C’est le moment où le fascisme britannique a été stoppé net dans son élan — littéralement.
Le 4 octobre 1936, 100 à 300 000 personnes — Juifs, dockers irlandais, syndicalistes, socialistes et communistes — se sont retrouvées dans l’East End de Londres, bien décidées à empêcher la British Union of Fascists de Sir Oswald Mosley de défiler dans le quartier juif de la ville.
Avec un bus et un tramway, des barricades ont été dressées pour bloquer Cable Street. Des armes de fortune — bâtons, pierres, pieds de chaise, ordures, légumes pourris et le contenu de pots de chambre — ont été préparées, et des enfants ont été mis à contribution pour faire rouler des billes sous les sabots des chevaux de la police.
Malgré les matraquages à cheval et les vigoureuses tentatives de la police pour dégager les rues, Mosley a finalement été contraint de donner à ses 5 000 Chemises noires l’ordre, humiliant, de se retirer. La police les escortera jusqu’au centre de Londres.
Quatre-vingts-dix ans plus tard, la légende de la « bataille de Cable Street », comme elle a été baptisée, demeure.
Pour marquer cet anniversaire, le maire de Londres, Sadiq Khan, a publié un communiqué rappelant la portée de cet événement historique : « Il y a de cela 90 ans aujourd’hui, Oswald Mosley et ses Chemises noires ont tenté de défiler pour intimider un quartier à dominante juive de l’East End », a déclaré M. Khan.
« Des hommes, des femmes et des enfants, aux côtés de leurs voisins, de syndicalistes et de manifestants anti-fascistes, se sont rassemblés pour défendre la communauté dans ce qui est devenu la bataille de Cable Street. Ils nous ont ainsi donné une leçon essentielle, à savoir que les communautés peuvent résister au fascisme en s’unissant. La haine et l’antisémitisme n’avaient pas leur place à Londres à l’époque, et ils ne l’ont pas davantage aujourd’hui. »
Mais le débat sur le sens de cette bataille est aujourd’hui entaché de controverses et de contestations, sur fond d’accusations selon lesquelles le rôle central des Juifs aurait été « effacé » du fait du regain de l’antisémitisme de gauche.
Cette semaine, cet anniversaire est célébré par la communauté juive, les syndicats et les militants antifascistes.
Le Board of Deputies of British Jews organise « Cable Street 90 : Un festival de culture, d’histoire et de solidarité juives dans l’East London », avec des concerts, des conférences et des visites à pied ou à bord de taxis, dans l’East End.
Le TUC, la confédération des syndicats britanniques, organise une conférence et une réception à Congress House, son siège dans le centre de Londres, afin « d’étudier la portée historique de Cable Street et d’évoquer la manière dont les enseignements tirés de cet événement fondateur demeurent d’actualité pour contrecarrer l’extrême droite aujourd’hui ».
À l’échelle locale, « Together on Cable Street », une alliance d’organisations locales, de groupes religieux et de syndicats, organise plusieurs événements culturels et des débats pour commémorer cet anniversaire.
Et avant de partir pour ses vacances parlementaires, à la mi-septembre, la Chambre des communes avait organisé un débat consacré à l’événement, au cours duquel la ministre des Collectivités locales, Florence Eshalomi, avait qualifié la bataille de Cable Street de « moment fondateur de l’histoire de la ville » et salué le rôle central de la communauté juive.
« Le 4 octobre 1936 n’est pas qu’un moment marquant de l’histoire de Londres ; c’est aussi un moment décisif dans l’histoire des Juifs britanniques. Ce sont les communautés juives que Mosley visait, et ce sont les communautés juives qui ont mené la riposte et érigé les barricades contre les fascistes, construites avec tout ce qu’elles trouvaient dans les rues et sur les chantiers voisins », a déclaré Mme Eshalomi devant les députés. « Dans les nombreuses années qui ont suivi, la communauté juive a été au cœur de la culture, de l’identité et des plus grandes réussites de Londres. »
Mais, comme l’a reconnu Mme Eshalomi, les commémorations de cette année se tiennent sur fond d’une forte hausse du nombre d’actes antisémites au Royaume-Uni, suite au pogrom du 7 octobre 2023 et de la guerre qui s’en est suivie à Gaza.
Les derniers chiffres publiés par le Community Security Trust (CST), qui surveille l’antisémitisme et aide à protéger les institutions et lieux de culte juifs, font état de 1 926 actes antisémites au Royaume-Uni au premier semestre 2026, soit le deuxième bilan le plus élevé jamais enregistré par le CST pour un premier semestre.
Ce contexte, soulignent les experts, a ravivé l’intérêt pour les événements survenus dans l’East End il y a de cela quatre-vingt-dix ans.
« La communauté juive s’est davantage investie dans la commémoration de Cable Street, ces dernières années, probablement en réaction à la montée de l’antisémitisme, déjà du temps de Corbyn et plus encore depuis le pogrom du 7-Octobre », explique Dave Rich, directeur des affaires publiques au CST, dans une allusion à l’ex-leader de la gauche dure du Parti travailliste, Jeremy Corbyn.
« Ce qui donne lieu à une redécouverte de la tradition militante de l’autodéfense juive, Cable Street faisant figure de moment fondateur de cette histoire. »
Au moment où le Parti travailliste bruissait de rumeurs d’antisémitisme, sous sa direction, M. Corbyn invoquait fréquemment sa proximité avec les événements survenus dans l’East End il y a quatre-vingt ans dans le but de parer à toute critique.
En 2016, le leader travailliste de l’époque avait prononcé un discours lors d’une cérémonie organisée à l’occasion du 80e anniversaire de Cable Street. Évoquant la « profonde portée personnelle » que cet affrontement avait pour lui, M. Corbyn a déclaré : « Une femme se tenait là parmi tant d’autres et elle m’a tout raconté. Cette femme, c’était ma mère. Elle était venue ici, avec tant d’autres, parce qu’elle voulait vivre dans un monde, comme nous tous, exempt de xénophobie et de haine. Ceux qui se sont dressés ici en 1936 ont rendu un service d’une valeur inestimable. »
Les critiques de M. Corbyn l’ont accusé de « se draper dans l’étendard de Cable Street » et d’utiliser la figure de sa mère pour s’en faire une « armature morale ».
À l’occasion de son intervention lors du débat parlementaire à propos de Cable Street, le mois dernier, M. Corbyn n’a fait aucune allusion à la communauté juive.
« Nous devrions nous rappeler qu’en 1936, toutes les autorités ont dit aux habitants de l’East End : ‘Taisez-vous, ne faites rien et laissez-les défiler’ », a déclaré à la Chambre M. Corbyn, aujourd’hui chef du parti de gauche radicale Your Party. « Les habitants ont refusé de les laisser défiler – ce fut la plus grande défaite que Mosley et les fascistes aient jamais subie en Grande-Bretagne – et nous devrions les remercier de la bravoure dont ils ont fait preuve. »
M. Corbyn n’est pas le seul à faire l’impasse à la fois sur le rôle charnière de la communauté juive et la question de l’antisémitisme, pourtant au cœur de la politique de Mosley.
En janvier dernier, la BBC s’est fait (encore) critiquer pour la diffusion d’un reportage sur BBC London consacré à une comédie musicale consacrée à Cable Street qui ne mentionne aucunement les Juifs, parlant en des termes vagues d’une « communauté assiégée pendant des jours sombres et violents du passé récent de Londres » et évoquant le rôle « des Irlandais et des dockers ».
Quelques jours plus tard, la BBC a (encore) été contrainte de présenter des excuses, certaines de ses publications sorties à l’occasion de la Journée internationale de commémoration de la Shoah ayant même omis de mentionner l’assassinat des Juifs. Cette double controverse a conduit l’ex-envoyée spéciale des États-Unis pour la lutte contre l’antisémitisme, la professeure Deborah Lipstadt, à écrire sur les réseaux sociaux : « Il ne s’agit pas d’une erreur mais d’une méthode que la BBC perfectionne @BBCNews Rendre les Juifs invisibles : la Shoah sans les Juifs, les attaques des Chemises noires de Mosley sans les Juifs. »
Unite, le plus important syndicat britannique, a suscité une polémique semblable, en juin dernier, lorsqu’il s’est avéré qu’il préparait une commémoration de l’anniversaire de Cable Street au moment de Shabbat et qu’il avait publié une page Internet dépourvue de toute référence à la communauté juive. La page affirmait que la BUF avait été vaincue par une « classe ouvrière forte et organisée qui savait que la politique de haine et de division n’apportait aucune solution. Nous rassemblons des syndicalistes, des historiens, des musiciens, des artistes et des auteurs pour faire de cet événement une célébration de la fierté ouvrière. »
Le syndicat a par la suite modifié son site Internet pour parler du rôle des Juifs et l’événement a été reprogrammé de façon à ne pas tomber un samedi.
La communauté juive est consternée de se voir effacée de ce récit fondateur.
« Cable Street avait jusque-là été une source de fierté pour les Juifs britanniques », soutient Alex Hearn, co-directeur de Labour Against Antisemitism. « Nous étions plus forts ensemble, et la gauche était notre alliée naturelle. Tout comme la Journée de commémoration de la Shoah, la bataille de Cable Street a été revue, ces derniers temps, pour en expurger les Juifs. Au mieux, nous sommes réduits à faire de la figuration dans une histoire faite par d’autres. »
C’est pourquoi, selon M. Hearn, la pièce de l’actrice juive Tracy-Ann Oberman, The Merchant of Venice 1936, est « tellement opportune ». L’œuvre qui s’est jouée à plusieurs reprises au Royaume-Uni, transpose la pièce de William Shakespeare de la Venise du XVIe siècle au Londres des années 1930 et remet les Juifs au cœur de l’histoire de Cable Street.
The Merchant of Venice 1936 devrait, selon M. Hearn, servir de modèle à la manière dont les Juifs se souviennent de Cable Street.
« Personne ne va vous rendre votre histoire », assure-t-il. « Il faut revendiquer haut et fort Cable Street, chaque année en octobre, de façon à rappeler qu’il s’agit de l’histoire des Juifs et de leurs alliés. N’attendons pas de voir si l’on daigne parler de nous. Un anti-fascisme qui efface les Juifs de l’histoire n’est pas de l’anti-fascisme. »
Mais ce ne sont pas seulement les réécritures révisionnistes de Cable Street que redoutent certains Juifs.
M. Hearn note que, lors d’un rassemblement contre l’extrême droite dans l’East End, en octobre dernier, des intervenants ont invoqué la mémoire de la bataille pendant que de jeunes hommes masqués, eux-mêmes vêtus de noir, scandaient « Racailles sionistes, hors de nos rues » et « Nous ne voulons pas de sionistes ici ». M. Hearn, dont certains proches étaient présents à Cable Street, qualifie cet événement de « mascarade grotesque ».
Les tensions autour des commémorations de Cable Street sont le reflet de la fracture toujours plus béante entre les Juifs britanniques et la gauche britannique, dont beaucoup étaient autrefois de fervents partisans.
« Cable Street était jusque-là la référence d’une époque où Juifs, communistes et sionistes faisaient bloc pour affronter l’antisémitisme fasciste. Cela n’était pas perçu comme contradictoire à l’époque : de fait, nombre de personnes étaient tout à la fois juifs, communistes et sionistes, dans leur vision du monde », estime M. Rich, auteur de l’ouvrage publié il y a peu From Beeri to Bondi: Global Antisemitism after October 7.
« Comparer cela à la situation d’aujourd’hui ne fait que souligner à quel point les choses ont changé », poursuit-il. « Désormais, la gauche radicale montre peu d’intérêt à protéger les Juifs de l’antisémitisme meurtrier dont nous avons été témoins à Manchester et Golders Green au cours de l’année écoulée. Et les socialistes et islamistes se rassemblent lors de marches émaillées d’injures antisémites, alimentées par un mépris féroce envers le sionisme. »
En outre, comme le souligne M. Rich, là où Cable Street avait vu des manifestants juifs affronter la police, aujourd’hui « la police consacre toujours plus de ressources à la protection des Juifs britanniques de la haine violente que génère cette politique extrémiste ».
La colère et l’inquiétude ressenties par nombre de Juifs britanniques face à la résurgence de l’antisémitisme au Royaume-Uni — et le sentiment qu’une grande partie de la gauche se refuse à l’affronter — ont également suscité une réflexion sans concession sur la relation de la communauté.
Claudia Mendoza, directrice générale du Jewish Leadership Council, estime que « le message intemporel de Cable Street est que la communauté juive doit être suffisamment forte pour se défendre elle-même ».
« Il y a de cela quatre-vingts-dix ans, les Juifs britanniques se sont dressés aux côtés d’autres pour empêcher les fascistes de défiler dans l’East End juif », poursuit-elle. « Aujourd’hui, bon nombre des marches entachées de chants, pancartes et comportements antisémites sont organisées par une alliance contre-nature d’extrémistes, dans laquelle l’extrême-gauche joue un rôle de tout premier plan. »
« La leçon n’a jamais été que la gauche nous défendrait », ajoute M. Hearn.
« En 1936, les Juifs se sont organisés et d’autres sont venus se joindre à nous. Nous nous organisons nous-mêmes pour assurer notre défense, après quoi nous jugeons nos alliés à leur présence à nos côtés, et non à l’étiquette qu’ils se donnent. Nous avons vu nos alliés historiques disparaître ou même rejoindre le camp d’en face, en nous attaquant et en se joignant à des marches hostiles au sein de nos quartiers. »
L’écart entre les coalitions forgées à Cable Street et le paysage politique actuel est riche d’enseignements, estime M. Rich.
« Les alliances politiques peuvent être utiles, mais elles ne sont jamais permanentes et peuvent basculer rapidement lorsque la conjoncture change », soutient-il. « En fin de compte, les Juifs doivent toujours conserver la capacité de défendre eux-mêmes leurs intérêts et leur sécurité. »
D’autres universitaires soulignent l’importance de Cable Street pour faire face à la menace de l’extrême-droite. Ils pointent à la fois la montée du parti populiste de droite Reform UK et les manifestations anti-immigrés menées par des agitateurs d’extrême droite que le Royaume-Uni a connues ces deux dernières années.
« En fin de compte, les Juifs doivent toujours conserver la capacité de défendre eux-mêmes leurs intérêts et leur sécurité. »
La professeure Nadia Valman, de l’université Queen Mary de Londres, estime que les mutations démographiques et socio-économiques de la communauté juive britannique depuis 1945 font que Cable Street « n’occupe pas une place majeure dans la mémoire collective des Juifs britanniques ».
« Le monde ouvrier auquel appartenait Cable Street fait partie d’un passé que les Juifs ont laissé derrière eux lorsqu’ils ont, dans leur majorité, quitté l’East End dans les années d’après-guerre », note-t-elle.
Au tournant du siècle, confirme le professeur Tony Kushner de l’université de Southampton, « le souvenir de Cable Street était surtout le pré carré de la gauche, des Juifs radicaux et du mouvement anti-fasciste à titre général ».
Néanmoins, les quelques Juifs demeurés dans l’East End ont perpétué la tradition des manifestations anti-fascistes lorsque des groupes d’extrême droite ont menacé les immigrés bengalis dans l’est de Londres, dans les années 1970, 1980 et 1990.
« Pour eux », fait valoir Mme Valman, « la leçon de la bataille de Cable Street réside dans la solidarité, cette même solidarité témoignée aux Juifs par d’autres habitants de l’East End en 1936. »
Cette leçon est réapprise par une nouvelle génération de militants anti-fascistes, au sein de laquelle des Juifs continuent de jouer des rôles de tout premier plan.
Comme le souligne M. Kushner, la « large alliance pro-réfugiés » qui s’est constituée en réaction aux manifestations anti-immigrés au Royaume-Uni a adopté le cri de ralliement « Toutes les rues sont Cable Street ».
Au cours de l’été 2024, note Mme Valman, de nombreux Juifs ont participé aux grandes manifestations contre les militants d’extrême droite qui menaçaient des hôtels hébergeant des demandeurs d’asile dans plusieurs villes britanniques.
« Cet été-là, la bataille de Cable Street a souvent été invoquée comme une source d’inspiration pour inciter les communautés à s’unir par-delà leurs différences religieuses ou culturelles, afin d’affirmer que leur quartier était accueillant pour les nouveaux arrivants », dit-elle. « Pour les jeunes Juifs d’aujourd’hui, cette leçon de solidarité les rattache à la génération de leurs grands-parents. »
M. Kushner dit s’inspirer à titre personnel de Cable Street et de son message de solidarité dans ses propres actions de lutte contre l’extrême droite.
« J’ose espérer qu’il reste un certain respect pour le fait que, malgré la mythologie, il y a eu une véritable synergie entre Juifs et non-Juifs pour repousser les fascistes, et qu’au cœur de cela se trouvait une organisation de gauche », affirme-t-il. « C’était complexe à l’époque et ça l’est tout autant aujourd’hui. »
Mais M. Kushner de conclure : « Lorsque je participe à la défense des demandeurs d’asile à Southampton, je suis fier de voir la mémoire de Cable Street utilisée pour tracer une voie différente du racisme abject perpétué par les divers groupuscules d’extrême droite, dont Reform UK et la droite traditionnelle se sont à peine distanciés. Hier comme aujourd’hui, ils voient le problème dans les populations issues de l’immigration, et non dans le racisme lui-même. »
la Communauté du Times of Israël !
