Auparavant, il fallait environ un quart d’heure à Jack Abed pour se rendre de son domicile, situé dans le village de Taybeh, au centre de la Cisjordanie, jusqu’à Ramallah.
Aujourd’hui, ce même trajet peut prendre plusieurs heures.
Selon Abed, prêtre grec-catholique du seul village chrétien de Cisjordanie, avant le 7 octobre 2023, le trajet vers Ramallah était relativement direct grâce à une route passant par la ville voisine de Deir Jarir. Ce trajet d’environ 19 kilomètres se faisait alors sans grande difficulté.
Mais après le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7-Octobre, alors qu’Israël renforçait les restrictions de circulation en Cisjordanie, des barrières en béton ont été érigées sur la route menant à Ramallah. Aujourd’hui, rejoindre Deir Jarir et la Route 60 – la principale autoroute nord-sud traversant la région – n’est plus une mince affaire, car la route est parfois bloquée par une barrière en fer installée par l’armée suite au 7-Octobre.
D’autres routes principales menant à Taybeh et aux villages voisins sont désormais également bloquées, ce qui restreint souvent l’accès à Silwad, à Jérusalem et à Jéricho. Ces barrières sont périodiquement fermées sur ordre des autorités militaires ou gardées par des soldats qui procèdent à de longues inspections des véhicules en transit, a expliqué Abed.
« Les gens passent une heure et demie à attendre au poste de contrôle », a déploré Abed, un citoyen israélien né et élevé à Jaffa, arrivé à Taybeh en 1990 pour y exercer la fonction de prêtre du village.
« Il y a un mois, une femme a accouché dans une ambulance au poste de contrôle situé sur la route reliant Taybeh à Jérusalem, car on ne l’avait pas laissée passer. »
Les restrictions de circulation font partie du quotidien en Cisjordanie depuis longtemps, mais au cours des trois dernières années, le nombre de barrages routiers, de checkpoints et d’autres types de barrières a augmenté, atteignant des niveaux jamais vus depuis la Seconde Intifada, il y a plus de vingt ans, selon l’ONU.
Les Palestiniens affirment que l’intensification des bouclages a entraîné d’importantes difficultés, étouffant l’activité économique et rendant la vie quotidienne, ainsi que la gestion des situations d’urgence, beaucoup plus compliquées.
« Cela affecte l’emploi des gens, les écoles, les travailleurs qui tentent de se rendre à leur travail », a expliqué Suleiman Dawabshe, président du conseil villageois de Duma, au sud de Naplouse.
Si Israël a par le passé justifié de telles mesures par des raisons de sécurité, il n’a fourni aucune explication quant à cette augmentation significative. Les détracteurs affirment que l’armée elle-même ignore le nombre de bouclages et de postes de contrôle qu’elle déploie, sans stratégie globale claire ni souci de leurs répercussions sur la population locale.
« L’armée ne cherche même pas à savoir combien de postes de contrôle existent à un moment donné, car elle sait qu’elle n’opère pas selon un système ordonné », a déclaré au Times of Israel Me Reut Shaar, une avocate qui a intenté une action en justice pour obliger Tsahal à fournir un compte-rendu complet de ces restrictions.
Des centaines de nouveaux barrages
Le renforcement des restrictions de circulation est devenu l’un des griefs les plus fréquemment cités par les Palestiniens de toute la Cisjordanie.
Depuis le 7-Octobre, l’armée a installé des centaines de nouveaux barrages aux entrées des communautés palestiniennes, ce qui lui permet de fermer des routes à tout moment, selon une estimation de Shaar, qui a déposé un recours devant la Haute Cour au nom de l’Association pour les droits civils en Israël (ACRI) en février 2025.
Les barrages routiers, les points de contrôle surveillés et les fermetures à l’aide de talus de terre et de barrières en béton se sont également multipliés de manière significative, selon l’ONU.
Les données recueillies par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA) indiquent que le nombre d’obstacles à la circulation a atteint son niveau le plus élevé depuis deux décennies.
Tsahal n’a pas rendu publics de chiffres exhaustifs sur le nombre de checkpoints et d’obstacles à la circulation en Cisjordanie, ni fourni de détails publics sur les raisons de leur mise en place.
En réponse au recours de l’ACRI, qui réclame un aperçu complet des ordonnances régissant les restrictions de circulation en Cisjordanie, l’État a fait valoir que le commandant militaire de la région est habilité à imposer de telles restrictions « afin de garantir la sécurité des habitants de la région – Israéliens et Palestiniens ».
Interrogée par le Times of Israel sur l’augmentation du nombre de postes de contrôle, l’armée a répondu : « Les décisions relatives à la mise en place, à l’ouverture ou à la fermeture des postes de contrôle sont prises uniquement en fonction d’évaluations opérationnelles et de considérations de sécurité. »
Tsahal a ajouté que ces restrictions concilient les besoins de sécurité et la liberté de circulation, et qu’elles sont « continuellement ajustées » en fonction de la situation sur le terrain.
Selon l’OCHA, en mars 2026, on dénombrait 925 obstacles à la circulation à travers la Cisjordanie, soit une hausse de 43 % par rapport à la moyenne annuelle de 647 obstacles enregistrée au cours des vingt dernières années.
Cette hausse significative a débuté après le 7-Octobre, lorsque Tsahal a pris des mesures répressives à l’encontre des Palestiniens dans toute la Cisjordanie, craignant que des attaques similaires ne surviennent depuis cette région. Bien que de tels événements ne se soient jamais produits, les restrictions n’ont cessé de s’étendre.
Une enquête menée par l’OCHA en mars 2024 a révélé que 86 nouveaux obstacles à la circulation, notamment des postes de contrôle, des talus de terre et des barrières routières, avaient été installés depuis octobre 2023.
Selon cet organe des Nations unies, l’armée a également renforcé les restrictions d’accès à une centaine de barrières existantes, en fermant celles qui étaient auparavant ouvertes et en réduisant les heures d’ouverture des checkpoints.
L’OCHA a également recensé l’installation de plus de 120 barrières supplémentaires sur les routes de Cisjordanie en 2025.
La plupart de ces restrictions concernent non seulement les routes reliant les villages, mais aussi des zones densément peuplées situées dans et autour des villes palestiniennes.
Des informations publiées par l’ONG israélienne de défense des droits humains B’Tselem révèlent que quatre barrages routiers installés sur les routes menant à Ramallah restreignent la liberté de circulation des Palestiniens depuis le 7-Octobre.
Hormis l’OCHA, peu de données sont disponibles sur l’ampleur des restrictions de circulation, et rares sont les organisations capables de suivre l’évolution constante du réseau de barrages routiers, de checkpoints et d’autres obstacles. Même les chiffres de l’organe onusien ne constituent qu’un instantané, compte tenu de la nature en constante évolution des restrictions.
Dans sa réponse au recours de l’ACRI, l’État a reconnu « l’existence d’une lacune dans la réglementation des restrictions de circulation », indiquant que l’armée elle-même ne tenait pas de registre complet des fermetures de routes et des points de contrôle.
Bien que le recours n’ait pas encore abouti, l’armée a déclaré avoir procédé, en réponse à cette demande, à « un examen approfondi mené par son personnel, qui en est désormais à sa phase finale… au cours duquel toutes les restrictions de circulation imposées sur les routes réglementées à travers la Cisjordanie ont été cartographiées ».
Ces conclusions n’ont toutefois pas encore été communiquées à l’ACRI.
« Comme un oiseau en cage »
Bon nombre des barrières installées à travers la Cisjordanie après le 7-Octobre restent fermées en permanence près de trois ans plus tard. D’autres sont ouvertes et fermées sans préavis, ce qui complique la planification des déplacements des Palestiniens.
« C’est comme mettre un oiseau dans une cage, puis l’ouvrir et la fermer quand bon leur semble », a déclaré Shaar.
Selon Abed, les habitants de Taybeh ne sont pas prévenus à l’avance des horaires d’ouverture et de fermeture des barrières de leur village.
Ces fermetures l’obligent souvent à faire de longs détours, a-t-il déploré.
« Parfois, je dois parcourir 17 kilomètres supplémentaires rien que pour rejoindre Jérusalem depuis mon domicile », a-t-il expliqué.
Alors que l’entretien touchait à sa fin, il a lancé, en plaisantant, au journaliste : « J’espère que vous pourrez repartir sans problème. »
Ce jour-là, la porte menant à Jérusalem était justement ouverte, et aucun soldat n’y était posté.
Conformément aux procédures militaires, les restrictions de circulation – telles que la mise en place d’un nouveau poste de contrôle ou la fermeture d’une route – sont censées être assorties d’un mandat militaire précisant la durée de la restriction et les personnes concernées.
Selon le recours, l’armée ne publie généralement pas ces mandats lorsque des routes sont fermées. Lorsque des mandats sont finalement délivrés, a déclaré Shaar, c’est souvent après que l’ACRI en a fait la demande expresse.
Elle a ajouté qu’à la connaissance de l’ACRI, aucun mandat militaire n’avait jamais été délivré pour les portails en fer installés à travers la Cisjordanie depuis le 7-Octobre. Aucun des Palestiniens interrogés par le Times of Israel pour cet article n’a déclaré avoir jamais vu d’ordre autorisant la fermeture de son village.
Morshed Awad, un habitant de Beit Ummar, dans le sud de la Cisjordanie, a déclaré que Tsahal avait fermé les deux entrées principales du village – l’une menant vers Hébron et l’autre vers Bethléem – à l’aide de barrières qui sont restées fermées depuis lors.
« Les habitants empruntent des itinéraires alternatifs. Le trajet en voiture de Beit Ummar à Hébron durait auparavant cinq minutes. Aujourd’hui, il faut 40 minutes », a déclaré Awad au Times of Israel.
« Cela crée de réelles difficultés. Cela affecte également la vie des gens sur le plan psychologique. »
Les trajets plus longs ont également entraîné une hausse des frais de transport, a-t-il ajouté.
Les trajets étant beaucoup plus longs, les chauffeurs de taxi palestiniens appliquent des tarifs plus élevés. Au cours des dernières années, le coût d’un aller-retour pour ses deux enfants, qui doivent se rendre à l’université située en dehors du village, est ainsi passé de 20 à 50 shekels.
Dawabshe, le président du conseil municipal de Duma, a déclaré que, depuis le 7-Octobre, Tsahal avait bloqué deux des entrées du village à l’aide de talus de terre, n’en laissant qu’une seule ouverte, sur laquelle un barrage a ensuite été installé.
La plupart du temps, des soldats y tiennent un poste de contrôle, fouillant les véhicules et ralentissant la circulation, a-t-il ajouté.
« Les gens sont retenus pendant des heures, puis relâchés », a-t-il déclaré.
« Cela dure depuis trois ans, depuis le 7-Octobre. »
Il a ajouté que ces restrictions affectaient également l’accès aux soins de santé, les personnes tentant de se rendre à l’hôpital le plus proche, situé à Naplouse à environ 28 kilomètres, étant soumises aux mêmes retards.
« Il y a des postes de contrôle et des routes barrées le long du trajet, ce qui met les patients en danger », a-t-il déclaré.
L’étau des résidents d’implantations
Murad Samara, un habitant de Bruqin, a indiqué que des représentants du département d’État américain s’étaient rendus dans le village le 23 mai pour examiner la situation.
Deux des principales entrées de Bruqin ont été fermées peu après le 7-Octobre. Une troisième entrée, qui relie le village à la Route 446, empruntée par plusieurs implantations de la région, a été fermée par l’armée en 2025, à la suite d’un attentat terroriste au cours duquel un habitant de Bruqin a assassiné Tzeela Gez, une habitante de l’implantation voisine de Bruchin, ainsi que son enfant à naître, alors qu’elle circulait en voiture dans la zone.
Ces trois entrées sont toujours fermées à la circulation automobile, ce qui signifie que toute personne venant de l’extérieur du village doit se garer près du barrage et poursuivre à pied.
Samara a déclaré que des responsables américains s’étaient rendus au barrage menant à la Route 446 et avaient promis de transmettre à Israël un message soulignant la nécessité de le rouvrir.
Le département d’État n’a pas confirmé au Times of Israel que cette visite avait bien eu lieu.
« Nous échangeons régulièrement avec nos partenaires au sujet du renforcement de la stabilité et de la sécurité en Cisjordanie. Nous condamnons toute violence criminelle, quelle qu’en soit l’origine, en Cisjordanie », a déclaré un porte-parole.
« Une Cisjordanie stable garantit la sécurité d’Israël et s’inscrit dans l’objectif de cette administration d’instaurer la paix dans la région. »
Le 5 juillet, la Treizième chaîne a rapporté que l’administration Trump avait soumis à Israël plusieurs demandes concernant la situation en Cisjordanie, notamment la suppression de certains postes de contrôle.
Les Américains auraient également exprimé leurs inquiétudes face à l’intensification des violences commises par les résidents d’implantations. Alors que les Palestiniens ont vu leur liberté de circulation restreinte, les résidents d’implantations ont, selon les détracteurs, considérablement étendu leur présence et sont accusés de se déplacer librement dans les villes et villages palestiniens, de harceler les habitants et de mener des attaques, parfois mortelles.
Dans son recours déposé devant la Haute Cour, l’ACRI a affirmé que certains de ces barrages routiers avaient initialement été érigés à l’initiative de résidents d’implantations, l’armée n’en ayant assumé la responsabilité qu’ultérieurement.
L’Association pour les droits civils en Israël a fourni au Times of Israel quatre exemples de barrages routiers situés à proximité d’avant-postes israéliens illégaux et bloquant l’accès à des terres palestiniennes privées ou à des routes desservant des communautés palestiniennes. Ces barrières ont été installées par des individus non identifiés, même si l’ACRI soupçonne les résidents d’implantations d’en être responsables.
Dans trois de ces cas, l’armée a indiqué qu’elle envisageait d’autoriser officiellement les barrages routiers, sans toutefois délivrer de mandats militaires à cet effet. Dans le quatrième cas, un mandat militaire a été signé plusieurs mois après les faits, selon les Palestiniens.
Tsahal a refusé de se prononcer sur les allégations spécifiques concernant les restrictions imposées par les résidents d’implantations, se contentant d’indiquer que « le recours est en instance devant le tribunal et sera traité par les voies juridiques appropriées ».
Samara a exprimé sa crainte que le durcissement des restrictions de circulation, conjugué à la violence des résidents d’implantations et à d’autres événements en Cisjordanie, n’accroisse la pression sur les Palestiniens, avec des conséquences potentiellement désastreuses.
« En arabe, nous avons un dicton : ‘La pression mène à l’explosion’ », a-t-il déclaré.
« Les routes devraient être ouvertes à tous. La violence n’apporte ni stabilité ni paix. »
la Communauté du Times of Israël !
