Les Juifs de Rio s’adaptent au chaos du coronavirus
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Des cyclistes portent des masques sur la plage d' Ipanema à Rio de Janeiro, au Brésil, le 2 juillet 2020 (Crédit : Carl de Souza/AFP)
Des cyclistes portent des masques sur la plage d' Ipanema à Rio de Janeiro, au Brésil, le 2 juillet 2020 (Crédit : Carl de Souza/AFP)

Les Juifs de Rio s’adaptent au chaos du coronavirus

Alors que le nombre de cas atteint des sommets dans le pays et que Bolsonaro a été testé positif, la communauté juive s’est tournée vers internet – et beaucoup songent à l’Alyah

JTA — Certains ont pointé une certaine ironie dans une information qui a fait l’effet d’une bombe, mardi – le président brésilien Jair Bolsonaro, l’un des leaders, dans le monde, qui aura le plus minimisé la menace représentée par la pandémie de coronavirus, a lui-même contracté la COVID-19.

Malgré son soutien ardent à Israël, la rhétorique controversée de Bolsonaro sur l’épidémie et ses initiatives prises pour y faire face – qui ont aussi fait l’objet de polémiques – ont fait froncer les sourcils, même chez ses partisans conservateurs juifs les plus passionnés. L’homme fort du Brésil s’était notamment laissé aller à une critique féroce des mesures de fermeture mises en oeuvre à Rio de Janeiro et dans d’autres régions, des confinements qui avaient été décidés par les autorités d’Etat, et il s’était également distingué par des propos qui avaient laissé entendre qu’une économie mise à mal s’avérerait plus meurtrière que le virus.

Au mois de juin, ce pays, qui compte 215 millions d’habitants, et dont la communauté juive est constituée de 120 000 personnes, présentait le deuxième nombre le plus élevé de cas de coronavirus dans le monde derrière les Etats-Unis avec presque 1,6 million.

65 000 décès ont été enregistrés au Brésil jusqu’à présent des suites de la COVID-19.

Au mois de mars, la Fédération juive de Rio avait pris les devants et établi son propre comité de crise pour conseiller les 30 000 Juifs de l’État. Rio de Janeiro est la seconde ville la plus importante du pays et elle accueille la deuxième communauté juive la plus développée du Brésil, après Sao Paulo.

On y trouve certains des monuments les plus célèbres de la nation, comme la statue du christ rédempteur et le mont du Pain de Sucr. Rio s’enorgueillit également d’accueillir certaines des institutions juives les plus légendaires du pays, comme le Grand Temple israélite et l’externat juif le plus important du Brésil, Liessin, qui accueille 1 400 élèves.

« Malgré les mesures gouvernementales qui autorisaient la réouverture des temples, nous avons pour notre part demandé aux synagogues d’attendre plus longtemps et notre demande a été entendue », commente auprès de la JTA le président de la Fédération, Arnon Velmovitsky.

Voilà la manière dont les Juifs de Rio ont répondu à la crise du virus, qui a amené toutes les institutions juives à trouver refuge dans le monde virtuel d’Internet.

Oren Boljover, chantre de la synagogue Associacao Religiosa Israelita synagogue, chante devant la caméra (Autorisation/Associacao Religiosa Israelita via JTA)

Les synagogues en ligne

La plus importante synagogue de Rio – l’Associacao Religiosa Israelita, qui rassemble mille familles environ – sera parvenue à réunir plus de 500 personnes lors de ses offices religieux du vendredi soir, diffusés en direct sur la Toile. Ces services sont devenus si populaires que le président du temple Réformé, qui avait été fondé en 1942 par des familles juives allemandes, a annoncé qu’il continuerait à offrir ce rendez-vous en ligne même après la pandémie.

« Nos services religieux diffusés via internet, cela a été une décision prise à l’unanimité par notre conseil d’administration et par le rabbinat », confie Gilberto Lamm à la JTA. « Et on va continuer. Quand la COVID-19 disparaîtra, nous assurerons les services à la synagogue et sur internet »

Les synagogues orthodoxes organisent des festivités d’avant-Shabbat et de la Havdalah, qui sont présentées aux heures où l’utilisation de l’électricité est autorisée par la loi juive.

Les synagogues de tous les courants offrent toute une gamme de contenus en direct ou en différé – qu’il s’agisse de prières, de cours et de conférences. Depuis le début de la pandémie, la Journée de l’indépendance israélienne, la célébration de Lag baOmer et de Shavouot ont eu lieu en ligne sur Zoom, Facebook ou Instagram – les plateformes de réseaux sociaux qui ont été favorisées par les institutions juives.

« La réceptivité à nos diffusions en direct a été vraiment formidable », explique Gabriel Aboutboul, grand rabbin de la synagogue Edmond Safra, un temple orthodoxe situé à quelques blocs d’immeubles de l’emblématique plage d’Ipanema. « Il y a de nombreuses personnes qui n’avaient jamais l’occasion d’assister à un événement à la synagogue et aujourd’hui, elles peuvent le faire. Nous rassemblons notre communauté », ajoute-t-il.

Un groupe de 23 Brésiliens immigrant en Israël via l’Ethiopie, au mois de mai (Crédit : ONG Olim do Brasil via JTA)

L’immigration en Israël pourrait exploser

Le Brésil figure régulièrement dans le Top 10 des pays qui envoient le plus de nouveaux immigrants au sein de l’Etat juif, chaque année. En 2019, presque 700 Brésiliens avaient fait leur alyah – un record qui a été presque constant pendant trois années d’affilée. Au mois de mai, cette année, ce sont 280 Brésiliens qui ont émigré en Israël.

« La plus grande partie des gens sont très frustrés parce qu’ils devraient déjà se trouver en Israël. On ne peut rien dire de sûr pour le moment, nous n’avons pas de boule de cristal… Il n’y a qu’un gros point d’interrogation », indique Sprintza Laim, chef du département de Rio au sein de l’Agence juive. L’Agence juive est une organisation à but non-lucratif qui, entre autres, facilite l’alyah vers Israël.

L’immigration pourrait pourtant augmenter pendant l’année – ce sera particulièrement le cas si la situation relative à la COVID-19 doit empirer dans le pays.

L’année dernière, 750 familles brésiliennes avaient ouvert un dossier d’immigration – ce qui signifie qu’elles avaient lancé le processus du rassemblement des documents personnels et religieux nécessaires pour partir au sein de l’Etat juif. Ce nombre devrait atteindre 1 200 en 2020, selon l’Agence juive.

La ville de Rio, à elle seule, représente actuellement 45 % des alyah vers Israël même si elle ne compte que la moitié de la population juive de Sao Paulo.

Laim raconte que l’Agence juive offre des événements en direct pour permettre aux immigrants de se rencontrer les uns les autres.

« Il y a de très forts niveaux d’anxiété qui s’apaisent lorsque les gens peuvent rencontrer d’autres personnes qui vivent la même situation », ajoute Laim.

Danielle Tarnovsky figurait parmi les 23 Brésiliens qui avaient atterri en Israël grâce à un vol via l’Ethiopie, au mois de mai. Elle a passé une quatorzaine – obligatoire au sein de l’Etat juif – dans un hôtel de Tel Aviv, d’où elle a offert un témoignage en direct sur les réseaux sociaux devant les membres d’Olim do Brasil, une organisation à but non-lucratif qui aide les Juifs brésiliens.

« Nous avons rencontré mille obstacles, nombreux sont ceux qui auraient abandonné, mais je suis restée fidèle à mon but », dit Tarnovsky depuis sa nouvelle habitation située dans la ville ensoleillée du nord de Nahariya. « En termes sanitaires, c’est le désastre à Rio. Et nous, on a laissé le virus derrière nous ».

Des représentants de l’école Barilan au « barmobile » de l’école, lors de l’un de ses arrêts à Rio (Autorisation : TTH Barilan via JTA)

Ecoles juives : enseignement à distance et ‘Barmobile’

Tandis que plusieurs écoles privées de Rio ont fait appel à des cours pré-enregistrés, les écoles juives, en général, ont voulu assurer des cours en temps réel. Pour ce faire, elles ont utilisé des plateformes d’enseignement à distance, comme Google Meet et Zoom.

« Les résultats ont dépassé nos attentes », s’exclame Celia Saada, directrice de Liessin, qui compte trois campus. Toutes les écoles juives, au Brésil, assurent un enseignement allant de la maternelle au lycée.

« Au collège et au lycée, les élèves ont répondu très positivement et très rapidement. Du CP au CM2, il a fallu avancer petit à petit. Mais le plus grand défi a été la maternelle », explique Saada.

L’école orthodoxe TTH Barilan a récemment publié sur Facebook certains chiffres pour illustrer les efforts livrés par l’établissement pour maintenir son bon fonctionnement au cours des trois premiers mois de la pandémie : Il y a ainsi eu notamment presque un demi-million de courriels et de documents échangés ; presque 7 500 cours organisés via Google Meet qui ont pris plus de 250 000 minutes ; presque 42 000 visionnements de vidéos réalisées pour les cours sur les réseaux sociaux.

« Nos professeurs ont réinventé leurs pratiques d’enseignement, les familles sont parvenues à trouver les moyens d’organiser les foyers autour de la réalité nouvelle ; les élèves ont su développer leur sens de la responsabilité et de l’autonomie pour s’adapter à la nouvelle dynamique scolaire », commente le principal de TTH-Barilan. « La pandémie disparaîtra mais cette expérience, elle, va rester ».

Au mois de mai, l’école a tendu la main à ses 400 élèves en quatorzaine pour célébrer la Journée de l’indépendance israélienne avec ce qu’elle a surnommé sa « Barmobile » – un mélange du nom de l’école et de la Batmobile de Batman. La voiture a défilé à travers la ville, diffusant de la musique juive par haut-parleurs et des messages inspirants, ainsi que des astuces sur les meilleurs moyens de se protéger du virus.

« Dans la mesure où nos élèves ne pouvaient pas aller à l’école, c’est notre école qui est allée à eux », déclare son président Rafael Antaki.

Des danseurs de l’Institut Kineret avant la pandémie (Autorisation de Kineret via JTA)

La Hora en ligne

La danse folklorique israélienne – un passe-temps national qui attise les passions – compte probablement ses plus grands fans, dans toute la Diaspora, sur la terre qui a vu naître la Samba. La « Dança israeli » est populaire, ici, parmi les enfants, les adolescents, les adultes et les personnes âgées de la communauté juive. Les danses en cercle chorégraphiées, en couple ou en ligne sont enseignées dans les écoles juives de Rio, dans les mouvements de jeunes, dans les synagogues et dans les espaces privés.

La COVID-19 a chamboulé ce monde – surtout dans la mesure où se tenir la main est l’une des bases fondamentales de la danse israélienne. La 50è édition du festival Hava Netze Bemachol, le plus important événement annuel de Rio, a été reporté pour cause de crise de coronavirus.

« Nous organisons des cours réguliers sur Zoom. On a enregistré les chorégraphies pour que nos élèves puissent répéter et nous profitons de la quarantaine pour encore mieux former nos instructeurs », note Daniel Adesse, fondateur de l’Institut Kineret, une école de danse israélienne qui réunit environ 250 danseurs qui se produisent au Brésil et aux Etats-Unis.

Pour la chorégraphe Sandra Libaber, professeure dans plusieurs institutions juives – elle enseigne notamment au sein des écoles Liessen et Barilan – l’adhésion aux cours donnés sur Zoom n’est pas la même.

« La mémorisation des pas est difficile mais la joie et le sentiment d’appartenance ont une grande valeur », dit-elle à la JTA. « Laisser entrer la danse israélienne dans nos habitations, en cette période d’isolement social, cela stimule la santé mentale, l’énergie et l’amour ».

L’organisation WIZO (Women’s International Zionist Organization), basée à Rio, arrive souvent à sa limite de cent participantes lors des réunions (Capture d’écran/ Autorisation Wizo via JTA)

WiZOom : 1 500 chaverot en action

La WIZO (Women’s International Zionist Organization), un groupe qui rassemble 1 500 activistes de tout le pays et dont le siège est à Rio, continue à mener une large gamme d’initiatives pour collecter des fonds pour des projets éducatifs.

Des conférences, des discussions de groupe et des cours consacrés aux valeurs juives, à des sujets liés à Israël et autres sont dorénavant diffusés en direct sur Zoom – que les militantes, connues sous le nom de chaverot, amies en hébreu, ont surnommé WiZOom.

« Nous dépendons des collectes de fonds », indique Danielle Balassiano Ptak, vice-présidente de la filiale de Rio, à la JTA. « Alors que tout est fermé, nous devons trouver nos solutions à nous ».

Ces événements atteignent toujours la limite tolérée par Zoom de 100 participants. L’objectif est de programmer des campagnes de collecte de fonds grâce aux visioconférences mais également de partager l’expérience des défis personnels difficiles imposés par la COVID-19.

« Les ‘chaverot’ plus jeunes appellent les plus âgées pour leur demander comment elles vont, ce dont elles ont besoin ou elles se contentent de s’écouter les unes les autres », dit Balassiano Ptak. « Elles ont simplement besoin de parler – cela permet de conserver un certain équilibre mental. »

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