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Un couple uni, Geneviève et Jacques CAEN. (Aautorisation)
Un couple uni, Geneviève et Jacques CAEN. (Aautorisation)

Les deux vies du professeur Jacques Caen, hématologue renommé et survivant de la Shoah

L’éminent scientifique, né en 1927, a consacré sa vie à la recherche médicale. Eblouissante incarnation de résilience, il est aussi porteur d’une mémoire qu’il œuvre à transmettre

En 1959, dans la très prestigieuse université d’Oxford, le célèbre hématologue anglais Gwyn Macfarlane donnait à son jeune confrère Jacques Caen le conseil, étonnamment simple, qu’il tenait pour postulat de la réussite de tout chercheur : prendre le temps de bien réfléchir afin de savoir où l’on va pour ne pas en perdre.

Peut-être pressentait-il déjà que se tenait face à lui un homme qui consacrerait la quasi-totalité de sa vie à la recherche et à l’institution médicale. Et qui, surtout, contribuerait de manière spectaculaire à l’essor des connaissances dans le domaine de l’hémostase et en particulier des plaquettes sanguines.

Sang pour sang chercheur

Retracer l’immense carrière de Jacques Caen relève d’une gageure dont il est tentant de s’acquitter en s’abritant derrière les centaines de contributions dans les revues scientifiques les plus prestigieuses et les responsabilités occupées : Chef de laboratoire, chaire de cancérologie médicale et sociale à Paris (1956),  Chef de travaux à la chaire d’hématologie (1961), Maître de conférences agrégé (1966), biologiste des hôpitaux de Paris, Chef du service de biologie et d’hématologie (1971-1992), Directeur de l’unité de recherche Inserm 150 « Thrombose expérimentale et hémostase » à l’hôpital Lariboisière (1974-1989), Directeur de l’équipe puis de l’unité de recherche associée du CNRS (1971-1988), chercheur au centre Claude-Bernard sur l’hémostase et la thrombose (1971-1993), professeur à l’université Paris VII-Denis Diderot (1978-2000), professeur émérite, Directeur de l’Institut des vaisseaux et du sang à l’hôpital Lariboisière (1989-2000). Les prix, les distinctions, la présence au sein d’instances scientifiques et de sociétés savantes s’ajoutent à ce prestigieux déroulé biographique qui laisse le lecteur…exsangue.

L’autre difficulté – et pas la moindre – consiste, pour le profane, à s’aventurer dans un univers où il est question d’angiogenèse, de désordre glycoprotéinique, de régulation des mégacaryocytes ou encore de cellules souches mésenchymateuses… Nul besoin de s’engager plus avant dans ce domaine pointu pour saisir l’importance des recherches menées par Jacques Caen qui a permis de mieux connaître les relations entre le sang et les vaisseaux à l’hôpital Saint-Louis – dans le cadre de l’Institut Georges Hayem consacré aux recherches sur les leucémies et les maladies du sang (son Maître, le professeur Jean Bernard, s’en était vu confier la direction en 1959) ainsi qu’à Lariboisière avec l’Institut des vaisseaux et du sang inauguré en 1989.

En 1968, c’est à lui que l’hôpital de jour d’hématologie doit d’avoir été créé à l’hôpital Saint-Louis avec pour objectif de s’adapter, de façon plus humaine, moins traumatisante, aux nouveaux traitements de leucémie aiguë mis au point chez l’enfant. Une délicate attention qui allait permettre aux jeunes malades de rentrer dormir à la maison après les soins. Ce supplément d’humanité doit beaucoup, sans doute, au souvenir que lui avait laissé la façon dont, en 1934, un cardiologue parisien avait, sans plus de ménagement, déclaré ex-abrupto à sa mère que son « mari était perdu ». Dans Mémoires 2018 (Académie nationale de Metz), il écrit :  « Dans ma longue vie de médecin, jamais – je dis jamais – je n’ai proféré un tel diagnostic dénué de conscience ».

Vaisseau amiral

En 1994, lors d’une intervention à l’Académie Nationale de Metz dont il est membre d’honneur (une élection ressentie par l’impétrant comme une « fierté, sorte de cordon ombilical familial ») où il était venu présenter son autobiographie Le sang d’une vie (Plon), le chercheur rappelait l’importance du rôle du vaisseau « non seulement dans les maladies vasculaires mais aussi dans celles considérées pour l’instant comme extra-vasculaires. En premier, le cancer. Les cellules cancéreuses peuvent survivre en faisant migrer d’autres cellules (la métastase) et notamment en fabriquant leurs propres vaisseaux leur permettant de se nourrir dans le milieu où elles vivent. (…)  La maladie d’Alzheimer est également une maladie où le vaisseau semble avoir un rôle important. (…). Le diabète, dans ses complications vasculaires, est un problème majeur qui relève également des spécialistes du sang et des vaisseaux ».

Octroyons-nous une petite respiration – on sait le professeur grand amateur de poésie – en greffant à ce lourd catalogue de pathologies la contribution que semble lui souffler Baudelaire, quant à lui éminent spécialiste de la douleur du cœur et de l’âme :

Il me semble parfois que mon sang coule à flots,

Ainsi qu’une fontaine aux rythmiques sanglots.

Je l’entends bien qui coule avec un long murmure,

Mais je me tâte en vain pour trouver la blessure

En 1971, l’hématologue crée le groupe d’étude de l’hémostase et de la thrombose et, en Europe, l’European Thrombosis Research Organisation. En 1996, il fonde le Club français d’angiogenèse, devenu la Société française d’angiogenèse et en 2009, c’est sous son impulsion qu’est mis en place, à l’Académie nationale de médecine, un groupe de travail sur l’utilisation thérapeutique potentielle des cellules souches du cordon et du placenta avec, dans son sillage, le questionnement éthique inhérent à cette pratique.

Si nombre de ses travaux, qui ont suscité un grand intérêt à l’étranger, ont été menés avec des équipes internationales, la Chine a occupé une place particulière dans la vie du chercheur qui a été à l’origine de nombreux partenariats avec ce pays où son épouse a enseigné le français et où sa fille s’est occupée, pendant plus de quinze ans, d’une fondation scientifique franco-chinoise.

Pour tout cela, respect.

Ce qui a été écrit jusqu’ici suffit à renvoyer l’écho, fût-il atténué pour rester dans le champ d’un article non scientifique, de ce que l’hématologie doit au professeur Caen.

Mais il y a autre chose.

Un autre passé et d’autres dates révélés tardivement quand, au tournant des années 2000, le professeur de médecine a décidé de donner à sa carrière un rythme moins intense. Le temps était venu de témoigner et d’ajouter un chapitre au faisceau de biographies consultables sur les sites des institutions scientifiques.

Deux vies

Deux vies, irréductibles l’une à l’autre. Comme si le sang de la première irriguait les vaisseaux de la seconde, par le miracle d’une greffe ou d’une transfusion dont seuls certains destins ont le secret.

La première vie débute à Metz où il naît en 1927, dans une famille juive installée en Lorraine depuis 1798. Le grand-père paternel est marchand de grains et le grand-père maternel, marchand de bestiaux. Son père, Lucien Caen, est lorrain et sa mère, Renée Lévy-Caen, est meusienne. Le choc est rude pour le jeune Jacques le jour où il voit son père, atteint d’une maladie rénale, couvert des sangsues que l’on dispose, à l’époque, sur le corps des malades dont elles sucent le sang gorgé de substances toxiques. Il situe la naissance de sa vocation de biologiste dans le laboratoire de la clinique Sainte-Anne à Strasbourg.

C’est là que Joseph Weill, le médecin qui s’occupe de Lucien et qui s’est attaché à Jacques, initie l’enfant à la réalisation d’examens d’urine et de sang. Lorsque Lucien meurt, en 1938, le jeune garçon fait un serment : «  Je serai médecin, je serai biologiste ».

Force est de constater que le fils a respecté l’injonction paternelle formulée ante-mortem : « Jacques, tiens toujours tes promesses ». Et qu’il s’est par la suite imposé en digne héritier des Maîtres du Talmud. Lui-même rappelle, dans Le sang d’une vie, que Maïmonide recommandait « de ne pas circoncire le troisième enfant d’une fratrie dont deux des aînés étaient morts d’hémorragie. » Le médecin et écrivain Ariel Toledano ne le contredira pas qui, dans ses ouvrages passionnants, recense Textes à l’appui, les notions médicales consignées dans le Talmud dont il n’a de cesse de souligner le caractère précurseur.

Médecine & sagesse juive, Editions In press, 2017, par Ariel Toledano.

Contacté par le Times of Israël, Ariel Toledano précise : « Maïmonide a repris les propos de Rabbi Yehouda Hanassi cités dans le Traité talmudique Yebamoth 64b. Cette affirmation talmudique laisse envisager que les rabbins du Talmud avaient quelques connaissances très intuitives de la transmission d’une maladie sanguine héréditaire, comme l’hémophilie dont la transmission génétique n’a été décrite qu’en 1803 ». Un autre de ses livres évoque « un extrait du Traité Houlin du Talmud de Babylone retranscrivant une vive discussion entre deux grands maîtres du Talmud, Rav et Shmuel, à propos de la définition d’un vaisseau appelé kanah ».

Bon sang ne saurait mentir…

Mais revenons à la Moselle natale. Jacques Caen garde de son enfance le souvenir des leçons vite apprises, des parties de foot endiablées et des idoles du FC Metz de l’époque. La « gallophobie » (l’hostilité à l’égard de la France) n’a pas attendu le référendum de 1935 – qui plébiscita de façon quasi-unanime le retour de la Sarre au IIIe Reich – pour se manifester. Pas plus que l’antisémitisme n’a patienté jusqu’à la signature du pacte de non-agression germano-soviétique pour être virulent. Il garde en mémoire un antisémitisme mosellan à son « acmé », avec la parution de journaux ouvertement antisémites (La Tempête, la Rafale).

La situation devenant trop dangereuse, Jacques, sa mère et son frère se réfugient à Chinon (Indre-et-Loire). Le 15 juillet 1942, Jacques décide de passer en zone non occupée. Sa mère reste à Chinon afin de s’occuper d’un vieil oncle aveugle. Elle est arrêtée le lendemain du départ de ses deux fils. Déportée à Auschwitz, elle n’est pas revenue.

Chinon, ville ô combien lestée de souvenirs personnels. Pour le 69e anniversaire de la libération des camps, en 2014, Jacques Caen a obtenu que le nom de sa mère et de quatre autres membres de sa famille soient inscrits « en lettre d’or » sur une plaque, parmi les victimes civiles de la Guerre 39-45. On peut y lire les noms de la tante Thérèse, de l’oncle Marc Michel Cahen, engagé volontaire en 14-18, Médaille Militaire et Croix de guerre, ainsi que ceux des cousins Jean-Michel et Colette. « Une famille décimée » lâche-t-il.

Photo de la stèle à Chinon. (Autorisation)

Il raconte également l’émotion qui les a étreints, lui et son épouse, ce jour de la cérémonie du souvenir, lors du salut aux drapeaux et du chant des Marais entonné par les enfants de CM1 et CM2 des écoles de Chinon.

« Intense émotion qui pour moi succédait à la honte ressentie à l’hôtel Lutetia, à Paris en 1945, alors qu’à côté des résistants rescapés des camps de la mort, il y en avait quelques autres, les Juifs. J’aurais voulu à ce moment-là que, les armes à la main, j’eusse la possibilité de succomber dans l’honneur ».

La résurgence de l’antisémitisme et les propos que l’on a pu entendre sur Pétain et les Juifs français offrent aux réflexions de Jacques Caen une troublante chambre d’écho (voir bordereau de transmission légendé par J. Caen). Dans Mémoires de l’Académie Nationale de Metz, (2018), il écrit : « Lorsque nous sûmes par téléphone à Valence que ma mère avait été arrêtée, je dis promptement à mon frère : « Nous sommes orphelins ». En dépit de ce réalisme, à 15 ans, je décidais d’aller à Vichy demander des explications aux autorités de l’Etat français.(…) J’arguais qu’un grand oncle polytechnicien avait établi l’arbre généalogique de ma famille et que nous étions originaires d’Uckange depuis 1636 au temps de Louis XIII.

De manière amicale et paternelle, le sénateur me reçut, écrivit à Monsieur Barthélémy, garde des sceaux et me fit parvenir par la suite un document émanant du commissariat général aux questions juives, transmis « À l’attention de Monsieur Gallien » et accompagnant une « Lettre de M. Barthélémy, Garde des Sceaux, au sujet de l’arrestation par les A.O (ndlr Autorités d’Occupation) le 16 août 42, de Mme Lucien Caen » ; ce bordereau de transmission interne au secrétariat d’Etat aux questions juives comportait une mention surprenante : « Convient-il de demander des renseignements aux A.O ou bien faut-il faire la réponse « habituelle ? »

Bordereau de transmission interne de la lettre adressée par M. Barthélemy (fonds J. Caen). Autorisation

Bordereau de transmission interne de la lettre adressée par M. Barthélemy (fonds J. Caen). Autorisation

« Convient-il de demander des renseignements aux A.O ou bien faut-il faire la réponse « habituelle ? »

« La lettre infâme de Vichy (août 1942) qui contraste avec les vertus, de nos jours alléguées, de Pétain et de ses sbires envers les juifs français parmi lesquels la famille de ma mère s’enorgueillit de compter depuis trois siècles » (Jacques Caen)

L’adjectif « habituelle » n’a évidemment pas échappé à Jacques Caen qui questionne « Que signifie habituelle ? ». La réponse négative obtenue, sous forme dactylographiée, est datée du 2 septembre 1942, « c’est-à-dire cinq semaines après que Maman fut passée dans le four crématoire »…__________________________________________________________________

Commissariat général aux questions juives

[…] Vous avez bien voulu par bordereau du 29 Août 1942 cité en référence me transmettre la lettre de Monsieur le Garde des Sceaux tendant à obtenir la libération de Mme Lucien CAEN, née Renée LEVY, réfugiée de METZ, qui aurait été arrêtée le 16 juillet 1942 à CHINON et internée au Petit séminaire d’ANGERS.
J’ai l’honneur de vous faire connaître que les Autorités d’Occupation auprès de qui je suis intervenu s’est informée (sic) qu’il ne pouvait être donné une suite favorable à cette requête. […]

Réponse retranscrite (autorisation)
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Une autre date : 25 août 1944. De celle-ci, le Pr Caen dit qu’elle s’inscrit « en lettres rouges ». La couleur du sang. Il raconte : « Arrêté avec deux paysans par les Allemands qui remontaient la vallée du Rhône, je suis au poteau, un feldwebel allemand dit au soldat qui l’accompagne : « S’il bouge, tu le descends ». Il me paraissait absurde dans cette existence, de savoir qu’il suffisait que cet homme, qui avait peut-être deux, trois ans de plus que moi, (j’avais 17 ans, lui devait en avoir 20) recule son index d’un centimètre, que je bouge légèrement, pour que stupidement mon existence s’arrête. Quelques minutes après les Allemands nous emmènent, dans leur camion, les deux paysans et moi, persuadés que nous allions être exécutés. A cent mètres de la maison où nous avions été arrêtés, un « raus » nous fait sauter du camion, nous marchons paisiblement et miracle, nous ne sommes pas tués. Depuis ce jour, j’ai l’impression qu’une deuxième vie vient de m’être accordée ».

L’amour, l’amitié, la reconnaissance et la poésie, facteurs de résilience

Cette « deuxième vie » tracée, on l’aura compris, à grandes enjambées dans la première partie de cet article, fait de Jacques Caen une incarnation spectaculaire de ce que Boris Cyrulnick nomme la résilience. Une force de reconstruction qu’il a su puiser à différentes sources. « Dans la poésie, je trouvais des sentiments rédempteurs à la haine pour ceux qui avaient arrêté et fait souffrir maman, pour ceux qui par leur servile collaboration y avaient contribué », peut-on lire dans l’autobiographie. À la poésie, on se permettra d’ajouter – sans risquer de ternir l’image coruscante du grand homme – la liberté retrouvée dont, jeune étudiant fasciné par Paris et épris de culture, il a profité après-guerre en écumant les théâtres et les salles de concert… tout en travaillant « a minima » pour réussir ses examens !

La poésie, la culture, l’art de la médecine…. Et l’amour aussi, qui a pris les traits de Geneviève, son épouse depuis 1951. Elle est fille de Juste. Sur une stèle de Provence est gravé le nom de son père : Raoul Francou. Il est de ceux dont on se doit de rappeler le nom dès qu’on le peut. Raoul Francou fut Chef de la Résistance locale. Il fut par la suite élu maire de Salon de Provence en 1944 puis député des Bouches-du-Rhône à la Constituante. « Pour eux, comme pour tous les Justes, y compris mon beau-père Raoul Francou, ma reconnaissance est éternelle », peut-on lire sous la plume de Jacques Caen.

Un couple uni, Geneviève et Jacques CAEN. (Aautorisation)

L’amitié n’est pas en reste. Elle lui a permis de ne pas « sombrer dans une phase asociale ». Nicolas Mateescu, un Roumain qui, comme lui, avait quasiment tout perdu, a joué un rôle essentiel dans sa vie : « Il m’a montré le chemin : il a gravi tous les échelons de la société française grâce à des efforts redoublés. Je lui dois beaucoup. Nicolas devait recevoir les deux ordres du Québec et du Canada et, suprême honneur, la Edward Warner Award, prix Nobel de l’aviation civile Internationale » (ndlr : N. Mateescu est décédé en 2016).

Sa gratitude va à ces familles qui les ont « aidés à être des rescapés ». La formulation n’est pas anodine, qui dit l’état de dénuement des uns et, face à cela, la bienveillance et le respect dont certains ont fait preuve : les Neibecker, à Paris, amis de longue date de Lucien dont ils ont préservé les biens ainsi que la famille Mathiez-Lajoye au sujet de laquelle il écrit : « Le 11 février 1942 à Chinon, l’oncle de Micheline Lajoye-Mathiez, à la barbe des Allemands, a pu accompagner mon frère Pierre jusqu’à la ligne de démarcation entre Châtellerault et Chauvigny. Pierre était recherché pour être otage (après l’assassinat d’un officier allemand à Tours) tout comme notre oncle Marc Michel Cahen et notre cousin Jean-Michel Cahen, tous deux déportés dans le convoi n° 2 (…). Mon oncle a été gazé en juin 1942, mon cousin Jean abattu le 11 juillet 1942, tous deux à Auschwitz-Birkenau. Il m’est agréable de faire savoir que c’est le capitaine de gendarmerie de Châtellerault qui a donné à Pierre la filière pour gagner la zone non occupée ».

Il sait ce qu’il doit à Jean-Pierre d’Homecourt et à son épouse qui les ont cachés, lui et son frère, pendant la guerre, dans leur propriété d’Albon (Drôme). Les orphelins y sont restés, sous le nom de Pierre et Jacques Chardon, jusqu’à fin août 1944.

La transmission, pour ne pas oublier

Le souvenir de l’école hébraïque de Metz qu’il a assidûment fréquentée à partir de ses six ans et celui de la bar-mitzvah de son frère, en 1934, avec toute la famille réunie, demeurent gravés dans sa mémoire. Attentive et complice, Geneviève confie que son mari prie désormais en hébreu. Quand on lui demande qui, dans la famille, a repris le flambeau de la transmission, Jacques Caen désigne leur petite-fille de vingt-quatre ans. C’est elle qui les accompagne lorsqu’ils vont se recueillir sur la stèle où est inscrit le nom de son arrière-grand-mère, assassinée à Auschwitz. Jacques sait qu’elle s’y rendra seule quand Geneviève et lui ne seront plus là.

Lorsqu’elle rappelait qu’elle avait souhaité la réconciliation avec les Allemands, Simone Veil précisait : « À condition de ne pas oublier ». (L’Aube à Birkenau, Les Arènes, 2019). Jacques Caen ne dit pas autre chose quand il explique avoir écrit Le sang d’une vie « pour que ne soient pas oubliés, par la génération de mes petits-fils, certains événements que nous avons vécus. J’ai pris la responsabilité de dire ‘Je pardonne, mais je n’oublie pas’, voulant qu’un certain nombre de faits qui se sont passés dans mon adolescence ne reviennent jamais, ni ici, ni ailleurs ».

Il est des biographies plus stimulantes que d’autres. Celle du Pr Jacques Caen en fait partie. À quoi cela tient-il ? Son parcours universitaire brillant ? Evidemment. Sa contribution remarquable à la recherche médicale ? Assurément. Son incroyable résilience ? Bien sûr. Son désir, chevillé au cœur et au corps, de transmettre cette mémoire ? Là encore, oui. Mais, au-delà, il y a ses mots, porteurs d’une certaine idée de la célébration juive de la vie : « Ces événements ne s’oublient pas et je crois qu’après les avoir subis, l’homme a le sentiment plus aigu que la vie vaut la peine d’être vécue ». Ne l’a-t-il pas prouvé en consacrant la sienne à sauver celle de son prochain ?

La rédaction du Times of Israel présente ses plus sincères condoléances au Pr Caen et à sa famille, suite à la disparition, le mercredi 27 octobre 2021, de leur épouse, mère, grand-mère, Geneviève, si présente dans l’article consacré à son époux Jacques Caen. La parution de ce papier rend hommage au chemin de vie de ce couple si uni.

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L’adiam Solidarité est une structure spécifique dédiée aux Survivants de la Shoah. Financée par la Claims Conference et la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, l’association a été créée pour permettre un maintien à domicile dans les meilleures conditions. Alexandra Choukroun, coordinatrice et psychologue de l’adiam Solidarité, connaît bien le Pr Caen. Entretien (Propos recueillis par Ghis Korman)

« À l’adiam Solidarité, nous n’avons pas le sentiment de faire un travail mais d’accomplir une mission ».

Times of Israël : Quelle est l’action de l’adiam Solidarité ?

Alexandra Choukroun : Nous finançons des heures d’aide à domicile, du soutien psychologique à domicile et un programme de socialisation avec, notamment, le « Petit Journal du jeudi » auquel les Survivants de la Shoah peuvent contribuer en nous envoyant ce qu’ils souhaitent partager.

La contribution de Jacques Caen au Petit journal du jeudi. (Autorisation)

Ce journal est né pendant la pandémie, quand ont été interrompues les réunions qui nous permettaient d’échanger, tout en dégustant des pâtisseries ashkénazes. Ces rencontres se sont toujours déroulées dans le respect de la personnalité et de la sensibilité de chacun. Il y a ceux qui veulent évoquer la Shoah et ceux qui préfèrent parler d’autres sujets. Toute notre équipe, constituée de psychologues et de travailleurs sociaux, y est associée. Nous avons aussi un programme d’assistance d’urgence pour les situations les plus délicates. Nous sommes un interlocuteur privilégié avec une ligne ouverte en permanence : 06 64 18 34 73. Nous sommes également en lien avec les autres structures vers lesquelles nous pouvons orienter en cas de besoins différents, comme l’instruction d’un dossier de demande d’indemnisation ou des problématiques nécessitant l’intervention d’un service social, etc…

Quels sont les critères d’éligibilité à l’adiam Solidarité ? 

L’adiam Solidarité s’occupe des survivants de la Shoah, des Justes et des Juifs d’Afrique de Nord*. Cela concerne tous ceux qui sont indemnisés par la Claims Conference mais aussi ceux qui ne le sont pas, par exemple conjoints de déportés et enfants de déportés, que nous prenons également en compte. Nous ne nous occupons pas des indemnisations mais des aides complémentaires au financement public concernant le maintien à domicile. Ceci étant en plus de ce qui est reçu au titre des persécutions subies.

Pourquoi un appel récent a-t-il été lancé par l’adiam Solidarité ? 

La Claims Conference ne divulgue évidemment pas l’identité de celles et ceux qu’elle indemnise. Néanmoins, au fil de réunions avec la Claims Conference et la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, il nous est apparu que le nombre de personnes indemnisées ignorent qu’elles ont des droits qui pourraient leur être ouverts pour des aides. Certains survivants se tiennent loin de la communauté et n’ont pas accès à l’information qui les concerne. La crise sanitaire a accentué les difficultés. Cet appel a été lancé pour les informer. Et il a d’ores et déjà porté ses fruits.

Le spectre de celles et ceux qui font appel à l’adiam Solidarité est très large.…

Ce que la plupart des survivants de la Shoah veut éviter, c’est la maison de retraite. Ils apprécient ces aides à domicile qui leur permettent de rester chez eux. Ces droits sont ouverts en tant que reconnaissance de ce que toutes ces personnes ont vécu. Elles savent que nous sommes là pour eux. Le fait d’avoir un lien avec des interlocuteurs privilégiés introduit une relation chaleureuse et familiale.

Lors d’une réunion du jeudi, une dame nous avait dit : « J’ai l’impression de revivre les goûters chez ma grand-mère ». Aucune contribution n’a jamais été demandée. Nous avons conçu ce projet, financé par la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, avec la volonté que tous se sentent avec nous comme chez eux. Notre équipe est très soudée. À l’adiam Solidarité, nous n’avons pas le sentiment de faire un travail mais d’accomplir une mission.

Qu’inspire à la psychologue que vous êtes l’itinéraire de Jacques Caen ? 

Un parcours extraordinaire de résilience, évidemment. Une phrase de Boris Cyrulnik dit : « Une expérience vécue dans l’enfance peut déterminer le destin de toute une vie » [Sous le signe du lien : une histoire naturelle de l’attachement, 1989, Hachette].

Les recherches que le Pr Caen a menées sont directement liées à la maladie et la mort de son père. Dans un contexte sociétal particulièrement préoccupant, les survivants de la Shoah, victimes et derniers témoins, sont inquiets et se demandent ce qu’ils pourraient faire de plus, après avoir œuvré de toutes leurs forces à la transmission de cette mémoire.

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Sources & bibliographie

Le sang d’une vie, Jacques Caen, préface Jean Bernard,  Plon (1994) Collection L’Homme et la médecine, ISSN 1258-1291
Académie nationale de Metz, Extraits des « MEMOIRES 2018 », Jacques Caen
« Trajectoire : Le Professeur Jacques CAEN » par Jacques Couderc et Véronique Machelon ( Rayonnement du CNRS N61 – printemps 2013)
histoire.inserm.fr 

Renseignements : https://www.adiam.net/aide-aux-survivants-de-la-shoah/ ou 01.42.80.34.73
Sont concernés les Juifs présents en Algérie et au Maroc de juillet 1940 à novembre 1942 et en Tunisie de juillet 1940 à mai 1943

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