L’école de filles nazie oubliée de la côte britannique inspire un nouveau film
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  • Judi Dench interprète « Miss Rocholl » dans « Six minutes to Midnight ». (Autorisation : IFC Films)
    Judi Dench interprète « Miss Rocholl » dans « Six minutes to Midnight ». (Autorisation : IFC Films)
  • David Schofield interprète « Colonel Smith » (à gauche) et Eddie Izzard « Thomas Miller » dans « Six minutes to Midnight ». (Autorisation : IFC Films)
    David Schofield interprète « Colonel Smith » (à gauche) et Eddie Izzard « Thomas Miller » dans « Six minutes to Midnight ». (Autorisation : IFC Films)
  • Photo d'étudiantes de l’Augusta Victoria College, Bexhill-on-Sea, présentée dans un prospectus autour de 1935. (Musée Bexhill)
    Photo d'étudiantes de l’Augusta Victoria College, Bexhill-on-Sea, présentée dans un prospectus autour de 1935. (Musée Bexhill)
  • Photo d'étudiantes lisant des journaux au Augusta Victoria College, Bexhill-on-Sea, présentée dans un prospectus autour de 1935. (Musée Bexhill)
    Photo d'étudiantes lisant des journaux au Augusta Victoria College, Bexhill-on-Sea, présentée dans un prospectus autour de 1935. (Musée Bexhill)
  • Photo d’étudiantes du Collège Augusta Victoria sur la plage de Bexhill-on Sea, présentée dans un prospectus autour de 1935. (Musée Bexhill)
    Photo d’étudiantes du Collège Augusta Victoria sur la plage de Bexhill-on Sea, présentée dans un prospectus autour de 1935. (Musée Bexhill)

L’école de filles nazie oubliée de la côte britannique inspire un nouveau film

Eddie Izzard coécrit et joue dans “Six Minutes to Midnight”, qui se déroule à Bexhill-on-Sea, où les filles d’officiers nazis étudiaient pour gagner du soft power

Depuis les années 1890, des centaines d’écoles indépendantes ont fonctionné dans la station balnéaire anglaise de Bexhill-on-Sea. Mais parmi toutes les écoles de Bexhill, une se distingue pour des raisons choquantes : en activité de 1932 à 1939, l’Augusta Victoria College (AVC) était une école nazie pour adolescentes et jeunes femmes âgées de 16 à 21 ans.

Située sur la côte sud de l’Angleterre dans le comté d’East Sussex, la ville de Bexhill a été historiquement considérée comme un endroit sain et sûr pour les aristocrates, diplomates et riches parents britanniques et étrangers pour placer leurs enfants pendant qu’ils travaillaient ou voyageaient à l’étranger.

Parmi les étudiants de l’AVC se trouvaient la filleule du chef de la police allemande Heinrich Himmler, la fille du ministre des Affaires étrangères d’Allemagne nazie Joachim von Ribbentrop, la fille du représentant d’Hitler au Vatican Diego von Bergen, et la nièce de l’ambassadeur allemand en Grande-Bretagne Herbert von Dirksen.

Cet établissement unique en son genre, nommé en l’honneur de la dernière impératrice allemande, constitue le contexte historique du thriller d’espionnage cinématographique Six Minutes to Midnight. Disponible en salles et à la demande aux États-Unis depuis le 26 mars, l’excellente distribution du film inclut Judi Dench, Carla Juri et Eddie Izzard, qui a co-écrit le scénario avec l’acteur Celyn Jones et le réalisateur Andy Goddard.

Eddie Izzard interprète Thomas Miller dans « Six minutes to Midnight ». (Autorisation : IFC Films)

Izzard, qui a des racines familiales profondes à Bexhill et y a vécu 11 ans dans son enfance, a raconté au Times of Israël dans une récente interview via Zoom depuis son domicile à Londres son étonnement d’apprendre l’existence de l’AVC. (Izzard, qui s’identifie comme non-genrée, préfère l’utilisation de pronoms féminins. Alors qu’elle peut être en « mode fille » dans son one-man-show ou dans sa vie de tous les jours, elle ne joue que des rôles dramatiques masculins.)

« Cette école était [à Bexhill], et cela m’a semblé bizarre et erroné », a-t-elle dit.

Julian Porter, conservateur du Bexhill Museum. (Autorisation : Julian Porter)

Izzard n’est pas la seule à ignorer l’existence du collège. Le Times of Israël a interrogé un certain nombre de spécialistes de l’histoire juive en Grande-Bretagne, dont un spécialiste de l’histoire des Juifs de Grande-Bretagne, au sujet de l’AVC, et tous ont répondu n’avoir jamais entendu parler de cette école. Un représentant de la société historique juive des environs de Brighton et Hove n’en savait pas davantage.

Il reste relativement peu de documentation sur l’école. Le conservateur du Bexhill Museum, Julian Porter, a partagé avec le Times of Israel le dossier du musée sur AVC. Il ne contient que quelques coupures de journaux locaux et une interview d’Izzard en 2014 avec une femme de 99 ans qui travaillait à la fin des années 1930 en tant que jeune fille au pair à l’école, accompagnant les élèves dans leurs activités et les aidant à pratiquer leur anglais.

Heureusement, deux objets de l’école ont survécu. Ils sont si frappants qu’ils ont convaincu Izzard, le mécène du Bexhill Museum, de tourner un film à l’AVC.

Insigne original de l’Augusta Victoria College avant 1935. L’insigne présente le drapeau britannique, le drapeau impérial allemand et le drapeau nazi (croix gammée). (Autorisation : Bexhill Museum)

Le premier est un badge d’école (porté par les élèves sur la veste de leur uniforme) datant des premières années de l’école. Le logo comprend le lion allemand, le drapeau impérial allemand, l’Union Jack et le drapeau nazi à croix gammée.

Le second est un prospectus scolaire datant d’environ 1935, avec un logo remanié, dont le drapeau impérial a été omis. Ce changement coïncide avec l’arrivée de la principale Frau Helene Rocholl, qui avait des liens étroits avec le régime nazi.

En fait, la seule mention publiée de l’école dont le conservateur Porter a connaissance se trouve dans Paris Fashion And World War Two. Global diffusion and Nazi Control, qui contient quelques phrases sur l’insigne.

« Julian m’a montré ça, et je me suis dit : ‘Vraiment ?!’ », a déclaré Izzard en montrant l’image du logo sur l’écran de son smartphone.

« Le fait que cela soit produit à Bexhill semblait étrange… Des gens portant la croix gammée nazie sur le littoral britannique est une fascinante juxtaposition », a-t-elle déclaré.

Insigne du Collège Augusta Victoria tel qu’il figurait sur le prospectus de 1935 environ. L’insigne comprend les drapeaux britannique et de l’Allemagne nazie (croix gammée). Le drapeau impérial allemand qui figurait sur la version précédente n’est plus là. (Autorisation : Bexhill Museum)

La croix gammée n’était pas juste pour l’esthétique. La fille au pair, Mollie Willing Hickie, se souvient que les étudiants écoutaient les discours d’Hitler à la radio. Une étudiante a écrit dans ses mémoires qu’ils célébraient l’anniversaire d’Hitler. Une photo d’étudiants de l’AVC saluant le ministre allemand de la Guerre, le maréchal von Blomberg, représentant d’Hitler lors du couronnement à Londres du roi George VI, en mai 1937, montre les filles en train d’effectuer le salut nazi.

Porter a expliqué qu’il y avait à Bexhill des associations allemandes remontant à 1804, lorsque l’infanterie de la légion allemande du roi était basée dans des casernes de la ville. Par la suite, il y a une longue histoire d’écoles de langue allemande à Bexhill, mais Porter convient comme Izzard de l’étrangeté d’une institution ouvertement nazie. Bien que Bexhill ait été historiquement conservatrice, la ville avait élu en 1932 son premier maire socialiste, le 9e comte De La Warr, et les habitants ont dirigé les Blackshirts hors de la ville.

Coupure du Times du 10 mai 1937. Les étudiants de l’Augusta Victoria College à Londres avec le maréchal Werner von Blomberg, le premier des ministres de la Guerre d’Hitler, lors du couronnement du roi George VI. Les filles sont en train de faire le salut nazi. (Autorisation : Bexhill Museum)

« Un affrontement violent entre des membres de l’Union des fascistes britanniques et une foule composée de plusieurs centaines de personnes a entraîné des troubles dans le Down vendredi soir dernier. La situation aurait pu être beaucoup plus catastrophique si la police n’était pas intervenue », pouvait-on lire dans un article du Bexhill-on-Sea Observer paru le 25 juillet 1936.

Le comte De La Warr chargea les architectes Erich Mendelsohn (un Juif ayant fui l’Allemagne nazie) et Serge Chermayeff (un Juif d’origine russe), de concevoir le pavillon De La Warr à Bexhill, en 1935. Ce fut le premier bâtiment à l’architecture moderniste érigé au Royaume-Uni.

Porter suppose que les habitants de Bexhill ne considéraient pas les étudiantes de l’AVC comme une menace, car tant qu’elles étaient là, personne n’aurait imaginé des hostilités entre l’Allemagne et la Grande-Bretagne.

« Elles faisaient office de baromètre indiquant les probabilités d’une guerre », déclare Porter.

Les filles durent fuir l’Allemagne durant la crise de Munich en septembre 1938, mais elles revinrent à Bexhill après seulement deux semaines. Ils partirent finalement pour de bon à la fin août 1939.

L’article du 4 avril 1939 dans « The People » rapporte qu’aucun étudiant de l’Augusta Victoria College n’est rentré chez lui et que la principale Frau Helene Rocholl est convaincue qu’il n’y aura pas de guerre. (Autorisation du Bexhill Museum)

Alors que les habitants de Bexhill se préparaient à la guerre, recevant des masques à gaz et disposant des sacs de sable, le principal Rocholl déclara dans une tribune au journal The People datée du 30 avril 1939 : « Il n’y aura pas de guerre. Il n’y pas à paniquer, ce ne sont que des avertissements. Rien de plus banal. »

Le but originel de l’AVC fut d’établir et de cultiver l’amitié entre l’Allemagne et la Grande-Bretagne. En réalité, il s’agissait d’une organisation nazie qui avait pour unique dessein de dissuader la Grande-Bretagne d’entrer en guerre. À cet effet, l’AVC avait pour objectif de séduire l’aristocratie britannique pour qu’elle influence la non-ingérence du pays dans la guerre.

Selon Porter, « le Troisième Reich s’engageait à garantir la conservation de la monarchie et de l’aristocratie britannique si cette dernière acceptait de ne pas engager la Grande-Bretagne dans la guerre et qu’elle laissait l’Allemagne nazie conquérir toute l’Europe ».

Le stratagème des nazis

Dans le film de fiction Six Minutes to Midnight, les jeunes filles de l’AVC se retrouvent au cœur d’un jeu politique et diplomatique très dangereux. Dans la réalité, elles furent effectivement piégées et ne servirent que de pions à un vaste plan.

En fin de compte l’AVC n’était qu’une école de perfectionnement. D’après Porter, le programme d’étude était constitué de cours sur les tâches domestiques, de moments de lecture de journaux allemands (notamment des journaux de propagande nazis) accompagnés de discussions sur l’actualité, ainsi que des cours portant sur l’enseignement de la langue anglaise. D’après le témoignage de la jeune Hickie, jeune fille au pair à l’époque, toutes les jeunes de l’AVC réussirent à obtenir leur Cambridge Certificate of Proficiency en langue anglaise.

Des étudiantes lisent des journaux au Augusta Victoria College, à Bexhill-on-Sea, sur une photo publiée sur un prospectus de 1935. (Musée Bexhill)

La maîtrise de l’Anglais (Proficiency) était la clé de l’alliance entre les deux pays.

Le Révérend Dr F. E. England, pasteur presbytérien de l’église locale, dont les services étaient fréquentés par certaines des étudiantes de l’AVC, déclara dans des propos cités par le Bexhill-on-Sea Observer du 12 octobre 1935 : « Les filles sont venues d’Allemagne non pas simplement pour étudier l’anglais, ce qu’elles pouvaient faire en Allemagne, mais pour se faire une idée de notre vie à l’anglaise et de notre culture. »

Porter pense que l’objectif essentiel de cette organisation était de faire en sorte que ces jeunes filles puissent accéder aux hautes sphères de l’aristocratie britannique, par le mariage notamment, afin qu’elles puissent par la suite exercer une sorte de soft power en faveur de l’Allemagne.

Les étudiantes du Augusta Victoria College sur la plage de Bexhill-on Sea, sur une photo publiée sur un prospectus de 1935. (Autorisation du Bexhill Museum)

Cette préparation pouvait-elle avoir pour objectif de créer des espionnes opérationnelles pour l’Allemagne nazie ? Selon Porter, cela aurait en effet pu être l’un des objectifs de l’organisation. Izzard, pour sa part, n’a pas étayé cette hypothèse. Dans Six Minutes to Midnight, on voit des espions, mais ce ne sont pas les étudiantes.

Izzard et ses co-auteurs ont mis à profit le registre dramatique afin de modifier certaines informations concernant l’AVC. Il s’agit de diffuser un récit convaincant et de porter un message important aux téléspectateurs contemporains.

Les filles de l’AVC y sont dépeintes comme de jeunes personnes influençables plutôt que comme des nazies endoctrinées par la violence et le racisme nazis. Gretel, une des filles de l’AVC, en est l’illustration éclatante.

Carla Juri dans le rôle de « Ilse Keller » (à droite) et Judi Dench dans le rôle de « Miss Rocholl » dans « Six minutes to Midnight ». (Autorisation d’IFC Films)

« On a voulu se distinguer du récit commun sur ces jeunes filles qui tend à les présenter systématiquement comme des militantes nazies enhardies. On voulait montrer que l’AVC fut aussi faite de jeunes personnes qui suivirent simplement le mouvement, par mutisme, qui étaient peut-être en désaccord avec le nazisme mais n’eurent pas le courage de le dire haut et fort, car elles savaient qu’elles se seraient faites violentées pour cela », déclare Izzard.

Dans la fiction, l’Allemande Frau Rocholl a été remplacée par le personnage de Miss Rocholl (Dench), une Anglaise née à Bexhill.

« Cela permet de la relier entre autres à Mollie, l’Anglaise qui travaille à l’école. Ainsi, on a voulu montrer l’attirance de certains Anglais pour le nazisme », précise Izzard.

Puis, il y a le propre personnage de Izzard, présenté sous les traits de Thomas Miller, qui vient dans le film remplacer le professeur d’anglais après sa disparition (et sa mort). Les scénaristes ont voulu faire de Miller un personnage à cheval entre l’Allemagne et l’Angleterre, ce qui renforce la méfiance à son égard des autres personnages du film.

Izzard a voulu clarifier le positionnement de Miller. « Il est pour la démocratie », précise-t-elle.

La fiction Six Minutes to Midnight est très attrayante. En revanche, Izzard rappelle qu’il faut bien avoir en tête que ce que le film raconte a vraiment existé. Elle rappelle que ce que montre le film doit nous inviter à être vigilant par rapport à l’époque dans laquelle nous vivons. Elle a même fait un lien entre l’intrigue du film et les événements du Capitole aux États-Unis, le 6 janvier 2021.

« L’histoire, en dessous de l’histoire, est une leçon de l’histoire. Si nous n’apprenons pas de l’histoire, nous sommes condamnés à la répéter », conclut Izzard.

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