureau central des statistiques (CBS), les Israéliens de moins de 29 ans représenteront près de 22 % des votants.
Donc ce qu’ils pensent compte.
À un moment où Israël est en guerre depuis deux ans et demi, que le coût de la vie déjà très élevé ne fait qu’augmenter et que la campagne électorale est ouverte, le Times of Israel a pris place à bord du train de Nahariya, près de la frontière libanaise, au nord, à Beer Sheva, dans le sud, pour recueillir l’avis de jeunes.
Les jeunes interrogés se sont vus poser les mêmes questions, allant des effets personnels et sociétaux de la guerre et de leur consommation de média aux instances dirigeantes et clivages sociaux en passant par leur avis sur leur situation personnelle et celle du pays d’ici cinq ans.
Ces jeunes ont été consultés au hasard, avec un souci de représentativité de la société. Des extraits de leurs réponses vous sont présentés ci-dessous.
Plusieurs personnes ont refusé d’être interviewées. D’autres ont accepté mais refusé d’être pris en photo. La plupart d’entre eux se sont montrés méfiants et critiques envers les médias traditionnels, inquiets des clivages sociaux et incertains de la teneur de leur vote cet automne.
De Nahariya à Kiryat Motzkin
Le voyage commence à Nahariya, non loin de la frontière libanaise. La voie de chemin de fer longe la côte nord en direction de Kiryat Motzkin, l’une des villes satellites de Haïfa, avec sa banlieue résidentielle et commerciale.
Zinnat Abu Hassan, 27 ans, Israélienne arabe originaire de la ville mixte (juive et arabe) de Maalot Tarshiha, en Galilée occidentale, se rend à Tel Aviv pour suivre un cours de cosmétique.
Elle explique que la guerre a retardé ses projets d’ouverture d’une clinique de cosmétique et l’a empêchée de passer son examen pour faire homologuer en Israël la qualification d’infirmière en gériatrie obtenue en Jordanie. Elle estime que les Israéliens juifs gardent leurs distances avec les Israéliens arabes depuis le massacre du Hamas du 7 octobre 2023 dans le sud d’Israël.
« Où que vous alliez, s’ils savent que vous êtes arabe, ou si vous parlez arabe, les gens ont peur que vous vouliez les tuer ou quelque chose comme ça », confie-t-elle.
« Je pense constamment à partir », ajoute-t-elle. « Je ne crois pas que je pourrai faire quoi que ce soit ici. C’est tout le temps la guerre. Les prix ne font qu’augmenter. Et [en secteur arabe, où la guerre des gangs est omniprésente], il y a toujours quelqu’un de la mafia qui veut vous prendre de l’argent. »
Zinnat a souhaité que son visage soit flouté.
De Kiryat Motzkin à Binyamina
Une fois passé Kiryat Motzkin, le train longe les raffineries de pétrole et le port de Haïfa avant un fondu enchaîné sur les dunes côtières, avec de temps à autres vue sur la mer, à l’ouest. À l’est s’élève l’imposante chaîne de montagnes du Carmel, encadrée de champs agricoles luxuriants et verdoyants.
À l’arrière du train, Uriah Dar, 19 ans, rentre chez lui à Petah Tikva après une randonnée en solo de 50 kilomètres sur les 70 prévus, entre Nahariya et la mer de Galilée, interrompue par des tirs de missiles.
Membre de la communauté religieuse, Dar est en vacances entre deux cours de son académie pré-militaire dans l’implantation d’Eli, en Cisjordanie. Il a l’espoir d’intégrer une des unités commando d’élite de l’armée israélienne.
Questionné sur ces 30 mois de guerre et leur impact sur la société israélienne, Dar répond que le massacre par le Hamas de plus de 1 200 personnes le 7-octobre a fait revenir à la raison ceux qui croyaient en la paix avec les Palestiniens.
Il dit que ceux qui vivent dans des régions comme la Judée-Samarie — le nom biblique donné au nord de la Cisjordanie — comprennent vraiment les Palestiniens, contrairement à ceux qui se plaignent des implantations, qui « ont de l’argent et ne manquent de rien », et vivent dans des endroits éloignés comme Tel-Aviv.
Il est contre la peine de mort pour les Palestiniens condamnés pour terrorisme, au motif que les Palestiniens glorifient la mort.
« De ce que j’en ai appris, le mieux est de leur prendre leurs terres. C’est ce qui marche le mieux, historiquement parlant », conclut-il.
De Binyamina à Netanya
Après un changement à Binyamina, ville agréable réputée pour ses vignobles, le voyage se poursuit le long de la côte méditerranéenne. Se succèdent rapidement un terrain sablonneux, des champs agricoles, des vergers, des plantations d’eucalyptus et de petits villages, sans oublier le triomphe du paysage urbain de Netanya, les immenses cheminées de la centrale électrique de Hadera et l’architecture moderne de la haute technologie de Herzliya.
Tal, 31 ans, est monté à Binyamina pour se rendre à son travail, dans le secteur de la technologie, à Tel Aviv. Il a demandé à ne pas être pris en photo et que son nom de famille ne figure pas.
Originaire de Hatzor Haglilit, dans le nord d’Israël, cela fait un an que Tal vit à Zichron Yaakov, à une demi-heure de route au sud de Haïfa. Il est marié et père d’un petit garçon de deux mois.
Tal n’a pas été rappelé au titre de la réserve depuis le 7-Octobre, ayant été blessé et déclaré inapte à l’issue de l’opération Bordure protectrice, en 2014 à Gaza. En revanche, son frère cadet, qui effectuait son service militaire, le 7-Octobre, a servi dans la communauté frontalière de Gaza, au kibboutz Beeri dévasté par l’attaque du Hamas ainsi qu’à Gaza. Il a également effectué une période de réserve.
« C’est notre pays », dit-il. « Je l’ai fait, il y a de cela dix ans. Je sais que mon fils sera soldat lui aussi. Nous n’avons pas choisi d’être un peuple qui se bat constamment, mais telle est notre réalité. »
« Nous n’avons pas choisi d’être un peuple qui se bat constamment, mais telle est notre réalité. »
Tal dit moins regarder les informations télévisées qu’auparavant.
« Ils déforment les choses dans tous les sens, il y a beaucoup de répétitions et moins d’actualités finalement, et les commentateurs ne sont pas pertinents », ajoute-t-il en soulignant que l’armée et les technologies ont changé depuis que ces commentateurs ont fait leur service militaire.
De Netanya à l’Université de Tel Aviv
Après Netanya, qui est devenue une grande ville dotée de deux gares, le train passe à nouveau à travers des champs verdoyants touchés par l’abondance éphémère du printemps, avant d’approcher la vaste métropole de Tel Aviv. L’université est le premier des quatre arrêts en centre-ville.
Lior Binyamin, 22 ans, originaire de Netanya, se rend à l’université de Tel Aviv, où elle est étudiante en première année de politique et d’économie.
L’université vient de reprendre les cours après une interruption due à la guerre contre l’Iran. Lior estime que la société israélienne a rapidement surmonté ses divisions suite au 7-Octobre, mais que la situation s’est « à nouveau dégradée » ces douze derniers mois.
Les chaînes d’information télévisées 12 et 13, perçues comme moins favorables au gouvernement, « disent et redisent que la situation est grave », explique-t-elle. Les principales chaînes « filtrent ce qui se passe », ajoute-t-elle. « Personne ne rapporte les faits objectivement. »
Les commentateurs télévisés se sont trompés sur l’issue de la guerre contre l’Iran, ajoute Binyamin.
« J’essaie de ne pas regarder les infos, et à la place de lire les notifications push de la chaîne N12, de façon à comprendre l’essentiel », conclut-elle.
De Tel Aviv Savidor à Mazkeret Batya
Le Times of Israel change alors une nouvelle fois de train à la gare Savidor de Tel Aviv. Le quai des trains en direction sud est presque désert, à l’exception de quelques soldats. Une fois quitté les tours modernes du quartier des affaires, dans le centre, le train passe à Lod et Ramle avant de traverser de vastes champs de blé, certains d’entre eux déjà récoltés.
Angel Andino, 24 ans, né en Israël d’une mère philippine et d’un père congolais, se rend au club de football du Maccabi Kiryat Gat, dans lequel il joue.
Ressortissant israélien chrétien, Andino a fait son service militaire et vit avec sa mère dans un quartier juif de Haïfa. Ce qui a changé, d’après lui, depuis le 7-Octobre, c’est que les Juifs autour de lui sont devenus plus religieux.
« Il y a plus de kippot, plus d’observance du Shabbat », note-t-il.
La vie d’Andino et celle de ses amis tourne autour du football, ce qui lui laisse peu de temps pour la politique et les informations, souligne-t-il. Il admire le président américain Donald Trump d’avoir combattu aux côtés d’Israël contre l’Iran, mais il n’est pas d’accord avec le cessez-le-feu conclu entre les États-Unis et l’Iran.
« Nous n’avons pas fini ce que nous avons commencé », assure-t-il. « Nous, Israéliens, sommes doués pour parler, moins pour agir. »
Interrogé sur le sujet qu’il aborderait en priorité s’il était élu Premier ministre, il répond l’économie.
« La vie coûte trop cher. Comment acheter un appartement si on n’a pas un énorme salaire ? » demande-t-il. Il affirme qu’il ne s’engagera pas dans une relation tant qu’il n’aura pas stabilisé sa situation financière.
Entre Kiryat Malachi et Beer Sheva
Une fois que l’on laisse derrière nous Kiryat Malachi, dans le nord du Neguev, le terrain devient plus sablonneux, et le train entre dans le grenier à blé du sud d’Israël.
Les Bédouins font paître leurs moutons entre les touffes vertes du printemps. Beer Sheva, capitale officieuse de la région du Neguev et destination finale de ce journaliste, fait des débuts modestes avant d’imposer son statut de métropole, avec son université, son grand hôpital, ses hauts bâtiments commerciaux et ses quartiers résidentiels. Le sol jaune du désert est tout proche.
Avishag, 22 ans, se rend à sa base militaire. Éloignée de sa famille ultra-orthodoxe, elle mène une vie laïque mais continue de croire en l’existence d’une puissance supérieure.
Elle évoque sa vie passée, et notamment ces professeurs qui lui disaient qu’elle donnerait naissance à des enfants sans bras si elle portait des chemisiers à manches courtes, ou des sourds si elle écoutait autre chose que de la musique religieuse. C’est la communauté haredi qui est sourde, dit-elle en qualifiant de
« méprisable » le refus des orthodoxes de faire leur service.
Elle ajoute : « À l’armée, la plupart des gens sont religieux. Il y a tellement de kippot », souvent celles portées par les Haredim qui choisissent de faire leur service militaire.
Tout comme Lior, Avishag déteste ce qu’elle considère comme les clivages entretenus par les chaînes d’information télévisées, et s’informe sur des réseaux sociaux comme Instagram ou TikTok : « Personne ne peut se permettre de ne pas savoir ce qui se passe. »
Elle qui rêve de fonder une famille et d’avoir un lieu pour les chevaux estime que les défaillances du système éducatif, le coût de la vie élevé et la promiscuité, sur le plan du logement, pourraient bien la décider à partir vivre à l’étranger.
« Je suis quelqu’un de très optimiste, mais je suis aussi réaliste », affirme-t-elle. « Je veux croire que ce sera bien ici. Peut-être que quelqu’un d’autre va arriver au pouvoir et que le coût de la vie va baisser, et que l’environnement et l’éducation vont s’améliorer. Mais si ça continue comme ça, dans cinq ans, je ne serai pas la seule à partir à l’étranger. »
la Communauté du Times of Israël !
