Les fragments de vie d’une jeune fille d’avant-guerre à Paris
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  • De gauche à droite : Henri Glass derrière son épouse Sonia, Sala Glass, Chaya Glass et Jacques Glass dans l'appartement de Henri et Sonia peu après leur mariage, à Paris (Autorisation : Hadley Freeman)
    De gauche à droite : Henri Glass derrière son épouse Sonia, Sala Glass, Chaya Glass et Jacques Glass dans l'appartement de Henri et Sonia peu après leur mariage, à Paris (Autorisation : Hadley Freeman)
  • Sala Glass (au centre) avec deux cousins à Chrzanów, vers 1916. (Autorisation : Hadley Freeman)
    Sala Glass (au centre) avec deux cousins à Chrzanów, vers 1916. (Autorisation : Hadley Freeman)
  • Jacques Glass (tout à gauche) avec d'autres prisonniers à Pithiviers, en 1942 (Autorisation : Hadley Freeman)
    Jacques Glass (tout à gauche) avec d'autres prisonniers à Pithiviers, en 1942 (Autorisation : Hadley Freeman)
  • Chaya Glass, Alex Maguy (Glass), une amie et l'artiste Moïse Kisling à un défilé de mode d'Alex, à Paris, dans les années 1950 (Autorisation : Hadley Freeman)
    Chaya Glass, Alex Maguy (Glass), une amie et l'artiste Moïse Kisling à un défilé de mode d'Alex, à Paris, dans les années 1950 (Autorisation : Hadley Freeman)

Les fragments de vie d’une jeune fille d’avant-guerre à Paris

Dans « House of Glass », Hadley Freeman narre les circonstances ayant permis à sa grand-mère de survivre à la Shoah – et les raisons de son éternel chagrin

Enfant, Hadley Freeman n’avait jamais été très proche de sa grand-mère paternelle, Sala Glass, décédée en 1994. Elle la trouvait « bizarre » – très sincèrement. Et cela n’a été que plus tard que la journaliste britanno-américaine a compris que ce que sa grand-mère laissait transparaître était une profonde tristesse, toujours restée tue.

C’est une boîte à chaussures cachée au fond d’un placard de Sala, dans son appartement de Floride, qui avait finalement permis à Hadley Freeman de comprendre son aïeule – un appartement où allait vivre ultérieurement l’oncle Richard de la journaliste. Cette boîte abritait des fragments de vie de Sala – des documents de famille, des lettres, des photographies et des notes écrites avant, pendant et après la guerre.

« Je savais qu’il y avait quelque chose de très important à découvrir dans cette boîte laissée par ma grand-mère, quelque chose qui me dépasserait. Il ne s’agissait pas seulement pour moi de parvenir à comprendre son chagrin », dit Hadley Freeman au Times of Israel au cours d’un entretien téléphonique, alors qu’elle se trouve en confinement dans son habitation de Londres en raison du coronavirus.

C’est en 2006 que Hadley Freeman, qui travaillait au département « Mode » du journal The Guardian, est tombée sur cette boîte recouverte de poussière alors qu’elle regardait les beaux vêtements abandonnés que portait sa grand-mère, toujours du dernier chic, et qui n’avaient plus quitté leurs cintres depuis sa mort. Elle s’est dit qu’elle pourrait en tirer un article sur l’élégance, conformément à sa spécialité – mais la découverte de la boîte allait la pousser à se plonger dans la saga toute entière, riche et tragique, de la famille Glass.

Parmi les objets ayant suscité sa curiosité, une photographie de Sala posant aux côtés d’un jeune homme dont le visage avait été gratté, et les clichés d’un jeune homme portant des lunettes rondes – notamment certains où il se tenait à côtés d’autres hommes dans ce qui semblait être une sorte de baraque ou de cabane.

La journaliste y découvrit également une lettre disant que « la famille Glass » se cachait à Paris sous un nom d’emprunt, des photos d’Alex (qui utilisait le nom de famille Maguy pour son travail) avec Pablo Picasso, ainsi qu’une esquisse montrant un homme pointant une arme sur sa tête et signée « Avec amitié, Picasso ».

Sala Glass à Paris dans les années 1930 (Autorisation : Hadley Freeman)

La famille Glass était arrivée en France à la suite des pogroms qui avaient éclaté dans sa ville austro-hongroise d’origine de Chrzanow (aujourd’hui située en Pologne).

Sala, sa mère Chaya et les trois frères aînés — Henri, Jacques et Alex — s’étaient installés à Paris dans les années vingt. Son père était mort de complications dues aux émanations de gaz qu’il avait inhalées lorsqu’il se trouvait sur le front, pendant la Première Guerre mondiale, où il s’était porté soldat volontaire.

La mère, Sala et deux de ses frères allaient ensuite survivre à la Seconde Guerre mondiale et à la Shoah. En ce qui concerne Sala, son frère Alex s’était assuré de ce qu’elle puisse partir en Amérique à la veille de la guerre. Parce qu’elle avait échappé à la Shoah, il aurait été tentant d’attribuer le chagrin de la belle Sala à la culpabilité du survivant – ce qui serait néanmoins une erreur.

Après des recherches fouillées de 20 ans dans le passé de sa famille paternelle, la journaliste allait découvrir que Sala avait porté un deuil pendant toute sa vie d’adulte : le sien. Celui d’une jeune fille qui avait baigné dans une vie parisienne éminemment culturelle, qui avait dû renoncer, pendant toute son existence, à une carrière artistique échangée contre une existence prosaïque dans une banlieue de New York. Là-bas, elle s’était attachée à un époux qu’elle n’était jamais parvenue à aimer.

‘House of Glass’ de Hadley Freeman (Crédit : Simon & Schuster)

Hadley Freeman, 41 ans, partage aujourd’hui l’histoire de Sala, ainsi que celle de ses grands-oncles, dans des mémoires familiales qui viennent d’être publiées en anglais et qui sont intitulées House of Glass: The Story and Secrets of a Twentieth-Century Jewish Family. L’ouvrage est une étude à la fois accessible et fascinante de la manière dont les circonstances historiques, la personnalité, les choix et la chance peuvent s’entremêler pour déterminer le parcours d’une vie.

Chroniqueuse et journaliste au Guardian depuis longtemps, l’auteure reconstitue l’histoire de la famille Glass – un microcosme de la vie des Juifs européens du 20e siècle – depuis le shtetl jusqu’aux triomphes de l’après-guerre, aux sphères les plus élevées des mondes de la mode, de l’art et des affaires.

La survie dans un monde d’hommes

Les plus grands succès de la famille sont revenus aux hommes survivants – Alex et Henry, les frères de Sala. Mais Hadley Freeman accorde également une importance extrême à la vie conjugale discrète de sa grand-mère, une existence tellement caractéristique des femmes de sa génération. Elle explique qu’après avoir compris qui était véritablement sa grand-mère, elle a voulu que les autres puissent également la comprendre.

« L’histoire de ma grand-mère a pu troubler certains, en particulier les Juifs américains, qui estiment – et on peut le comprendre – que tout récit mentionnant le fait d’avoir échappé à la guerre en fuyant vers les États-Unis est forcément une histoire heureuse… Sala a fait ce qu’il fallait qu’elle fasse pour survivre mais, en se sauvant elle-même, elle a perdu tout ce qui rendait sa vie digne d’être vécue », écrit Hadley Freeman dans un article pour le Guardian.

Sala Glass (au centre) avec deux cousins à Chrzanów, vers 1916. (Autorisation : Hadley Freeman)

Plus tard, quand l’oncle de Hadley Freeman avait découvert les mémoires d’Alex – qui n’avaient jamais été publiés – en 2014, elle avait pu alors relier de nombreuses découvertes permises par la boîte à chaussures et les recherches d’archives qu’elle avait réalisées avec l’aide de l’historien Daniel Lee. Des recherches ultérieures ont permis de confirmer les anecdotes rapportées par Alex – à la fois sidérantes et grandioses pour la plupart (et dont la véracité est avérée).

Les frères sont souvent différents les uns des autres, mais les tempéraments de Henry, Jacques et Alex étaient si différents les uns des autres qu’ils allaient influencer de manière significative la destinée des trois jeunes hommes pendant la guerre.

Henri Glass et sa fiancée, Sonia, peu après leur rencontre à Paris, dans les années 1930 (Autorisation : Hadley Freeman)

L’aîné Henri, un homme prudent et sensible, et son épouse Sonia, une personnalité pleine de ressources, allaient rester à Paris grâce à de faux papiers d’identité. Ils s’étaient déplacés d’un appartement à un autre pour éviter d’être repérés – en particulier à cause de délations de voisins. Avant la guerre, Henri – qui était le seul à avoir fait des études supérieures – avait inventé une forme anticipée de machine capable de mettre des documents sur microfilm et de les réduire. Pendant toute la guerre, il voyagera partout en France avec sa machine, sauvant des archives publiques et privées des nazis et du gouvernement de Vichy. Plus tard, sa machine allait faire de lui un homme très riche, mais toujours discret – un héritage de sa vie pendant l’occupation allemande.

Jacques, le second, reconnaissable grâce à ses lunettes rondes, avait toujours fait preuve de docilité. Il avait travaillé – et échoué – dans le commerce de la fourrure et n’était jamais plus heureux que lorsqu’il arpentait, avec ses amis, les différents cafés du Pletzl (devenu aujourd’hui le Marais), le quartier juif de la capitale française. Jacques avait également, sans opposer de résistance, épousé sa cousine germaine, Mila, se pliant ainsi aux désirs de sa mère.

Lorsque la guerre éclata, il s’est d’abord battu dans les rangs de la Légion étrangère française et fut emprisonné par les Allemands à Cambrai, en 1940. Il fuit la prison et revînt à Paris – ce qui rend d’autant plus surprenant son obéissance aveugle à l’ordre lancé en direction des Juifs de France de se faire enregistrer auprès des autorités.

Jacques Glass (tout à gauche) avec d’autres prisonniers à Pithiviers, en 1942 (Autorisation : Hadley Freeman)

« Il n’était même pas venu à l’idée d’Alex d’inscrire son nom pour ce recensement, et Henri, après y avoir mûrement réfléchi avec Sonia, avait décidé de ne pas le faire. Mais Jacques était tellement différent de ses frères… Et ainsi, même s’il avait dû fuir sa ville natale à cause de l’antisémitisme, même s’il venait tout juste de s’échapper d’une prison nazie, il conservait cet esprit enclin à la soumission… Non, a pensé Jacques, c’est toujours préférable d’obéir aux autorités. Après tout, si on fait ce qu’ils nous disent de faire, pourquoi est-ce qu’ils s’en prendraient à nous ? », écrit Hadley Freeman dans le livre.

Jacques avait été envoyé au camp de travail et de concentration de Pithiviers à la suite de la Rafle du billet vert, au mois de mai 1941. Au camp, il réalisait des tâches administratives, et avait étonnamment obtenu un court congé, le 30 décembre, pour retrouver son épouse à Paris lors de la naissance de leur fille, Lily. Les frères de Jacques lui avaient vivement recommandé de fuir, mais il avait choisi de retourner à Pithiviers par esprit de solidarité avec les hommes qui se trouvaient là-bas, et qui auraient pu être sanctionnés avec sévérité s’il avait déserté.

Alex Maguy (Glass) accueille sa sœur Sara et ses fils Ronald et Richard à Paris, lors d’une visite réalisée en 1948 (Autorisation : Hadley Freeman)

Jacques fut déporté à Auschwitz-Birkenau le 17 juillet 1942, où il périt le 6 octobre de la même année.

Alex (que Freeman décrit comme « petit, chauve et dur comme une balle de revolver ») était, de loin, l’esprit le plus excentrique de la famille. Défiant de nature, il s’aventurait sans discontinuer dans les rues de Chrzanów quand il était petit garçon pour combattre les antisémites pendant les pogroms. Sans appui financier et contre toute attente, il allait s’établir, alors qu’il avait à peine vingt-ans, comme couturier à Paris et était parvenu ensuite à relocaliser son atelier sur la côte d’Azur pendant la guerre. Les nazis comme les autorités de Vichy gardaient un œil attentif sur lui – mais il réussit à échapper aux arrestations grâce aux liens qu’il entretenait avec de hauts responsables militaires sous les ordres desquels il avait servi au cours d’un bref passage dans la Légion étrangère.

Alex avait finalement eu des problèmes et avait dû fuir et se cacher dans la campagne d’Auvergne, dans le centre de la France, avec l’aide de la résistance. Indépendamment de ses critiques féroces, après la guerre, à l’encontre des collaborateurs, Hadley Freeman avait toutefois découvert qu’Alex n’aurait pas répugné à collaborer lui-même avec l’ennemi si sa survie avait été en jeu. « Le pragmatisme de la survie l’emportait sur la loyauté à la cause suprême », écrit la journaliste en évoquant son grand-oncle.

Chaya Glass, Alex Maguy (Glass), une amie et l’artiste Moïse Kisling à un défilé de mode d’Alex, à Paris, dans les années 1950 (Autorisation : Hadley Freeman)

Après la guerre, Alex avait continué à travailler dans le milieu de la haute-couture. Il avait néanmoins raté le passage au prêt-à-porter dans l’industrie. Ne s’avouant jamais vaincu, Alex opta alors pour une carrière réussie de négociant en art. S’étant déjà lié d’amitié avec des artistes célèbres comme Marc Chagall et Moïse Kisling, il allait ajouter d’autres noms brillants à son cercle proche – notamment celui de son idole, Pablo Picasso.

Sala, pour sa part, continua à vivre son existence de femme au foyer américaine jusqu’à ce qu’une attaque cardiaque ne la terrasse, entraînant sa mort. Elle ne réalisera jamais son rêve de revenir, un jour, dans son Paris tant aimé. Soutenue par son mari Bill, elle consacrera son énergie à rester toujours à la mode et à conserver un beau foyer – ainsi qu’à s’occuper de ses enfants et de ses petits-enfants. Elle les aimait terriblement – mais cet amour ne sera jamais venu à bout de sa souffrance.

« A ses yeux, nous n’étions pas une compensation pour ce qu’elle avait laissé derrière elle, mais nous en étions l’explication », écrit Hadley Freeman.

Un risque calculé

« Cela a été difficile d’écrire ce livre au niveau émotionnel. Je voulais le faire et je ne le faisais pas », continue la journaliste. « J’avais peur que cela n’affecte mon père, mon oncle et d’autres proches ».

Hadley Freeman (Crédit : Linda Nylind)

« J’avais peur de dévoiler des secrets terribles. Mais cette histoire est finalement celle de personnes bonnes qui ont vécu une époque terrible », estime-t-elle.

Hadley Freeman n’aura jamais eu réellement l’occasion de connaître sa grand-mère de son vivant et regrette de ne pas avoir posé à Alex – le dernier frère à s’être éteint – plus de questions avant que cela ne devienne trop tard. Toutefois, en écrivant « House of Glass », elle est parvenue à rompre le silence de sa famille sur son passé. Et elle l’a fait pour elle et ses trois enfants.

« Je n’aurais jamais pensé que j’assisterai à une réapparition de l’antisémitisme pendant mon existence telle que celle que nous voyons aujourd’hui, mais je veux que mes enfants aient conscience de la chance qu’ils ont de vivre en tant que Juifs maintenant, et non pendant la guerre », souligne l’auteure.

« Je veux que mes fils et ma fille aient un sentiment culturel et historique de leur patrimoine juif et qu’ils sachent ce qu’ont traversé leurs ancêtres pour qu’ils puissent être là aujourd’hui », continue Hadley Freeman.

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