Les compagnies israéliennes louent souvent des avions et du personnel de bord étrangers, au détriment de la sécurité
Des passagers pensant voler avec une compagnie israélienne peuvent se retrouver à bord d'un avion d'une autre compagnie, sans contrôle des pilotes ni procédures strictes visant à éviter des situations comme l'attaque de flydubai
Cible de complots terroristes dans le cadre du trafic aérien depuis plusieurs décennies, Israël s’est forgé la réputation d’avoir mis en place l’un des systèmes de sécurité du trafic aérien commercial les plus rigoureux au monde, allant du contrôle des bagages à la vérification des antécédents des passagers et des équipages.
Ce dispositif de sécurité repose en grande partie sur les compagnies aériennes israéliennes et celles au départ du pays ; les autorités israéliennes ne sont en effet pas en mesure d’imposer le même niveau de contrôle aux vols à destination du pays opérés par des transporteurs étrangers. Cette lacune dans les procédures de sécurité a été soulignée la semaine dernière, lorsqu’un copilote omanais de flydubai a tenté de faire s’écraser un avion rempli d’Israéliens alors qu’il se dirigeait vers Tel Aviv.
Les changements qui sont intervenus dans le secteur aérien font toutefois que de nombreux vols, qui sont apparemment opérés par des compagnies aériennes locales, ne sont en réalité pas soumis à des procédures plus strictes que celles auxquelles était soumis l’avion de flydubai qui a failli s’écraser. Cela en raison d’une faille béante et largement négligée : les contrats de location dits « avec équipage » (wet leases).
Un contrat de location avec équipage désigne un accord, généralement à court terme, dans le cadre duquel des compagnies aériennes louent des avions, avec pilotes, équipage, carburant et assistance technique. Un tel dispositif permet de renforcer les capacités et de pallier les pénuries, notamment pendant les périodes de forte affluence.
Ainsi, les passagers qui réservent des billets sur des vols El Al, Arkia ou Israir peuvent se retrouver, sans le savoir, à bord d’un avion détenu et exploité par un petit transporteur européen, avec ses propres pilotes et son personnel de maintenance, mais sans aucune des mesures de sécurité supplémentaires, telles que la présence d’agents de sécurité à bord, les technologies antimissiles ou les contrôles renforcés des bagages, dont ils bénéficieraient normalement auprès d’une compagnie israélienne.
« L’incident de flydubai n’est que la partie émergée de l’iceberg. Il révèle un filet qui comporte plus de trous que de mailles », a déclaré Joseph Fischer, expert en aviation et en tourisme, au Times of Israel.
Les contrats de location avec équipage, ainsi que leur version « sans équipage » (dry lease) qui ne concerne que l’appareil, sont monnaie courante dans le secteur aérien. Les compagnies qui opèrent avec de faibles marges ne disposent pas toujours de la flotte nécessaire pour répondre à une demande en constante évolution.
Les compagnies israéliennes, notamment les transporteurs charter Israir et Arkia, s’appuient fortement sur la location avec équipage auprès de transporteurs étrangers, tels que les bulgares GullivAir et Electra Airways, la roumaine Fly Lili et la compagnie charter portugaise Hi Fly. Ces contrats de location ont permis aux transporteurs israéliens d’étendre leur réseau de liaisons long-courriers, entre autres vers New York, Bangkok et l’Extrême-Orient, et d’ajouter d’autres destinations.
Afin d’augmenter rapidement leurs capacités et de répondre à la forte demande enregistrée pendant la haute saison, en juillet, près des deux tiers des vols d’Arkia et plus de la moitié de ceux d’Israir ont été assurés par des appareils étrangers en location avec équipage. El Al a indiqué que 5 à 8 % de ses vols sont opérés par des appareils étrangers.
Cependant, les compagnies israéliennes qui exploitent des appareils étrangers en location avec équipage ne sont pas soumises aux protocoles de sécurité imposés par le Shin Bet, qui exige la présence d’agents de sécurité armés à bord des avions commerciaux israéliens, l’installation de systèmes avancés de défense antimissile sur les appareils, des contrôles de sécurité spécifiques pour les passagers et les bagages, ainsi que le déploiement de personnel de sécurité israélien dédié dans les aéroports étrangers du monde entier afin d’assurer la sécurité des appareils. Les coûts liés à ces mesures renforcées sont subventionnés par l’État, dans le cadre d’un accord de longue date.
« Nous avions réservé et payé un tarif majoré pour un vol El Al, et nous avons été très mécontents de constater que nous étions à bord d’un avion de la compagnie bulgare Electra », a expliqué un voyageur qui s’est envolé avec sa femme et sa fille de Munich vers Israël le 30 septembre, quelques heures seulement après l’attaque contre le vol flydubai. « Pour donner l’illusion aux passagers qu’ils bénéficiaient bien du service pour lequel ils avaient payé, un représentant d’El Al était présent à bord, prêt à ‘répondre aux questions’. Des morceaux de tissu portant le logo d’El Al avaient également été placés sur les appuie-tête des sièges. »
« Le pilote n’était pas un pilote d’El Al. Il s’adressait aux passagers uniquement en anglais, avec un fort accent d’Europe de l’Est. L’équipage était étranger, et l’expérience dans son ensemble ressemblait à un vol sur une compagnie low-cost. Une telle situation est inacceptable dans le contexte actuel en matière de sécurité », a confié ce voyageur, qui s’est présenté sous le nom de Ben, au Times of Israel.
Dans le sillage de l’incident du vol flydubai, les médias locaux ont rapporté que les services de sécurité israéliens dénonçaient depuis des années les manquements du ministère des Transports à ses obligations, lesquelles lui imposent d’effectuer des contrôles de sécurité adéquats sur les compagnies aériennes étrangères et les membres de leurs équipages qui atterrissent en Israël, ainsi que d’inspecter les vols israéliens assurés par des transporteurs étrangers. Le ministère des Transports a réagi en affirmant ne pas disposer des moyens de renseignement nécessaires pour vérifier l’identité des pilotes et des membres d’équipage à bord des vols des compagnies aériennes étrangères à destination d’Israël.
Selon Fischer, cette faille de sécurité liée aux contrats de location avec équipage concerne principalement les vols à l’arrivée. Les vols au départ d’Israël sont tous soumis aux mêmes procédures de contrôle, quelle que soit la compagnie aérienne.
« Pour tous les vols au départ de Ben Gurion, qu’il s’agisse d’avions israéliens ou d’appareils étrangers, le contrôle est identique. C’est l’aéroport de Tel Aviv qui, en coordination avec les autorités israéliennes chargées de la sécurité et de l’aviation, est responsable de la sécurité des passagers et des appareils », a-t-il affirmé.
Toutefois, en l’absence de mécanisme clair permettant à Israël de contrôler la sécurité des équipages et des passagers étrangers avant leur arrivée à l’aéroport Ben Gurion, les avions loués avec équipage par des transporteurs israéliens sont uniquement soumis aux protocoles de sécurité de leurs aéroports d’origine à l’étranger, quel que soit le nom de la compagnie figurant sur le billet ou sur le dossier du siège, a assuré Fischer.
Néanmoins, bien que les vols sous contrat de location décollant de Ben Gurion soient soumis aux mêmes procédures de contrôle que les autres compagnies, ils ne disposent pas de personnel de sécurité israélien à bord, contrairement aux vols véritablement israéliens, a précisé Fischer.
Selon des experts en aviation qui se sont confiés au Times of Israel, les vols israéliens assurés par des appareils étrangers ne sont probablement pas considérés par les autorités israéliennes compétentes comme des cibles prioritaires pour les terroristes, car ces avions n’affichent pas les couleurs d’Israël ; ils proviennent d’Europe centrale ou de l’Est.
Cet argument peut s’avérer pertinent dans le cadre d’une tentative d’attaque d’un avion sur le tarmac ; toutefois, les vols eux-mêmes font l’objet d’une publicité largement diffusée et publique sous le nom des compagnies israéliennes. Pour un acteur hostile souhaitant monter à bord d’un vol dans le but de nuire à des Israéliens, le fait que l’appareil arbore ou non les couleurs de l’État juif n’aurait probablement que peu d’importance.
Interrogées sur la sécurité des vols en location avec équipage, les compagnies aériennes israéliennes ont répondu qu’elles exploitaient les appareils loués en totale conformité avec l’ensemble de la réglementation et des exigences de sécurité nationales.
Israir a souligné que cette pratique était largement acceptée dans le secteur aérien, et qu’elle avait été approuvée par le Premier ministre Benjamin Netanyahu.
Arkia a précisé que l’une des conditions de ces accords exigeait que les membres d’équipage étrangers à bord des appareils exploités en location avec équipage proviennent de pays entretenant des relations diplomatiques avec Israël.
Les informations relatives à l’équipage sont en outre transmises à l’avance aux autorités de sécurité compétentes, a ajouté la compagnie israélienne.
Le PDG de la compagnie a déclaré à la chaîne d’information N12 que les mesures de sécurité mises en place par le Shin Bet ne s’étendaient pas aux vols en location avec équipage opérant au départ d’aéroports étrangers.
Le Shin Bet et El Al n’ont pas répondu aux demandes de commentaires.
Arik Arad, président du cabinet de conseil en cyber-sécurité aérienne CYVIATION, a averti que la faille de sécurité constatée chez flydubai témoignait du danger que représente l’écart entre les modèles de sécurité des vols opérés par Israël et ceux des vols assurés par des avions et des équipages étrangers loués, avec des passagers israéliens à destination de Tel Aviv.
« Flydubai, qui est une compagnie aérienne étrangère, transportait principalement des passagers israéliens. Elle était donc une cible potentielle attrayante pour une attaque terroriste, dont il faut considérer qu’elle a été couronnée de succès, car c’est uniquement par chance qu’une catastrophe a pu être évitée », a estimé Arad, ancien responsable de la sécurité d’El Al à l’aéroport Ben Gurion. « Si j’achète un billet chez Israir ou chez n’importe quelle autre compagnie israélienne mais que je me retrouve à bord d’un avion portugais ou d’un autre appareil étranger, je devrais bénéficier d’une sécurité tout aussi rigoureuse que… celle des avions israéliens, avec notamment une vérification des antécédents des pilotes et un contrôle approfondi des équipages, pour les vols à destination de Tel Aviv. »
« En tant que nation, Israël doit s’attaquer immédiatement à ce problème et procéder à ses propres contrôles approfondis, notamment sur la compagnie aérienne qui loue des avions étrangers aux compagnies israéliennes ainsi que sur les membres d’équipage étrangers. Il faut s’assurer qu’ils ne représentent aucune menace potentielle pour Israël, car l’incident de flydubai pourrait bien se reproduire demain », a ajouté Arad.