Les Juifs de Floride partagés face à Angie Nixon, candidate anti-Israël au Sénat
Les électeurs juifs sont partagés : certains estiment que la démocrate a modéré sa position sur Israël, d'autres sont prêts à 'fermer les yeux' pour voter pour elle, tandis que d'autres y voient un obstacle majeur
BOCA RATON, Floride – JTA – Attablé devant un bagel garni de cream cheese et de saumon fumé, Ron, un avocat juif du sud de la Floride, a reconnu ne pas encore avoir choisi son candidat.
Assis au Flakowitz Bagel Inn, une épicerie fine juive de style new-yorkais nichée dans un parking de Boca Raton, Ron, qui a préféré ne pas dévoiler son nom de famille pour préserver sa vie privée, a expliqué qu’il privilégiait généralement les démocrates modérés.
Et c’est justement ce qui rend ces élections sénatoriales américaines particulièrement complexes.
« Je suis vraiment partagé », a déclaré Ron, qui vit à Boynton Beach.
Ron n’a aucune intention de donner sa voix à Ashley Moody, la républicaine soutenue par Donald Trump qui a été nommée par le gouverneur Ron DeSantis pour remplacer Marco Rubio l’an dernier, lorsque ce dernier est devenu secrétaire d’État. Mais certaines positions défendues par Angie Nixon, la candidate de gauche qui espère devenir la première sénatrice démocrate de Floride depuis huit ans, le laissent également perplexe.
« Par exemple, Israël compte beaucoup pour moi, et je crains qu’elle ne partage pas ces valeurs. Et cela me pose un problème », a ajouté Ron entre deux bouchées. S’il dit envisager de simplement s’abstenir de voter, il concède toutefois que « ne pas voter, c’est aussi faire un choix ».
Nixon, élue pour la première fois à la Chambre des représentants de Floride en 2020, accuse Israël de commettre un « génocide » à Gaza. Elle déclare s’opposer à l’envoi d’une aide militaire américaine ou à la vente d’armes à Israël « pour le moment ». En novembre 2023, elle a présenté un projet de loi à l’échelle de l’État prônant « la désescalade et un cessez-le-feu en Israël et en Palestine occupée » – une proposition rejetée par 104 voix contre 2 à la Chambre des représentants de Floride.
En août, elle a remporté haut la main l’investiture démocrate, grâce à un programme progressiste fondé sur la couverture médicale universelle et la gratuité des services de garde d’enfants.
La semaine prochaine, Nixon, qui accuse un retard de 4 à 6 points de pourcentage dans les derniers sondages, découvrira si sa position sur Israël affecte sa performance auprès de l’importante minorité juive de l’État. (Selon une étude de 2021, la Floride compte près de 665 000 adultes juifs, soit le troisième plus grand électorat juif du pays.)
Certains participants à un récent forum des candidats au Congrès organisé à Boca Raton, auquel ont assisté le député démocrate Jared Moskowitz et son adversaire républicain Scott Singer, ont fait part de leurs réserves à l’égard de Nixon qui, si elle n’a pas reçu le soutien des Democratic Socialists of America (DSA), a néanmoins adhéré à cette organisation politique de gauche au début de l’année.
Dans la course au Sénat, « je vais voter républicain », a quant à lui fait savoir Peter Davidson, commercial et membre de la congrégation Bnai Israel, la synagogue réformée de Boca Raton qui a accueilli le forum. Davidson a précisé qu’il était indépendant et qu’il votait parfois pour des démocrates, comme Moskowitz, fervent défenseur d’Israël. Mais il a ajouté : « Pour l’instant, les démocrates ne sont pas particulièrement proches du peuple juif en général. Jared Moskowitz est une exception. »
Marsha SanFilippo, pour sa part, a expliqué qu’elle entendait voter pour Nixon, faute d’être « convaincue par Ashley Moody ». Elle a toutefois ajouté que Nixon « n’aurait probablement pas été mon choix premier, car j’ignore si elle sera en mesure de l’emporter » lors d’une élection générale en Floride.
Les dirigeants du Caucus juif du Parti démocrate de Floride, qui avaient soutenu l’adversaire de Nixon lors de la primaire démocrate, Alex Vindman, ont fini par se rallier à Nixon. Vindman, lui-même juif et pro-Israël, a apporté son soutien à Nixon.
L’ancien député d’État Rick Stark, président du Caucus juif, a déclaré à la Jewish Telegraphic Agency qu’il allait probablement « faire abstraction de certaines choses et voter pour elle ».
« Je ne peux malheureusement pas faire autrement », a-t-il indiqué, ajoutant qu’il comptait sur les démocrates pour renverser la majorité au Congrès et au Sénat des États-Unis.
Mitchell Mallett, président du Caucus juif du Parti démocrate de Sarasota-Manatee, a écrit dans le Times of Israel la semaine dernière que Nixon « serait une alliée tant de la communauté juive que de l’État d’Israël », et a noté qu’elle avait « largement abandonné Israël comme thème de campagne » depuis la primaire. Il a également évoqué une rencontre entre Nixon et quelque 70 personnes organisée dans un cadre privé, au cours de laquelle la candidate a abordé la question des relations historiques entre les Afro-Américains et les Juifs américains. D’après lui, les participants auraient « trouvé un terrain d’entente fondé sur les expériences communes de nos ancêtres ». Si elle était élue, Nixon deviendrait la toute première sénatrice afro-américaine de Floride.
La course entre Nixon et Moody s’inscrit dans le contexte d’une élection partielle ; une autre élection doit avoir lieu en 2028 pour un mandat complet de six ans.
« Si Angie Nixon se retourne contre Israël, alors nous ferons ce que font les DSA : nous la défierons lors des primaires », a écrit Mallett.
Par ailleurs, plusieurs Juifs progressistes de Floride ont pointé la position d’Angie Nixon sur Israël comme l’une des raisons de leur soutien à sa candidature.
Donna Nevel, l’une des responsables de la section sud-floridienne du groupe anti-sioniste Jewish Voice for Peace (JVP), a déclaré à la JTA qu’Angie Nixon « se soucie profondément » des communautés juives et musulmanes ainsi que de la lutte contre toutes les formes de haine.
« Ce que j’apprécie, c’est que, pour elle, il ne s’agit pas seulement de rhétorique, c’est vraiment… ce qu’elle est », a expliqué Nevel, avant d’ajouter que Nixon s’adresse à ses électeurs juifs « sous de multiples perspectives » et parvient à établir un lien avec eux malgré les divergences qu’ils peuvent avoir sur la question d’Israël. Nevel a raconté avoir entendu au moins une électrice dire à Nixon qu’elle l’avait convaincue, malgré leurs différends sur Israël, à l’issue d’un événement privé organisé dans une maison de Coral Gables auquel participait également la députée du Vermont Becca Balint, qui est juive.
Selon Stark, ancien législateur de l’État, les efforts de Nixon pour se rapprocher de la communauté juive ont été « très bons » depuis les primaires. Cette évaluation est intervenue deux mois après la soirée électorale organisée par Vindman en août, au cours de laquelle Stark avait déclaré que « les efforts de Nixon pour se rapprocher de la communauté juive n’avaient pas été satisfaisants ».
Stark a déclaré à la JTA que lui-même et quelques autres membres du groupe juif du Parti démocrate de Floride avaient rencontré Nixon en privé en septembre, une rencontre qu’il a qualifiée de positive. Il a déclaré qu’ils avaient été « francs » avec Nixon au sujet de sa position sur Israël et qu’ils souhaitaient « voir ce que nous pouvions faire pour modérer » certaines de ses prises de position afin de remporter davantage de voix parmi l’électorat juif.
« Si elle évoluait ne serait-ce qu’un tout petit peu, si elle se montrait plus ferme sur le droit d’Israël à exister et si elle s’abstenait de toute rhétorique sur le génocide et l’apartheid, je pense qu’elle pourrait avoir de bien meilleurs résultats », a-t-il ajouté.
La coalition de partisans de Nixon compte désormais parmi ses membres l’ancien président américain Barack H. Obama et plusieurs personnalités progressistes de premier plan au Congrès. Le sénateur du Vermont Bernie Sanders s’est rendu en Floride en octobre pour une série de meetings de campagne à ses côtés.
James Fishback, l’homme politique qui a perdu la primaire républicaine au poste de gouverneur, a fait les gros titres lorsqu’il a annoncé qu’il assisterait à l’un de ces meetings, où il a été photographié aux côtés de partisans de Nixon. Nixon a déclaré que Fishback était le bienvenu, mais qu’il « ne devait tout simplement pas être intolérant ». Par la suite, Fishback a écrit qu’il était en désaccord avec une grande partie du programme de Nixon, mais que son opposition aux centres de données, aux rachats de logements par des fonds d’investissement privés et à l’octroi d’argent public à Israël était populaire et justifiée.
Au Flakowitz, cependant, la position de Nixon sur Israël a semblé être un sujet de discorde parmi les clients du restaurant, qui ont pour la plupart exprimé leur opinion de manière anonyme.
« C’est terrible », a déclaré une femme à propos de la situation politique en général, ajoutant que, selon elle, Moskowitz était le seul homme politique en qui elle pouvait avoir confiance.
Don DePaola, un habitant de Boca d’origine italienne et non juive, a déclaré aimer Israël et la communauté juive de la ville. Quant à son choix électoral, il a répondu : « Républicain, sans exception. »
Pour Ron, la décision n’est pas si facile.
« Je ne sais tout simplement pas encore ce que je vais faire pour cette élection », a-t-il ajouté.