Les Montefiore ont subi choléra et quarantaine pour les Juifs de Terre Sainte
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  • Réplique du fiacre de Sir Moses et Lady Judith Montefiore exposé à Jérusalem, le 15 septembre 2016. (CC-SA-4.0 / Tamar Hayardeni)
    Réplique du fiacre de Sir Moses et Lady Judith Montefiore exposé à Jérusalem, le 15 septembre 2016. (CC-SA-4.0 / Tamar Hayardeni)
  • Une photographie de la ville portuaire de Jaffa prise depuis la mer par P. Bergheim, vers 1860. (Bibliothèque du Congrès)
    Une photographie de la ville portuaire de Jaffa prise depuis la mer par P. Bergheim, vers 1860. (Bibliothèque du Congrès)
  • L'aiguille de Cléopâtre, un obélisque, surplombant de petits bâtiments, des habitants et un seul arbre à Alexandrie, en Égypte, vers 1856-1860, photographie de Frank Mason Good. (Bibliothèque du Congrès)
    L'aiguille de Cléopâtre, un obélisque, surplombant de petits bâtiments, des habitants et un seul arbre à Alexandrie, en Égypte, vers 1856-1860, photographie de Frank Mason Good. (Bibliothèque du Congrès)
  • Une photo de la ville de Tibériade prise depuis le sud par Francis Firth, vers 1862. (Bibliothèque du Congrès)
    Une photo de la ville de Tibériade prise depuis le sud par Francis Firth, vers 1862. (Bibliothèque du Congrès)
  • Lithographie de la Porte de Damas à Jérusalem, le 14 avril 1839, par l'artiste David Roberts et le lithographe Louis Haghe. (Bibliothèque du Congrès)
    Lithographie de la Porte de Damas à Jérusalem, le 14 avril 1839, par l'artiste David Roberts et le lithographe Louis Haghe. (Bibliothèque du Congrès)
  • Représentation du vieux port de Marseille avec l'Hôtel Dieu, utilisé comme hôpital, à l'arrière-plan, vers 1890. (Bibliothèque du Congrès)
    Représentation du vieux port de Marseille avec l'Hôtel Dieu, utilisé comme hôpital, à l'arrière-plan, vers 1890. (Bibliothèque du Congrès)
  • Un groupe de touristes avec des résidents de Jérusalem, vers 1860-1880. (Bibliothèque du Congrès)
    Un groupe de touristes avec des résidents de Jérusalem, vers 1860-1880. (Bibliothèque du Congrès)
  • Une vue de Beyrouth depuis la zone de quarantaine, prise vers 1860. (Bibliothèque du Congrès)
    Une vue de Beyrouth depuis la zone de quarantaine, prise vers 1860. (Bibliothèque du Congrès)

Les Montefiore ont subi choléra et quarantaine pour les Juifs de Terre Sainte

Les philanthropes Moses et Judith Montefiore ont voyagé plusieurs mois à travers le Moyen-Orient, évitant la peste et les bandits, parfois subissant des périodes d’isolement forcé

LONDRES – Au cours des derniers mois, le monde a vécu une époque « sans précédent ». Mais la quarantaine – ou dans le vocabulaire des informations, le verrouillage, la distanciation sociale ou le confinement – a existé dans notre histoire.

Alors que la pandémie de grippe espagnole de 1918 est fréquemment citée lors de la crise du CoVid-19, remontons plus loin dans le temps, au début du XIXe siècle en Terre Sainte. On y trouve des épidémies de choléra – et les voyages de Sir Moses et Lady Judith Montefiore, les épiques philanthropes du monde victorien.

Depuis l’Angleterre, Moïse et Judith ont entrepris de longs et pénibles voyages sur terre et sur mer, à plusieurs reprises, pour offrir une aide financière, sociale et politique à ceux qui vivaient en Terre Sainte. Alors qu’aujourd’hui un aller-retour Londres-Ben Gurion ne dure qu’une demi-journée, en 1827, le voyage des Montefiore avait duré 10 mois. Ils n’ont passé qu’une seule semaine de ce voyage en Terre Sainte, à leur ultime destination, Jérusalem.

Les Montefiore ont été confrontés à diverses menaces existentielles au cours de leurs nombreux voyages en Terre Sainte, notamment, lors de leur première visite en 1827, les pirates grecs assoiffés de sang en Méditerranée qui se rebellaient contre le régime ottoman. Mais la peste et la quarantaine n’ont pas empêché Sir Moses de se rendre une première fois dans la ville de ses rêves.

Dessin non-daté de Lady Judith Montefiore. (Avec l’aimable autorisation du Montefiore Endowment)

C’était la visite suivante du couple en 1839 qui, selon le carnet de voyage de Judith, a été perturbé – par la peste. Elle y mentionne la « quarantaine » 38 fois. Le choléra faisait alors partie de la vie – et, comme la peste d’aujourd’hui, était contagieux et incurable.

Le choléra était très différent du coronavirus d’aujourd’hui – bactérien et non viral, aux symptômes différents. Il pouvait se propager rapidement dans les populations, laissant dans son sillage la mort et la dévastation. Des mesures de quarantaine ont évidemment été mises en place.

Les pays méditerranéens prenaient la quarantaine très au sérieux et les ports étaient bien équipés pour faire face au choléra et à d’autres maladies, en particulier la malaria, véhiculée par les moustiques. Les hôpitaux maritimes connus sous le nom de Lazarets – d’après Lazare, le saint patron des lépreux – avaient été créés expressément pour surveiller les voyageurs, les bateaux et les marchandises, pour détecter l’infection et empêcher sa propagation.

Photographie de Sir Moses Montefiore vers 1870, prise par les photographes Elliott & Fry. (Domaine public)

Un médecin effectuait des contrôles de santé sur les voyageurs, vérifiait leur statut en inspectant leur aspect général, examinant leur peau et l’intérieur de leur bouche, et mesurant leur pouls. L’isolement et la distanciation sociale se pratiquaient au besoin, et selon le niveau de peste des lieux d’où les voyageurs étaient arrivés. Il y avait des zones de fumigation et d’autres désignées pour la vérification des bagages.

Entre autres, il y avait des Lazarets à Marseille, Beyrouth et Malte, où les Montefiore ont été mis en quarantaine pendant leurs voyages. Ces hôpitaux maritimes étaient bien connus de tous et faisaient régulièrement partie des voyages entre l’Europe et le Levant.

Les Juifs de Terre Sainte, prévenus de l’arrivée prochaine des Montefiore lors de leur troisième excursion en 1849, leur avaient écrit au Lazaret de Beyrouth – devinant à juste titre que les récipiendaires y languiraient sans aucun doute pendant un certain temps avant de poursuivre leur voyage, et auraient donc le temps de lire leurs lettres.

Voyager à l’apogée de la période victorienne, en 1839

En 1839, le couple a voyagé avec panache à travers le nord de l’Europe, depuis leur château gothique d’Eastcliffe Lodge, dans la ville balnéaire anglaise de Ramsgate. Dans leur fiacre privé haut de gamme, ils changeaient régulièrement de chevaux, et profitaient du luxe des bateaux à vapeur. Puis ils embarquaient à bord d’un navire à destination de Malte, un port international important à l’époque victorienne.

Réplique du fiacre de Sir Moses et Lady Judith Montefiore exposée à Jérusalem, 15 septembre 2016. (Autorisation : CC-SA-4.0 / Tamar Hayardeni)

Chaque navire qui passait en Méditerranée orientale devait mouiller à Malte, et les personnes et marchandises étaient transférées d’un navire à l’autre. C’était dans les années qui ont précédé les voyages organisés et réguliers en Europe (qui seront imaginés par Thomas Cook deux ans plus tard afin de transporter en train des travailleurs vers une réunion religieuse en 1841), de sorte que les voyageurs attendaient l’arrivée d’un navire adéquate, puis négociaient leur voyage avec son capitaine.

Les autorités maltaises, sous le contrôle du sultanat ottoman, opéraient un système de quarantaine sophistiqué avec un port de quarantaine à La Valette pour le fret, et le fabuleux Lazaret sur l’île Manoel pour les passagers nantis.

La remise et la porte d’entrée d’Eastcliffe Lodge, où Sir Moses et Lady Judith Montefiore vivaient dans le Kent, en Angleterre, photo prise en 2011. (Autorisation : CC-BY-SA-2.0 / David Anstiss)

L’hôtel de luxe avait été modernisé l’année précédente par le gouverneur de Malte, Henry Bouverie, et pouvait accueillir des centaines de personnes. Des groupes de différents bateaux pouvaient résider dans des suites de chambres tout en restant en quarantaine. Les groupes de voyageurs pouvaient bénéficier du confort victorien chic dans leurs suites spacieuses, tout en étant solidement séparés et éloignés les uns des autres afin de ne pas transmettre l’infection.

Les Montefiore y avaient résidé lors de leur voyage de retour de Terre Sainte en 1827, lorsque la peste n’était pas vraiment une menace en Méditerranée orientale – même si elle faisait rage plus au nord à Marseille à l’époque – alors que la quarantaine semblait n’être qu’une simple précaution.

Une plaque sur la porte de l’Eastcliffe Lodge, où Sir Moses et Lady Judith Montefiore vivaient dans le Kent, en Angleterre, photo prise en 2011. (CC-BY-SA-2.0 / David Anstiss)

Ils y avaient séjourné à nouveau alors sur le chemin du retour en 1839, mais la situation avait été très différente : pendant le voyage, des informations constantes sur la peste qui sévissait à Jérusalem et à Jaffa leur étaient parvenues via d’autres voyageurs qui venaient de l’est de la Méditerranée – des informations sur le nombre de morts survenus à Jérusalem à telle date, sur la fermeture des portes de Jérusalem pour empêcher les gens d’entrer ou de quitter la ville, etc. Une version non-numérique, de 1839, comparable au worldometer en ligne actuellement consacré au COVID-19.

Des discussions animées avaient suivi, visant à déterminer s’il était sage de continuer le voyage. Moses voulait poursuivre la route seul (une partie de leur important entourage était formée de personnes rencontrées en cours de route, de domestiques et de leur grand ami, le docteur Louis Loewe, penseur et polyglotte) pour réduire autant que possible le risque pour son épouse d’être exposée à la peste. Mais cette dernière n’avait pas voulu en entendre parler, évoquant le refus de Ruth de quitter sa belle-mère Naomi.

Le couple était très inquiet de savoir s’ils seraient autorisés à entrer en Terre sainte via Jaffa – un port qui pouvait être et qui était parfois fermé aux nouveaux arrivants, selon l’étendue de l’épidémie de peste dans la ville. En fait, la ville toute entière pouvait être fermée pour maintenir le confinement.

Une photographie de la ville portuaire de Jaffa prise depuis la mer par P. Bergheim, vers 1860. (Bibliothèque du Congrès)

Le couple Montefiore savait que s’ils parvenaient à débarquer à Jaffa, ils n’auraient pas à se mettre en quarantaine à leur arrivée à Jérusalem. De plus, s’ils étaient forcés de débarquer au nord de Beyrouth, ils risqueraient alors de croiser le chemin d’un certain nombre de pestiférés au cours de la longue descente vers le sud, et devraient probablement se soumettre à une quarantaine aux abords de la ville. Autant de faits très inquiétants.

Via Alexandrie et Beyrouth, en parfaite santé

Toutefois, il y avait encore un autre obstacle sur leur chemin – l’exigence de jeter l’ancre à Alexandrie, à plus de 1 500 kilomètres de Malte, pour y débarquer et embarquer des passagers, des marchandises et du courrier, pour ensuite mettre le cap en direction de la Terre sainte. Avec la peste en embuscade, tout arrêt dans ce voyage pouvait impliquer qu’une quarantaine ne vienne prolonger de plusieurs semaines cette excursion.

Armés d’un certificat de bonne santé délivré par le Lazaret de Malte et les autorités portuaires chargées des quarantaines, les Montefiore avaient continué leur trajet vers l’est, le 3 mai 1839, escortés par un bateau de quarantaine (pour garantir qu’il n’y aurait aucun contact avec un navire n’ayant pas respecté la quarantaine) jusqu’à leur bateau à vapeur, le Megara, qui partait vers la Terre sainte depuis Corfou, en passant par Malte et Alexandrie.

L’aiguille de Cléopâtre, un obélisque, surplombant de petits bâtiments, des habitants et un seul arbre à Alexandrie, en Égypte, vers 1856-1860, photographie de Frank Mason Good. (Bibliothèque du Congrès)

Quatre jours après, le groupe est arrivé à Alexandrie, où la quarantaine était très stricte. Les responsables du bateau de quarantaine étaient montés à bord du Megara et avaient demandé à voir le certificat de bonne santé. La tentative du capitaine de remettre les documents en mains propres avait échouée, et ils avaient été transmis aux autorités à l’aide de pincettes. L’inspection avait confirmé l’état de santé satisfaisant des nouveaux arrivants qui avaient de ce fait été autorisés à débarquer à Alexandrie. L’incident tel que Judith l’a décrit dans son journal laisse penser que le couple avait trouvé très drôle cette précaution, peut-être parce que tous deux n’avaient pas encore fait l’expérience des effets d’un fléau de cette ampleur.

Ils entendirent des récits encore plus troublants d’autres voyageurs de Terre Sainte sur la peste à Jérusalem et Jaffa, ainsi que sur les hostilités naissantes entre le sultan ottoman et l’armée de Mehmed Ali, le Pacha charismatique d’Égypte et à ce moment-là maître de la Terre Sainte et de Syrie, dont le fils Ibrahim Pacha était un génie militaire. Puis, le 9 mai, le Megara a remis les voiles – vers tous les dangers.

Le débarquement à Jaffa s’est avéré impossible car le port avait été fermé à cause de la peste, et les Montefiore ont été forcés de débarquer plus au nord, à Beyrouth.

Au port de Beyrouth, les responsables du bateau de quarantaine ont procédé à un nouveau rituel – le certificat de bonne santé a dû être remis pour inspection dans une boîte en bois spéciale, et transmis au « commandant lui-même », selon le journal de Judith. Davantage de nouvelles sur la peste, la guerre et le danger d’attaques de brigands sur les routes qui menaient vers la Terre Sainte, lui ont donné une vision plus philosophique de la poursuite du voyage : s’en remettre simplement au Tout-Puissant pour son aide et sa protection.

Vue de Beyrouth depuis la zone de quarantaine, prise vers 1860. (Bibliothèque du Congrès)

Ayant débarqué à Beyrouth en 1839, les Montefiore se dirigèrent vers le sud en direction de Jérusalem. Dix ans plus tard en 1849, ils allaient voyager par voie terrestre depuis Istanbul et seraient obligés de passer 12 jours en quarantaine au Lazaret de Beyrouth, où les logements étaient beaucoup moins confortables que les installations de l’île Manoel, qui comprenaient une salle de purification avec des fours, des séchoirs et du matériel de fumigation.

Comme un mauvais présage, les tombes des voyageurs précédents qui avaient succombé à la peste étaient visibles depuis les chambres des résidents, qui n’avaient pourtant qu’une très petite fenêtre pour la ventilation. Une séparation stricte était maintenue entre les individus en quarantaine et les visiteurs, et ils ne pouvaient communiquer que par un ensemble de grilles doubles à une bonne distance de sécurité.

Alors que Judith fut très malade pendant plusieurs jours dans sa chambre inconfortable, un serpent venimeux de près de sept pieds de long a dû être tué juste à l’extérieur dans le couloir sombre. Apparemment, les terres du Lazaret en étaient infestées.

Alors que les dispositions de quarantaine étaient strictes en mer pour les navires arrivant au port, elles semblent avoir été assez souples selon les endroits sur terre, de façon similaire aux dispositions actuelles, avec des différences dans la sévérité et le respect des règles de quarantaine en fonction de la prévalence de la peste et de la politique des autorités locales.

Accueil chaleureux en Terre Sainte

Une photo de la ville de Tibériade prise du sud par Francis Firth, vers 1862. (Bibliothèque du Congrès)

Les Montefiore étaient accueillis avec enthousiasme partout où ils allaient et, en 1839, ils ont été reçus et ont résidé chez les habitants à Beyrouth, Safed et Tibériade, tout en évitant certains villages lors de leur voyage vers le sud de Beyrouth à Safed. Par exemple, le sage rabbin Haim Nisim Abulafia, qui deviendra plus tard le grand rabbin de la Palestine ottomane, les a accueillis chez lui à Tibériade.

Cependant, la majeure partie du voyage s’est déroulée sous la tente. Les Montefiore avaient acheté quatre tentes à leur arrivée à Beyrouth – une pour eux-mêmes (qui comprenait un lit de voyage), une pour leur ami Loewe, une pour les domestiques, et une pour cuisiner (ils voyageaient avec Ibrahim, leur cuisinier personnel). D’autres personnes de leur caravane dormaient en plein air.

Judith portait un pistolet, montait à cheval en amazonne, et était affectueusement surnommée « le général » par le groupe. Ayant fait des réserves et comptant sur Ibrahim pour s’approvisionner en route, les Montefiore ont entrepris leur voyage vers le sud, montant leur camp de luxe ici et là.

Après Tibériade, ils furent refoulés à l’entrée de Naplouse parce que les habitants craignaient la peste, et ils ont installé un camp dans une zone de quarantaine bouclée. Mais furent autorisés à pénétrer dans d’autres villes. Dormir à l’extérieur des murs de protection d’une ville était risqué, car des brigands agressifs et violents étaient connus pour attaquer, voler, mutiler et tuer.

Lithographie de la mosquée d’Omar avec vue sur le mont du Temple à Jérusalem datant de 1842, par l’artiste David Roberts et le lithographe Louis Haghe. (Bibliothèque du Congrès)

Le sommeil semble avoir été perçu différemment en ce qui concerne la quarantaine, et bien que les Montefiore passaient leurs nuits dans une zone bouclée en dehors de la ville, pendant la journée ils étaient autorisés à faire du tourisme et à rendre visite aux gens dans le cadre de leur mission philanthropique.

Bien qu’ils aient observé une certaine distanciation sociale au cours de leur voyage vers le sud de Beyrouth (qui était parfois lâche), les Montefiore sont arrivés au mont des Oliviers et se sont imposés une quarantaine à l’extérieur de Jérusalem.

Judith écrit qu’ils redoutaient une infection. Ils hésitaient de plus en plus à y entrer, car le nombre de décès quotidiens dus au choléra était impitoyablement élevé depuis plusieurs semaines.

Ouverture d’une lettre de Menahem Mendel de Wilkomir, envoyée à Moïse Montefiore au Lazaret de Beyrouth en 1849. Elle le dépeint comme un géant chevauchant les montagnes de Jérusalem et surplombant la ville, étudiant la terre avec un télescope. (Autorisation : Montefiore Endowment)

Pendant leur séjour à Safed, ils avaient reçu une lettre du rabbin Moshe Navon, alors rabbin en chef de la Palestine ottomane, leur annonçant qu’ils ne pouvaient pas éviter une visite puisque « seulement » trois personnes étaient mortes de la peste à Jérusalem le jour du Shabbat précédent. Cette lettre fait partie d’une grande collection de la bibliothèque de la Dotation Montefiore à Londres, qui comprend des lettres de Juifs vivant en Terre Sainte à l’époque.

Gros plan sur la même lettre de Menahem Mendel de Wilkomir, envoyée à Moïse Montefiore au Lazaret de Beyrouth en 1849. Elle les dépeint tous deux en train de prier côte à côte au mur Occidental. (Autorisation : Montefiore Endowment)

En lisant la lettre il y a plusieurs années, j’ai ri à l’idée d’essayer de persuader les invités d’accepter une invitation en raison du faible nombre de personnes mourantes – mais c’était avant que la COVID-19 ne fasse sentir les effets d’un fléau dans cette génération. Aujourd’hui, alors que le nombre de morts fluctue chaque jour et que les gens sont désireux de relâcher les contraintes du confinement, il est facile de compâtir avec nos ancêtres du 19e siècle.

Ainsi, les Montefiore ont installé un camp encerclé sur les pentes du Mont des Oliviers qui surplombe Jérusalem, à une époque où les anciens murs de la ville étaient là pour protéger ceux qui s’y trouvaient des brigands et des maraudeurs.

Demandes d’aide – et cinq moutons vivants

La semaine suivante, un flot de visiteurs a traversé les portes de la ville et les a rejoints sur la montagne. La nouvelle de la générosité des Montefiore envers les Juifs et les autres habitants des villes situées le long du chemin avait atteint Jérusalem, et les gens venaient leur demander de l’aide. Beaucoup le firent par écrit, des preuves conservées dans la collection de la Dotation Montefiore jusqu’à ce jour. Comme dans les différents ports, les lettres étaient manipulées avec des pinces et placées sur le sol, pour éviter tout contact et toute transmission de maladies.

Une photographie de la ville de Jérusalem prise depuis le nord-est par P. Bergheim, vers 1860. (Crédit : bibliothèque du Congrès américain)

Le gouverneur de Jérusalem, Muhammed Dizdar, et les rabbins des synagogues allemandes et portugaises ont honoré les Montefiore de leur visite, leur apportant des cadeaux sous la forme de nourriture – vin, gâteaux, beurre, abricots, oranges, fromage, thé, café et cinq moutons vivants – et suppliant inlassablement le couple d’entrer à Jérusalem. Le gouverneur musulman voulait les honorer et leur a promis un accueil magnifique et festif. Les Montefiore ont résisté, terrifiés à l’idée d’attraper la peste.

Le consul anglais, William Young, leur rendit également visite au mont des Oliviers. Lui et sa femme étaient convaincus que l’extrême pauvreté des Juifs de Jérusalem (comme dans d’autres villes) était la principale cause des effets de la peste ; ils avaient vu des gens réduits à se nourrir d’herbe et de mauvaises herbes.

Une photo de la Porte dorée à Jérusalem, prise par Frank Mason Good en 1856. (Autorisation : Montefiore Endowment)

La philanthropie des Montefiore était absolument essentielle pour les milliers de Juifs de Terre Sainte, dont beaucoup enduraient une pauvreté abjecte à un degré qu’il est difficile d’imaginer aujourd’hui au 21e siècle.

Pendant une semaine, les Montefiore résistent aux avances de leurs visiteurs, mais finissent par céder, acceptant la proposition du gouverneur de Jérusalem. Ils entrent dans la ville dans une procession digne des rois, sur un beau cheval arabe escorté par une cavalerie militaire au costume fabuleux, à la réception joyeuse de tous les habitants juifs qui applaudissent, chantent et jouent d’un instrument.

Les foules se pressent dans les rues étroites à l’arrivée des philanthropes, les gens se bousculent pour s’approcher d’eux, se frottant à eux tandis que les gardes tentent vainement de maintenir une distance pour « diminuer le danger de contagion » dans une mission impossible.

Illustration : un groupe de touristes entourés de résidents de Jérusalem, vers 1860-1880. (Crédit : bibliothèque du Congrès américain)

Les Montefiore sont ensuite retournés, par le même chemin bondé, à leur camp de quarantaine à flanc de montagne, revigorés par l’accueil qu’ils avaient reçu. Le lendemain, d’autres nécessiteux sont arrivés au camp pour demander de l’aide. Les philanthropes étaient alors à court d’argent (qu’ils avaient transporté dans 11 sacs et distribué personnellement aux habitants de diverses villes, dont Safed et Tibériade).

Malgré les dangers de l’envoi d’argent liquide par la route, le couple en a commandé d’autres à Beyrouth pour les distribuer à tous les nombreux pétitionnaires de Jérusalem. Mais par crainte d’attraper la peste, il n’a pas distribué les fonds en personne, tant le risque était grand. Toutes les lettres de ces requérants et de ceux d’autres villes, juifs, musulmans et chrétiens, sont conservées dans les archives de la bibliothèque de la Fondation Montefiore.

De Jérusalem, les Montefiore ont poursuivi leur mission philanthropique jusqu’à Hébron, en suivant leurs propres règles sporadiquement assouplies en matière de distanciation sociale. Ils sont à nouveau restés dans un camp de quarantaine fermé par un cordon la nuit, mais ont pris – selon les normes de confinement actuelles – d’immenses risques le jour.

Une lithographie de l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem, datant du 11 avril 1839, réalisée par l’artiste David Roberts et le lithographe Louis Haghe. (Bibliothèque du Congrès américain)

Rien qu’un peu d’eau de mer salée ne puisse réparer

Après plusieurs semaines de voyage autour de la Terre Sainte et après avoir presque miraculeusement évité la maladie, les blessures ou pire, Moses voulait commencer le long voyage de retour en Angleterre, en passant par la Méditerranée, Alexandrie, Malte et l’Europe occidentale. Lui et Judith espéraient quitter le pays depuis Jaffa, mais comme ils étaient entrés à Jérusalem à une époque de grave peste, et qu’ils pouvaient l’héberger, ils savaient que ce n’était pas réaliste.

À leur arrivée à Jaffa, ils se sont vu refuser l’entrée malgré tout à cause de la peste qui y sévissait. Forcés de subir une quarantaine à l’extérieur de Jaffa et ne sachant pas combien de temps la permission d’entrer dans la ville leur serait refusée, les Montefiore comprirent que leur seule option était d’aller au nord de Beyrouth et de partir de là. Ils ont persuadé et payé le responsable de la quarantaine à Jaffa pour qu’il leur rédige un certificat de santé attestant qu’ils ne présentaient aucun symptôme de peste et qu’ils n’étaient pas entrés dans la ville, certificat qui pourrait leur être utile sur leur chemin.

C’est ainsi qu’avec leur entourage, ils ont entamé la longue et dangereuse randonnée de 42 kilomètres vers le nord, en évitant soigneusement tout contact avec les gens. Leur principale préoccupation était de limiter le risque d’une longue quarantaine maintenant qu’ils avaient accompli leur mission.

Lithographie de la Porte de Damas à Jérusalem, le 14 avril 1839, par l’artiste David Roberts et le lithographe Louis Haghe. (Bibliothèque du Congrès)

Mais la quarantaine reste un problème persistant pour les Montefiore qui font ce voyage vers le nord pendant l’été 1839. Ils sont arrivés au pied du mont Carmel en juin, n’ayant pas l’intention de rester longtemps à Haïfa. Les responsables voyaient les choses différemment et insistèrent pour que l’entourage soit mis en quarantaine pendant au moins deux semaines dans une zone bouclée au bord de la mer.

Ni leur certificat de santé, ni la corruption, ni une visite du consul anglais n’ont pu les sortir de l’isolement, mais leur lien avec le gouverneur de Beyrouth ont fini par les sortir d’affaire. Les responsables de la quarantaine ont cédé et déclaré que l’escale pouvait être réduite à une semaine au lieu de deux – si les Montefiore acceptaient de s’immerger, ainsi que tout leur entourage, et tous leurs biens – y compris les chevaux, les mules, les tentes et la literie – dans la mer Méditerranée saumâtre. On était loin du désinfectant pour les mains et des contrôles de température en vigueur lors des voyages d’aujourd’hui.

Pendant ce temps, le rabbin David Loeb se fait attaquer par des bandits de grand chemin alors qu’il transportait de l’argent de Beyrouth que lui avaient donné les Montefiore. Dans leur détermination à prendre l’argent, ils lui avaient coupé les doigts. Les Montefiore ont appris plus tard qu’il était mort de ses blessures. Cela leur a fait prendre conscience des dangers très réels auxquels ils étaient confrontés alors qu’ils dormaient à l’extérieur de la protection des murs de la ville, voyageant de ville en ville dans le cadre de leur entreprise bienveillante, et sachant que d’autres dangers les attendaient sur le chemin de Beyrouth.

Un fidèle janissaire, un garde d’élite ottoman, qui avait accompagné le couple lors de leur parcours de ville en ville, les abandonna au cordon sanitaire au pied du mont Carmel, hésitant à l’idée de s’immerger de force dans la mer Méditerranée. Les Montefiore et le reste de l’entourage se soumettent et endurent l’immersion afin de poursuivre leur voyage vers Beyrouth.

Une photographie de la Porte de Jaffa à Jérusalem, prise par P. Bergheim, vers 1860. (Crédit : bibliothèque du Congrès américain)

Alors qu’ils savaient pertinemment que la servante de Judith, Anne, était très malade et faible, et ce depuis un certain temps, ils ont choisi de ne pas en informer les autorités responsables de la quarantaine par crainte d’être contraints à rester 40 jours supplémentaires en dehors de Haïfa. Anne allait mourir plus tard à Malte, mais pas de la peste, semble-t-il.

Ils embarquent sur un bateau en direction d’Alexandrie, où ils passent la nuit dans un hôtel sans aucune restriction, avant de prendre la direction de Malte, où Judith a été très déçue par les exigences très rigoureuses en matière de quarantaine. Ses souvenirs de sa liberté personnelle et concrète (la sortie d’un bateau et ses passagers de quarantaine) pendant leur précédente visite en 1827 ne correspondait pas la réalité qu’elle doit  affronter en 1839.

Leurs malles sont retournées « sens dessus dessous » à la recherche du moindre morceau de coton, qui était confisqué parce qu’il pouvait transporter la peste. Judith a décrit cette fouille de sécurité sanitaire comme « Samedi noir ». Le lazaret luxueux n’autorisait aucun contact entre les groupes, tellement le risque et la peur de la peste étaient grands. Elle a été amusée par les craintes évidentes de certains « gentilshommes maltais » à l’idée de rester dans une pièce avec elle.

Son groupe n’a pas été autorisé à profiter des plaisirs que le bateau proposait, comme elle avait pu le faire dans le passé. Elle n’a pas pu rendre visite à des gens ou se rendre dans des endroits en ville. Elle était ennuyée à l’idée qu’elle devait être lavée par une « laveuse » obligée de passer la nuit dans le lieu de résidence des Montefiore à Malte, plutôt que par les « excellentes laveuses » de Vallette.

Le Vieux port de Marseille avec l’Hôtel Dieu, qui servait d’hôpital, dans le fond, vers 1890. (Bibliothèque du Congrès américain)

Judith s’est sentie accablée par les règles très strictes à Malte en 1839, tandis que les conditions en 1827 l’étaient beaucoup moins, en adéquation avec le risque beaucoup moins important de peste là-bas.

Alors qu’ils attendaient à Malte, les Montefiore redoutaient de ne pas être autorisés à continuer leur voyage retour parce que leur passeport était relié avec du tissu, ce qui comportait un risque de transporter la peste. Heureusement, ils ont été autorisés à poursuivre leur voyage et ont évité d’avoir à être confrontés aux difficultés d’obtenir un autre passeport.

Judith a également fait remarquer que « cette quarantaine fastidieuse doit certainement constituer un obstacle aux voyages en général en Égypte, et être pernicieuse pour les intérêts de ce pays, ainsi que pour cette île ».

Après avoir subi une quarantaine au Lazaret de Malte du 19 juillet au 6 août dans une chaleur torride et sans vent, les Montefiore montent à bord d’un bateau pour rentrer chez eux sans autre quarantaine.

Les Montefiore ne se laisseront pas décourager et reviendront

Malgré le voyage difficile et parfois ardu, ils retourneront plusieurs fois en Terre Sainte, sachant que leurs excursions impliqueront une quarantaine – comme sur le chemin du retour en 1849 au Lazaret de Marseille, toujours à cause du choléra.

En 1849, les philanthropes se sont rendus à Damas via Istanbul pour faire face aux conséquences de la diffamation de Damas de 1840. Ils avaient l’intention d’organiser l’enlèvement d’une plaque accusant à tort et à travers les Juifs du meurtre rituel d’un prêtre chrétien et de son assistant. (Leur mission n’a finalement pas abouti et la plaque, choquante, est toujours là aujourd’hui).

Moïse Montefiore effectuera sa dernière visite en Terre Sainte en 1875, à l’âge avancé de 90 ans.

Sir Moses Montefiore sur un billet de 10 lires israéliennes datant de 1973. (Crédit : banque d’Israël)

Le couple aura survécu aux nombreux périls de la Méditerranée orientale, notamment la guerre, les bandits, la chaleur, le camping et les moustiques, ainsi que le fléau du choléra. Ils connaissaient bien les contraintes de la quarantaine et tout ce qu’elle impliquait. Mais leur expérience de la peste et de la quarantaine en tant que voyageurs victoriens bien portants aurait été très différente de celle des personnes moins fortunées.

Comme aujourd’hui, il existait une grande fracture sociale : les Juifs vivant dans des conditions abjectes de saleté, de famine et de peur à Jérusalem, par exemple, dépendaient des Montefiore et d’autres bienfaiteurs privés pour combler le manque d’aide de la part des autorités.

Les stations de quarantaine en Méditerranée ont continué à fonctionner jusqu’en 1936, près de 20 ans après la pandémie de grippe espagnole. On ne peut qu’espérer que cela ne soit pas une indication de la durée de la crise de la Covid-19.

L’auteur est le chercheur à la Dotation Montefiore, à Londres. La bibliothèque contient des manuscrits et des objets liés à Sir Moses et Lady Judith Montefiore.

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