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Hannah Pick-Goslar a survécu à la Shoah et eu trois enfants, 11 petits-enfants et 33 arrière-petits-enfants. (Crédit : Eric Sultan/The Lonka Project via la JTA)
Hannah Pick-Goslar a survécu à la Shoah et eu trois enfants, 11 petits-enfants et 33 arrière-petits-enfants. (Crédit : Eric Sultan/The Lonka Project via la JTA)

Les mémoires de la meilleure amie d’Anne Frank, une incroyable histoire de survie

Dans « My Best Friend Anne Frank », la regrettée Hannah Pick-Goslar raconte son enfance avec son amie et leurs brèves retrouvailles à Bergen-Belsen, avant la mort de Frank

Hannah Pick-Goslar a survécu à la Shoah et eu trois enfants, 11 petits-enfants et 33 arrière-petits-enfants. (Crédit : Eric Sultan/The Lonka Project via la JTA)

JTA — Un matin de printemps 1934, deux petites filles accompagnent leur mère à l’épicerie du coin, à Amsterdam. Les mères, s’entendant parler allemand à leurs filles, découvrent qu’elles sont toutes deux des réfugiées juives d’Allemagne nazie. Les deux fillettes se regardent à la dérobée, dans les jupes de leur mère, la brindille, avec des cheveux noirs brillants, l’autre, plus grande et plus blonde.

Ces deux fillettes sont Anne Frank et Hannah Pick-Goslar.

L’une d’elles allait devenir la victime la plus célèbre de l’histoire de la Shoah, son journal intime témoignant de deux années passées dans la clandestinité avant que les nazis ne trouvent sa famille et qu’elle trouve la mort dans le camp de concentration de Bergen-Belsen, à l’âge de 15 ans.

L’autre a survécu et s’est rendue en Israël pré-étatique, où elle a eu trois enfants, 11 petits-enfants et 33 arrière-petits-enfants.

Le lendemain de leur rencontre à l’épicerie, les fillettes se retrouvent dans l’enceinte de la sixième école Montessori d’Amsterdam et deviennent immédiatement de grandes amies. Elles ne pouvaient pas s’imaginer que leurs derniers moments ensemble auraient lieu 11 ans plus tard, à Bergen-Belsen.

Pick-Goslar a raconté son histoire des dizaines d’années durant dans des interviews et conférences, mais ses mémoires viennent d’être publiées dans « My Friend Anne Frank », écrit avec l’aide de la journaliste Dina Kraft.

Elle n’a pas vécu assez longtemps pour voir sa publication, le 6 juin dernier : Pick-Goslar est en effet décédée en octobre dernier, six mois après avoir mis un point final au livre et deux semaines avant son 94e anniversaire. Kraft s’est donc chargée de terminer son récit.

Kraft s’est entretenue avec la Jewish Telegraphic Agency sur la vie de Pick-Goslar, cette vie qui a été volée à sa chère amie.

Cet entretien avec Kraft, ex-journaliste du Times of Israel et de la JTA, a été légèrement remanié pour des raisons de longueur et de clarté.

JTA : Ça faisait quoi exactement de parler de son histoire avec Pick-Goslar ?

Kraft : C’est une expérience incroyable d’avoir pu travailler avec elle. Nous avons eu des entretiens très forts durant lesquels je lui demandais de chercher profondément dans sa mémoire. Beaucoup de survivants de la Shoah, beaucoup de survivants de traumatismes, ont tendance à raconter leur histoire – pas exactement en pilote automatique – mais avec un scénario. C’est parfaitement compréhensible, c’est un outil d’auto-protection.

Je lui ai donc demandé de plonger plus profondément et de regarder plus intensément à l’intérieur, ce qui n’a pas toujours été facile. Parfois, nous terminions l’entretien au bout de quelques heures et elle disait : « Je suis totalement épuisée, je dois m’allonger. »

Et je disais : « Moi aussi », parce que c’était vraiment éreintant : nous évoquions des choses très difficiles.

A la fin, elle arrivait le matin et disait : « J’ai encore fait de mauvais rêves », et je lui disais : « Oui, moi aussi, j’ai aussi fait de mauvais rêves. »

Je faisais en sorte de me mettre à sa place et d’être un peu dans sa tête. Je lisais beaucoup car c’était aussi un projet de recherche.

La journaliste Dina Kraft qui a co-écrit les mémoires, ‘My Friend Anne Frank’ (Autorisation)

Quels souvenirs Pick-Goslar avait-elle de son enfance et de son amitié avec Frank, avant la
guerre ?

Elle se souvient de la vie d’avant la guerre comme d’une vie incroyablement chaleureuse, pleine d’amour. Elles vivaient dans des familles aimantes et favorisées. Elles étaient toutes deux réfugiées d’Allemagne, mais elles étaient arrivées très jeunes – Anne avait 4 ans et Hannah 5.

Leurs parents ont eu du mal à s’adapter, surtout les mères. La mère d’Hannah était née et avait grandi à Berlin, pur produit de la culture allemande. Son père était un haut fonctionnaire du gouvernement de Weimar : ils vivaient donc très près du Reichstag. La famille d’Hannah vivait depuis toujours en Allemagne : elle était horrifiée d’être expulsée de ce pays qu’elle considérait comme le sien. Tous ont eu le cœur brisé que leur pays se précipite ainsi dans les ténèbres.

Mais pour Hannah et Anne, c’était une très belle vie.

Quel genre de personne était Frank, selon son amie ?

Elle était très courageuse. Elle était très bavarde et épuisait les adultes autour d’elle. Elle les défiait constamment, leur posait des questions difficiles : elle était agitée et impatiente. Les filles adoraient jouer au Monopoly, mais Anne s’impatientait rapidement et partait, ce qui est frustrant pour un ami ! Elles poussaient les meubles de la maison et faisaient de la gymnastique. Plus tard, lorsque les Allemands ont envahi le pays et qu’elles n’ont plus eu d’autres copines juives avec lesquelles jouer, elles ont formé un club pour jouer au ping-pong et aller manger des glaces.

Anne était tellement je-sais-tout que sa mère disait d’elle : « Dieu sait tout, mais Anne Frank encore davantage ! »

Mais Hannah la voyait comme une enfant ordinaire : Anne Frank était son amie. Elle n’était pas une icône : elle lui paraissait on ne peut plus normale.

Anne Frank (Crédit : Domaine public)

En juillet 1942, Pick-Goslar trouve l’appartement de son amie vide. On lui dit que les Frank se sont enfuis en Suisse, ignorant qu’en fait ils sont cachés tout près. Qu’arrive-t-il à Pick-Goslar au moment où Frank se cache ?

Hannah est déportée un an après qu’Anne s’est cachée. Cette année-là, elle était en effet retournée à l’école.

Les lois anti-juives leur interdisaient de s’asseoir sur un banc, d’aller à la piscine, de prendre le tram, faire du vélo ou aller à l’école.

Hannah et Anne ont eu la chance d’être acceptées au lycée juif, considéré comme l’une des écoles juives les plus prestigieuses d’Amsterdam sous l’occupation allemande. Mais à l’automne 1942, les déportations commencent. Chaque jour, des élèves, des camarades manquent à l’appel, quand ce ne sont pas les enseignants ou les responsables. On ignore s’ils se cachent ou s’ils ont été déportés.

Une autre chose se produit alors.

En octobre, Hannah a 14 ans et sa mère Ruth est enceinte. Elle ne veut pas aller à l’hôpital parce que des rumeurs disent que des personnes sont directement déportées depuis les hôpitaux. Elle accouche à la maison avec l’aide d’un médecin juif et d’une sage-femme juive. Le bébé est mort-né, et la mère d’Hannah meurt elle aussi le lendemain.

De plus en plus de Juifs sont déportés, mais Hannah est protégée, dans un premier temps. Sa famille obtient des passeports sud-américains, et ils figurent sur la « liste palestinienne ». L’idée est de profiter d’un échange de prisonniers entre les Britanniques et les Allemands – des soldats allemands contre des « Juifs d’échange » qui seraient envoyés en Palestine, alors sous mandat britannique.

Pendant un certain temps, la famille de Pick-Goslar croit pouvoir être épargnée. Comment se retrouve-t-elle dans le camp de concentration de Bergen-Belsen, dans le nord de l’Allemagne ?

Les Allemands finissent par rassembler tous les Juifs d’Amsterdam, y compris ceux qui disposent de tampons spéciaux dans leurs passeports. En juin 1943, la famille d’Hannah fait partie de l’une des dernières rafles de Juifs à Amsterdam.

Ils sont dans un premier temps déportés à Westerbork, un camp de transit aux Pays-Bas à la frontière avec l’Allemagne. C’est une sorte de purgatoire d’où les gens sont déportés à Auschwitz ou Sobibor – où ils meurent pour la plupart – ou, avec un peu de chance, à Theresienstadt ou Bergen-Belsen, qui sont des camps de concentration mais pas des camps de la mort. Après quelques mois passés à Westerbork, la famille d’Hannah est déportée à Bergen-Belsen.

C’est supportable, dans les premiers mois, car ils sont alors encore un peu nourris. Mais en février 1945, les Russes se rapprochent, à l’Est, et les Allemands tentent de déplacer les prisonniers des camps de concentration extérieurs vers l’Allemagne. Bergen-Belsen accueille alors un très grand nombre de nouveaux prisonniers et la nourriture et l’eau se font rares, à mesure que le typhus commence à faire rage dans le camp.

Trois femmes atteintes du typhus sont entassées dans des huttes à la libération du camp de concentration de Bergen-Belsen, en avril 1945. (Crédit : No. 5 Army Film & Photographic Unit, domaine public via Wikimedia Commons)

Comment Pick-Goslar et Frank se retrouvent-elles à Bergen-Belsen ?

À ce moment-là, un camp de tentes a été érigé en face de la partie du camp dans lequel se trouve Hannah. On y parle toutes les langues hongrois, polonais, grec, néerlandais … Les prisonniers sont très maigres, presque réduits à l’état de squelettes.

Les Allemands interdisent aux prisonniers de sortir ou de parler par-delà la clôture, qu’ils bordent de paille, pour que les gens ne se voient plus. Mais les prisonniers trouvent le moyen de communiquer. Hannah entend dire qu’une certaine Anne Frank se trouve de l’autre côté de la clôture. Elle n’en croit pas ses oreilles, car elle pense que la famille Frank se trouve en Suisse. Mais elle décide d’aller voir, pour en avoir le coeur net, même si c’est très dangereux : on était alors abattu si on s’approchait de la clôture.

Elle se glisse discrètement à hauteur de la clôture et appelle : « Hallo, il y a quelqu’un ? » Elle entend alors une voix, venue de l’autre côté de la clôture, qui se trouve être celle d’Auguste van Pels, l’une des personnes qui se cachait avec la famille d’Anne. Elle lui dit presque normalement : « Oh, tu dois être là pour Anne », qu’elle fait venir près de la clôture.

Quels sont leurs derniers souvenirs ensemble ?

Anne venait d’Auschwitz, elle n’était donc plus que l’ombre d’elle-même. Elle était transie, affamée et se plaignait d’être seule au monde. Elle pense alors avoir également perdu son père. Elle ignore qu’une semaine ou deux auparavant, son père a été libéré d’Auschwitz.

Imaginez ces deux jeunes filles, de part et d’autre de cette barrière, deux jeunes filles aimées, choyées, qui n’ont jamais connu de privations et sont alors en proie aux pires moments de la guerre, déshumanisées et maltraitées à l’extrême. De part et d’autre, ces deux amies pleurent.

Hannah Pick-Goslar, à droite, avec son amie Anne Frank sur une photo non datée. (Avec l’aimable autorisation d’Anne Frank Fonds Basel via la JTA)

Anne supplie Hannah de lui apporter de la nourriture et Hannah accepte sans hésiter, mais sans savoir comment faire. Elle lui dit qu’elle reviendra dans quelques nuits. Il y a ce moment incroyable de solidarité féminine : les femmes du casernement sont tellement émues par ces retrouvailles qu’elles leur viennent en aide. Qui, sous un oreiller, qui dans une valise, rassemblent le peu de nourriture qu’elles ont, qu’elles cachent dans une chaussette.

Une nuit ou deux plus tard, Hannah retourne à la clôture. Quand elle jette la chaussette, elle entend des bruits de pas, puis un cri : Anne vient de se faire détrousser par une codétenue. Elle est désespérée et n’arrête pas de pleurer : Hannah lui dit alors : « Arrête de pleurer, je vais revenir avec de la nourriture. »

Elle revient donc quelques jours plus tard avec de la nourriture collectée dans le casernement. Cette fois, elles s’organisent bien mieux et Anne attrape le paquet. C’est la dernière fois qu’elles se voient.

Quels souvenirs Hannah avait-elle de la fin de la guerre ?

À la toute fin de la guerre, les Allemands obligent tous ceux qui peuvent encore marcher, à Bergen-Belsen, à monter dans deux trains différents. Ces trains sont en partance pour Theresienstadt, où ils seront tués.

Hannah est mise à bord d’un train, avec sa petite sœur Gabi, qu’elle fait tout pour protéger. C’est un périple particulièrement pénible, de 13 jours, à travers la campagne de l’Est de l’Allemagne. Les gens sont malades et affamés, sans nourriture ni eau. A un moment terrible, un voisin d’Hannah tente de jeter un seau de diarrhée en dehors du train, mais l’éclabousse.

Elle est tellement malade du typhus qu’elle s’évanouit vers la fin du voyage. Quand elle revient à elle, les gens sont déjà descendus du train. Elle leur demande ce qui se passe, et on lui dit: « Tu n’es pas au courant ? Nous avons été libérés par les Russes. »

Qu’est-ce que Pick-Goslar a fait de l’énorme héritage laissé par le Journal de Frank? Avait-elle le sentiment que son amie avait été comprise ?

Pour elle, la lecture du Journal a été une révélation. Elle a eu l’impression de retrouver son amie, un sentiment très fort mais aussi très triste. Elle y a vu une fillette devenir une jeune femme qu’elle aurait aimer continuer à fréquenter. C’était pour elle une chance que le journal d’Anne ait été retrouvé et que tant de personnes aient eu vent de son histoire, que ce Journal ait permis d’en apprendre davantage sur la Shoah.

Je pense que la version aseptisée d’Anne Frank qui a été parfois donnée l’agaçait. Elle parlait souvent de ce fameux passage du Journal, moult fois répété, peint sur des murs et imprimé sur des cartes postales : « Je continue malgré tout à croire que les gens ont bon cœur. » Hannah disait que si Anne avait survécu à l’enfer d’Auschwitz et de Bergen-Belsen, elle n’aurait pas dit la même chose. Je pense que la simplification de son message la préoccupait.

Elle se réjouissait que la voix d’Anne ne se soit pas tout à fait éteinte et continue à vivre grâce à ce qu’elle avait écrit, mais elle voulait aussi que les gens comprennent mieux l’ampleur et la portée du massacre de millions de personnes qu’a été la Shoah.

My Friend Anne Frank: The Inspiring and Heartbreaking True Story of Best Friends Torn Apart and Reunited Against All Odds, par Hannah Pick-Goslar

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