Le tsar de la mémoire ukrainienne contre la glorification des criminels nazis
Rechercher
Anton Drobovych, nommé à la tête de l'Institut ukrainien de la mémoire nationale en décembre 2019. (Autorisation de l'Institut de la mémoire nationale)
Anton Drobovych, nommé à la tête de l'Institut ukrainien de la mémoire nationale en décembre 2019. (Autorisation de l'Institut de la mémoire nationale)

Le tsar de la mémoire ukrainienne contre la glorification des criminels nazis

Anton Drobovych, nouveau directeur de l’Institut pour la mémoire, rejette l’idéalisation des collaborateurs nazis, sans répudier les nationalistes ukrainiens du XXe siècle

Alors que des manifestants du monde entier renversent des statues et exigent une réévaluation des récits nationaux glorifiant d’illustres personnages historiques racistes et colonialistes, le dernier pays auquel on s’attendrait à rejeter son hagiographie officielle serait l’Ukraine.

Au cours des cinq dernières années, la république post-soviétique a été à plusieurs reprises critiquée par des universitaires et des groupes de la société civile opposés à ce qu’ils ont jugé être une campagne blanchissant l’histoire du pays souvent trouble. Des rues ont été renommées avec les noms de collaborateurs nazis et l’État a reconnu des milices dont les membres avaient pris part à des meurtres de masse de Juifs.

Mais dans une conversation avec le Times of Israël, le Dr. Anton Drobovych, récemment nommé directeur de l’Institut ukrainien de la mémoire nationale (UINP), a semblé remettre en question cet effort national dirigé par son prédécesseur, qui révisait l’Histoire à travers une lecture d’extrême droite nationaliste.

« Nous devons dire la vérité historique sur tous les personnages de notre passé, sans héroïsation mais aussi sans diabolisation », a-t-il déclaré lors d’un récent appel Skype depuis Kiev.

Anton Drobovych (à gauche) à un mémorial aux Ukrainiens tués par la police secrète russe dans l’ancien village de Bykivnia. (Crédit : Institut de la mémoire nationale)

Ces récentes remarques de Drobovych sont particulièrement opportunes, alors que des manifestants anti-racistes aux États-Unis et en Europe réclament une réévaluation des commémorations au sein de leurs propres sociétés de personnalités considérées par beaucoup comme inextricablement liées au colonialisme et aux inégalités raciales.

Exprimés par les membres d’un mouvement de protestation international qui a éclos suite à la mort de George Floyd, un homme afro-américain décédé après qu’un officier s’est agenouillé sur son cou pendant plus de huit minutes le 25 mai dernier, ces appels ont conduit à des actions à plusieurs reprises.

Le 7 juin à Bristol, en Angleterre, une foule de manifestants en liesse ont attaché des cordes autour d’une statue d’Edward Colston, la faisant tomber dans le port. Marchand d’esclaves notoire, son monument a longtemps été méprisé par les habitants de ce qui est considéré comme l’une des villes les plus libérales de Grande-Bretagne. Quelques jours plus tard, aux États-Unis, une statue du président des États confédérés Jefferson Davis a été déboulonnée à Richmond, en Virginie. Dans les semaines qui ont suivi la mort de Floyd, de nombreux monuments confédérés ont été endommagés ou détruits, certains renversés par des manifestants, d’autres enlevés par les autorités locales. Samedi dernier, une statue d’un journaliste italien qui avait acheté une enfant de 12 ans pour se marier avec alors qu’il se battait pour le leader fasciste Benito Mussolini en Afrique a été vandalisée avec de la peinture rouge à Milan.

Des manifestants abattent une statue du marchand d’esclaves Edward Colston dans le port de Bristol, lors d’un rassemblement de protestation Black Lives Matter, à Bristol, en Angleterre, le 7 juin 2020. (Crédit : Ben Birchall / PA via AP)

L’Ukraine a récemment connu sa propre polémique au sujet de ses monuments, bien qu’elle ait été très différente de ce qui se passe actuellement ailleurs.

À la suite de la révolution de Maïdan en 2014, les législateurs ukrainiens ont adopté une série de projets de loi connus sous le nom de lois de « décommunisation », destinées à rompre les liens du pays avec son passé russe et soviétique. L’un des projets de loi visait à interdir ce qui a été défini comme le « déni public de la légitimité de la lutte pour l’indépendance de l’Ukraine au XXe siècle ».

Concrètement, ces projets de loi ont ouvert la voie à la réhabilitation de dirigeants ultra-nationalistes ukrainiens qui ont collaboré avec les nazis.

Au cours des dernières années, des rues à travers toute l’Ukraine ont été baptisées du nom de personnages comme Stepan Bandera et Roman Shukhevych, dirigeants de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) et de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), dont les membres ont collaboré avec les nazis, se rendant responsables de la mort de dizaines de milliers de Juifs et de Polonais.

Volodymyr Viatrovych, l’ancien directeur de l’Institut ukrainien de la mémoire nationale. (Capture d’écran YouTube)

Sous la direction de Volodymyr Viatrovych, qui dirigeait l’UINP avant Drobovych, l’institut a entrepris une importante campagne visant à réhabiliter leur image, les transformant en combattants de la démocratie dont les partisans ont sauvé les Juifs des Allemands.

Cependant, après l’élection l’année dernière de Volodymyr Zelensky, le premier président juif d’Ukraine, Viatrovych a été remercié et Drobovych – à l’époque directeur pédagogique du Centre mémoriel de l’Holocauste à Babi Yar, un partenariat public-privé travaillant à la création d’un musée de l’Holocauste sur le site du massacre de Babi Yar à proximité de Kiev – a été désigné pour le remplacer.

Il a pris ses fonctions le 17 décembre dernier.

« Libéral » autoproclamé, Drobovych, 34 ans, n’est pas historien, mais plutôt éducateur de métier. Titulaire d’un doctorat en philosophie, il a notamment travaillé comme professeur adjoint à l’Université pédagogique nationale de Kiev, conseiller du ministre de l’Éducation et responsable du développement stratégique dans un musée local d’art moderne.

Il a immédiatement fait sensation, déclarant au journal ukrainien Istorychna Pravda qu’il voulait rétablir un équilibre dans la politique mémorielle de l’Ukraine, et empêcher l’UINP « d’être perçu comme un porte-parole agité d’une lutte idéologique et de la propagande ».

Cette approche a notamment consisté à entendre la perspective de divers groupes ethniques, y compris la communauté juive, a-t-il déclaré à l’époque, recevant des éloges de dirigeants juifs locaux.

S’adressant au Times of Israël, Drobovych a réitéré qu’il préférait encourager le dialogue plutôt qu’imposer un récit national monolithique et que la voie à suivre consistait à « encourager la pensée critique dans l’éducation » concernant la relation entre « la vérité historique et le mythe ».

« La fonction publique ne peut pas être idéologique », a-t-il affirmé.

Des manifestants se rassemblent devant les bureaux de l’Administration d’État de la ville de Kiev lors d’une procession aux flambeaux à l’occasion du 111e anniversaire du dirigeant de l’UNUN-B (Organisation des nationalistes ukrainiens) Stepan Bandera, à Kiev, le 1er janvier 2020 (Crédit : Pavlo_Bagmut / Ukrinform / Barcroft Media via Getty Images, JTA)

Ce genre de rhétorique a été bien accueilli par les organisations juives, même si elles disent ne pas s’attendre à un changement radical dans la façon dont l’institut traitera les zones les plus sombres de l’histoire ukrainienne.

« Sous la nouvelle direction, l’Institut de la mémoire nationale ne va pas se ‘tourner dans la direction opposée’ de celle que Volodymyr Viatrovych a prise, mais il y aura des différences dans le travail », a avancé Inna Ioffe, PDG de la Confédération juive d’Ukraine. « Il poursuivra la prétendue  décommunisation. Et il va continuer également l’ukrainisation de tous les secteurs en Ukraine. »

Étant donné que la pandémie de COVID-19 a débuté peu après son entrée en fonction, Drobovych n’a pas encore eu « assez de temps pour montrer ses méthodes dans sa politique de la mémoire de l’État sur le plan pratique », bien que la plupart des dirigeants juifs soient « plus ou moins satisfaits » de ses efforts jusqu’à présent, a déclaré Vyacheslav Likhachev, porte-parole de Vaad, une organisation communautaire.

« Dr. Drobovych semble être plus modéré dans la manière de mettre en œuvre toutes les initiatives de ‘décommunisation’ de son successeur, mais ils s’accordent sur les orientations générales de la politique historique de l’État. Et nous soutenons également cette orientation générale. »

Si l’UINP est surtout connu en Occident pour sa décommunisation, Drobovych a déclaré qu’il se concentrerait sur une variété de questions, notamment la réhabilitation des personnes condamnées par les communistes, la localisation de sépultures de guerre ukrainiennes en Pologne, la compilation d’histoires orales du conflit russo-ukrainien actuel, et sa coopération avec le Centre ukrainien d’études sur l’Holocauste afin de distribuer des manuels et d’organiser des séminaires pour les enseignants.

Mais si l’institut semble vouloir cesser de faire la promotion active de l’héritage de dirigeants d’extrême droite, cela ne signifie pas que Drobovych les a pour autant totalement répudiés.

Une militante pro-Union européenne lors d’un rassemblement sur la place de l’Indépendance à Kiev, en Ukraine, pendant la révolution EuroMaidan, le 12 janvier 2014. (Crédit : AP / Sergei Chuzavkov)

Interrogé sur le type de personnalités d’extrême droite favorisées par Viatrovych, il a répondu que « la propagande soviétique a tenté de détruire la réputation des personnes qui ont tenté de bâtir une nation ukrainienne indépendante, et nous devons séparer les mensonges de la vérité, et découvrir la vraie histoire de ces personnes. L’Institut de la mémoire nationale d’Ukraine n’a pas l’intention d’héroïser qui que ce soit. »

« Seul le peuple ukrainien a le droit de déclarer quelqu’un comme héros, ou le président de l’Ukraine peut dignifier quelqu’un comme héros de l’Ukraine. Cependant, toutes les personnalités que vous avez mentionnées sont importantes pour l’histoire de l’Ukraine ainsi que pour notre société car elles ont contribué au développement de notre pays. Notre tâche est de connaître de manière établie et sans préjugé leur vie et leur parcours, ainsi que d’attirer l’attention de la société sur le débat sur leur rôle dans l’histoire. »

Tout en condamnant des membres individuels, Drobovych conteste l’affirmation de nombreux historiens non ukrainiens selon lesquels l’OUN et l’UPA étaient des organisations criminelles par nature.

Tout en admettant que les membres de ces groupes ont commis des crimes contre l’humanité et que cela devrait être librement reconnu – un changement significatif par rapport à la politique précédente de l’institut qui a tenté de les décrire comme ayant sauvé des Juifs – il a insisté sur le fait que « la responsabilité est une chose personnelle ».

« La question de la définition de toute personne ou organisation comme criminelle relève de la compétence des cours, tribunaux ou autres organes autorisés. Il ne peut y avoir de responsabilité collective », a-t-il déclaré.

L’ancien président ukrainien Petro Poroshenko et d’autres s’inclinent à un mémorial du massacre de Babi Yar à Kiev, en Ukraine, le 29 septembre 2016. (Crédit : Shahar Azran / WJC)

Sous Bandera, en 1941, l’OUN a adopté un manifeste appelant ses membres à « liquider les Polonais, les Moscovites et les Juifs indésirables » et ses membres ont servi dans diverses formations allemandes ayant participé à l’Holocauste, avant de se retourner contre les nazis lorsque Berlin a refusé de reconnaître leur déclaration de l’indépendance de l’Ukraine.

« Les scientifiques peuvent analyser différents documents, porter leurs efforts sur l’implicitation ou sur l’explicitation de certaines motivations, lancer le débat public, les débats scientifiques, mais la décision finale concernant des crimes doit être prise sur la base de l’État de droit et du débat ouvert. Si l’URSS, 50 ans après la guerre, a eu la chance de tromper l’histoire du mouvement de libération ukrainien, cela doit être pris en compte dans la conclusion générale », a-t-il dit.

« Cependant, je voudrais noter que, si des membres de l’armée ukrainienne des insurgés, des Forces rouges ou de la Wehrmacht ont commis des crimes contre l’humanité, ces personnes doivent en assumer la responsabilité et il est nécessaire de parler de ce crime ouvertement et honnêtement. Le patriotisme et les intentions positives ne peuvent pas excuser les meurtres ou les crimes de guerre. »

Outre ces propos, Drobovych a utilisé des mots sévères à l’encontre de la division Halychyna, une unité SS ukrainienne dans laquelle de nombreux nationalistes ont servi et dont l’emblème, selon Viatrovych, ne constituait pas un symbole nazi.

Le mois dernier, un tribunal ukrainien a d’ailleurs jugé que cette déclaration de Viatrovych était illégale et a interdit à l’UINP de la répéter.

« Je n’ai pas encore lu le texte intégral de la décision du tribunal, il est donc difficile de commenter la position de la cour. Je peux seulement dire avec précision et clarté : l’héroïsation des forces SS ou d’autres organisations nazies, qui ont commis des crimes contre l’humanité, est un fait honteux et immoral », a-t-il déclaré.

« Les SS sont mauvais, et notre politique est de dire que les [membres des] Waffen SS sont mauvais. »

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky visite le Mur occidental, dans la Vieille ville de Jérusalem, le 23 janvier 2020. (Crédit : Shlomi Cohen / Flash90)

Drobovych a également déclaré que, bien qu’il n’ait pas encore eu l’opportunité de collaborer directement avec Yad Vashem, il est en contact avec des chercheurs qui y travaillent, bien qu’il ait averti que les dirigeants ukrainiens étaient devenus « sceptiques » à l’égard du mémorial et du centre de recherche basés à Jérusalem suite au « scandale » en début d’année, quand « il est devenu clair que cette institution mondiale très importante pouvait présenter les faux récits russes ».

En février, Yad Vashem s’est excusé après la projection de clips vidéo faisant la promotion d’un récit révisionniste de la Seconde Guerre mondiale lors d’un événement marquant le 75e anniversaire de la libération d’Auschwitz.

Invité à commenter le début de mandat de Drobovych, un porte-parole de Yad Vashem a déclaré que le mémorial « ne jugeait pas les performances des autres institutions et de leurs dirigeants, qui plus est au début de leur mandat », mais qu’il « espère que sous la direction du Dr. Drobovych, l’Institut ukrainien de la mémoire nationale agira pour défendre un récit historique factuel de la période de l’Holocauste, tel qu’il s’est produit en Ukraine et ailleurs. »

Selon le journaliste Vlad Davidzon, correspondant en Ukraine pour le magazine juif en ligne Tablet, l’approche de Drobovych reflète celle de Zelensky, dont l’élection a constitué « une répudiation de la politique d’ukrainisation [de Porochenko] ».

Dans un pays où les opinions sur les questions d’identité culturelle et linguistique varient considérablement d’une région à l’autre, Zelensky « ne ressent généralement pas le besoin de les résoudre » et, par conséquent, « beaucoup des changements mis en place par Porochenko sont toujours en cours de mise en œuvre, ou se dissolvent en douceur sans être rejetés catégoriquement », a-t-il dit, ajoutant qu’en ce qui concerne la mémoire,
« les choses sont un peu en mouvement, et restent en quelque sorte non résolues ».

Bien sûr, a-t-il ajouté, étant donné le conflit en cours contre les séparatistes soutenus par la Russie, la pandémie de COVID-19 et les problèmes économiques de l’Ukraine, ces problèmes sont naturellement « mis en veille ».

Selon Eduard Dolinsky – directeur du Comité juif ukrainien, groupe de défense basé à Kiev et critique de longue date de Viatrovych -, le nouveau chef de l’UINP représenterait moins une répudiation de la politique précédente qu’une tentative de minimiser l’approche agressive de son prédécesseur.

Eduard Dolinsky, directeur général du Comité juif ukrainien basé à Kiev. (Capture d’écran YouTube)

« Je dirais qu’il est plus doux, d’une manière positive, sur les questions de la glorification des collaborateurs nazis ukrainiens et qu’il est plus objectif, plus correct en termes de mémoire historique », a déclaré Dolinsky, notant qu’il était davantage prêt à discuter des aspects les plus sombres de l’histoire que Viatrovych, qui « n’a insisté que sur le côté héroïque ».

Mais alors que Drobovych a réussi à atténuer la situation, des monuments d’hommage à des collaborateurs nazis sont toujours érigés dans le pays, quoique pas aussi fréquemment que ces dernières années, a-t-il ajouté. Dolinsky accuse ainsi Drobovych de mensonge quand ce dernier affirme que, étant donné que de telles décisions sont prises au niveau local, il n’a rien à voir avec elles.

« Ils ont ordonné aux autorités locales les changements de noms de rues », a-t-il dit. « C’est la responsabilité de l’institut. Ils n’ont pas de fonds pour construire eux-mêmes des monuments, mais ils ont le pouvoir de guider les habitants dans ce qu’il faut faire. Ils sont l’organe exécutif central au sein du gouvernement responsable de la mémoire historique. »

« Cette institution doit être fermée et démantelée. Son existence est une perte de temps et d’argent. »

Selon le professeur Georgiy Kasianov, directeur du département d’histoire contemporaine à l’Institut d’histoire ukrainien, il est important de se rappeler que bon nombre des individus qui ont poussé à la décommunisation conservent encore une influence significative. Donc le changement de la politique mémorielle de l’ère Porochenko ne se fera pas « en un jour, un mois ou même un an », dit-il.

Le professeur Georgiy Kasianov. (Capture d’écran)

« Drobovych est dans une position très compliquée, car si vous analysez ses interviews, vous verrez qu’il ne soutient pas la politique historique dirigée par Porochenko et Viatrovych, mais dans le même temps il n’est pas en mesure de la changer radicalement. Il n’a pas les ressources institutionnelles et humaines pour faire cela. Dans ses déclarations publiques, il affirme qu’il n’accepte pas le narratif et l’idéal nationaliste de Bandera ; cependant, dans le même temps, il est fonctionnaire et doit respecter la législation ukrainienne sur la mémoire, qui obligent les gens à voir de façon positive les combattants pour l’indépendance de l’Ukraine – et l’OUN et l’UPA sont sur cette liste. »

Des agences ont contribué à cet article.

read more:
comments