Israël en guerre - Jour 141

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Archives - Sur cette photo d'archives du 29 juin 1956, l’actrice Marilyn Monroe, à gauche, et le dramaturge Arthur Miller s’embrassent sur la pelouse de leur maison de Miller à Roxbury, dans le Connecticut, quelques heures avant leur mariage à White Plains, dans l'Etat de New York. (Crédit : AP Photo, Archives)
Archives - Sur cette photo d'archives du 29 juin 1956, l’actrice Marilyn Monroe, à gauche, et le dramaturge Arthur Miller s’embrassent sur la pelouse de leur maison de Miller à Roxbury, dans le Connecticut, quelques heures avant leur mariage à White Plains, dans l'Etat de New York. (Crédit : AP Photo, Archives)

L’histoire d’Arthur Miller, fils d’immigrants juifs et lauréat du prix Pulitzer

Cette nouvelle biographie par John Lahr retrace les succès (et nombreux échecs) d’un écrivain américain adulé dont les personnages tragiques lui ont été inspirés par sa propre vie

John Lahr se souvient d’une après-midi passée avec le dramaturge américain Arthur Miller, en décembre 1998.

« Je me souviens que Miller m’a dit : Les gens qui échouent pensent qu’ils ne peuvent plus être aimés. Les gens qui réussissent sont aimés parce qu’ils dégagent quelque chose de l’ordre de la magie capable de repousser l’idée de la mort », explique Lahr, critique en chef du New Yorker entre 1992 et 2013.

Miller avait alors 83 ans et avait fait venir Lahr dans son bureau de Roxbury, dans le Connecticut.

« Quand nous sommes entrés dans cette petite pièce, Miller m’a montré son bureau, là où il s’était assis 50 ans plus tôt et sur lequel il avait écrit le premier acte de ‘Mort d’un commis voyageur’ en huit heures », confie Lahr au Times of Israel depuis son domicile de Londres.

Depuis sa première, à Broadway, en 1949, « Mort d’un commis voyageur » a été représenté sans discontinuer à 742 reprises et a remporté de nombreux prix, dont le prix Pulitzer, le New York Drama Critics’ Circle Award et le Tony de la meilleure pièce.

Située à Brooklyn à la fin des années 1940, cette tragédie en deux actes raconte l’histoire de Willy Loman, vendeur itinérant nerveux et désespéré dont l’existence médiocre n’a pas répondu à ses ambitions.

« La grande tragédie de Willy Loman, c’est qu’il vit dans le passé ou dans l’attente d’un avenir qui n’arrive jamais. Sa vie lui échappe », dit Lahr.

« Miller n’a pas été le premier à parler de la barbarie de l’individualisme américain, mais il a été le tout premier à mettre en scène cette usure spirituelle comme un voyage dans la psyché américaine », écrit Lahr dans les premières pages de sa biographie « Arthur Miller: American Witness », publiée à la fin de l’an dernier dans le cadre de la série Jewish Lives de Yale University Press.

Arthur Miller pose devant sa ferme à Woodbury, dans le Connecticut, le 7 août 1958. (Crédit : AP Photo)

Lahr a par ailleurs publié les biographies « Sinatra: The Artist and the Man » et « Notes on a Cowardly Lion ».

Lahr commence son récit sur la 110e rue ouest de Harlem, le jour de l’anniversaire d’Arthur Miller, le 17 octobre 1915. New York abritait alors 14 % de la population juive immigrée aux États-Unis, et Harlem 200 000 d’entre eux.

Le critique et auteur John Lahr. (Crédit : Paul Kolnik)

Arthur est le deuxième enfant d’Augusta (Gussie) et Isidore Miller. Côté maternel comme paternel, les membres de la famille de Miller sont des émigrés polonais de première génération qui fabriquent des vêtements depuis leur arrivée à Ellis Island dans les années 1880.

« Miller a fait sa bar-mitzvah en 1925 et a grandi [au sein d’une communauté juive très unie] », dit Lahr.

Dans son autobiographie
« Timebends », Miller avoue qu’enfant, il ne connaissait pratiquement aucun non-religieux alors même que sa famille n’était pas particulièrement religieuse, même si elle se rendait régulièrement à la synagogue de la 114e rue à Manhattan et célébrait les fêtes les plus importantes du calendrier.

Miller aura plus tard tendance à relativiser le niveau d’opulence de sa famille.

« Au milieu des années 1920, la Miltex Coat and Suit Company d’Isidore était devenue l’une des plus grandes entreprises de vêtements aux États-Unis », explique Lahr.

Miller est né dans un grand appartement du côté nord de Central Park. Sa famille avait des femmes de chambre, des tapis orientaux, des meubles en acajou, un piano à queue et une limousine avec chauffeur qui les emmenait à des spectacles de Broadway le week-end », dit-il.

Miller a 14 ans lorsque l’entreprise de son père est anéantie, presque du jour au lendemain, par la Grande Dépression. Le krach de Wall Street, en 1929, est une catastrophe financière et morale pour les Miller, qui quittent Manhattan, réduisent les effectifs et déménagent pour le quartier de Midwood, à Brooklyn.

« Arthur Miller : American Witness », par John Lahr. (Avec l’aimable autorisation de Yale University Press / Jewish Lives Series)

Le biographe se rappelle un détail de l’adolescence de Miller, qui allait à bien des égards façonner sa future vie d’écrivain. Miller avait alors 16 ans et se rendait en marchant au lycée en compagnie de son père. Ce dernier était alors tellement désargenté qu’il a demandé à son fils 25 cents pour prendre le métro et retourner à Manhattan.

« À ce moment-là, Miller a senti le pouvoir passer de son père à lui », dit Lahr.

« L’âme vaincue de ce personnage est la toute première incarnation de ce qui allait devenir le personnage de Willy Loman, tellement effrayant aux yeux de l’individualisme américain pour lequel la valeur de chacun est désespérément liée à sa fortune. »

Lahr passe beaucoup de temps, dans son ouvrage, à étudier la relation plutôt étrange qu’entretenaient les parents de Miller. A l’exception du cinéma et du théâtre, Isidore et Gussie avaient peu de centres d’intérêt communs. Le manque d’information et de curiosité d’Isidore pour tout ce qui ne concerne pas son entreprise réduit leurs relations à la famille et aux clients petits-bourgeois que Gussie méprise. Isidore comprend bien les chiffres mais pas les lettres : il ne sait ni lire ni écrire, sujet rebattu par Miller dans nombre de ses pièces, comme « Après la chute ».

« Miller n’a pas été un enfant heureux », dit Lahr. « Et c’est le cœur de cette biographie. »

La perte soudaine de son statut social par la famille fait qu’Isidore perd confiance et se met en retrait de sa propre famille et de la vie en général. Gussie, quant à elle, est de plus en plus colérique, pleine de rancoeur.

« Gussie était très sophistiquée et cultivée : elle avait des aspirations culturelles », dit Lahr. « Le fait que son mari ne soit pas éduqué – et ne sache pas lire – est devenu un gros problème. »

Le biographe pense que Miller a été profondément affecté par l’analphabétisme de son père.

Ce conflit tacite, mais palpable, au sein de sa famille a conduit Miller à « fictionnaliser ses parents, dont il se distançait en créant de nouveaux personnages », explique Lahr.

Miller étudie le journalisme à l’Université du Michigan et obtient son diplôme en 1938. En 1940, il a déjà écrit six pièces de théâtre. Toutes ont été rejetées par les producteurs sauf « L’homme qui avait toutes les chances », sa toute première pièce donnée à Broadway.

Elle remporte le Theatre Guild National Award mais n’est donnée qu’à quatre reprises. Abattu et se sentant rejeté, Miller décide de ne plus écrire de pièces de théâtre.

Miller se tourne un moment vers l’écriture de fiction et publie « Focus » en 1945. Le roman se déroule à New York, au début des années 1940 : il lui est inspiré par l’antisémitisme dont il est alors témoin aux États-Unis.

« Miller pousse son anti-héros, M. Newman, dans le tourbillon de l’antisémitisme », dit Lahr. « C’est l’unique roman de Miller, mais sa première tentative pour cartographier le paysage du déni américain. »

Le réalisateur Elia Kazan, au centre, aux côtés des dramaturges Tennessee Williams, à gauche, et Arthur Miller à droite, à la librairie Brentano’s, à New York, le 6 février 1967. (Crédit : AP Photo/J.J. Lent)

Le roman se vend à 90 000 exemplaires et est sélectionné pour une adaptation cinématographique.

Encouragé par le succès de son livre, Miller fait une dernière tentative et écrit une pièce plutôt commerciale destinée à Broadway. Il s’agit de « Ils étaient tous mes fils », dont la première à Broadway a lieu le 29 janvier 1947, sous la direction d’Elia Kazan, qui dirigera également « Mort d’un commis voyageur » lors de sa première à New York, deux ans plus tard.

« Mort d’un commis voyageur » rapporte 2 millions de dollars à Miller. « Je te le dis, gamin, l’art paie », écrit alors Miller à Kazan.

C’est Kazan qui présente Miller à la jeune actrice hollywoodienne Marilyn Monroe en 1951. Il emmène Miller à la 20th Century-Fox, où « Rendez-moi ma femme » se tourne alors.

« Miller a vu Monroe pleurer sous sa voilette de dentelle noire, qu’elle a soulevé pour sécher ses larmes », explique Lahr.

Quelques jours plus tard, Kazan et Monroe entament une relation qui durera un an. Miller est marié à sa première épouse, Mary Grace Slattery, avec qui il a eu deux enfants, Jane et Robert.

Le biographe souligne que la relation entre Miller et Monroe est encore platonique à ce stade.

Son livre consacre de nombreuses pages au fossé qui se creuse progressivement entre Miller et son ami proche et partenaire créatif, Kazan.

Leur brouille, que tout le monde connaît, n’est pas liée à Marilyn Monroe, mais à la peur paranoïaque des « rouges », cette chasse aux sorcières, anticommuniste, menée par le sénateur Joseph McCarthy, et qui domine la vie publique américaine dans les années 1950, dans les premières années de la guerre froide.

Kazan et Miller ont tous deux brièvement flirté avec l’extrême gauche, Miller en assistant à des réunions avec des écrivains communistes en 1947 et Kazan en étant membre du Parti communiste pendant 18 mois dans les années 1930.

Fin 1951, alors que le film « Mort d’un commis voyageur » est sur le point de sortir, Columbia Pictures demande à Miller de signer une déclaration anti-communiste, ce qu’il refuse de faire.

AArthur Miller fume une pipe, à la table des témoins, avant de témoigner devant le Comité des activités anti-américaines de la Chambre à Washington, DC, le 21 juin 1956. (Crédit : AP)

Kazan, de son côté, décide d’abandonner ses ex-alliés communistes. Il a déjà remporté un Oscar et sent bien que sa réputation à Broadway et à Hollywood est en jeu.

Kazan est pourtant traduit devant le Comité des activités anti-américaines de la Chambre : on le somme de donner le nom des acteurs qui ont été membres du Parti communiste, faute de quoi il ne travaillera plus jamais dans le cinéma ou le théâtre.

Kazan est convoqué devant le Comité à deux reprises : en janvier et avril 1952. Lors de sa première comparution, il répond à toutes les questions mais refuse de donner des noms. Mais en avril, sous l’intense pression des studios, il cède.

« Miller pensait que Kazan avait donné les noms pour des raisons pratiques et non morales », dit Lahr. « Ils avaient tous été des amis proches. Mais après son témoignage, ils – Miller et d’autres – ont traité Kazan comme un paria. »

Miller sera lui aussi appelé à comparaître devant le Comité des activités anti-américaines de la Chambre en 1956. Contrairement à Kazan, il refusera de donner des noms.

La biographie de Lahr tourne ensuite son attention vers l’obsession de Miller pour Marilyn Monroe.

Les jeunes mariés Marilyn Monroe, à droite, et Arthur Miller, après leur mariage civil à White Plains, New York, le 29 juin 1956. (Crédit : AP Photo)

Sa vie a beaucoup changé depuis que Miller lui a été présenté en 1951.

En 1952, Monroe fait la couverture de Life, et en 1953, elle est la toute première Playmate du magazine Playboy.

En 1954, Monroe épouse la superstar du baseball Joe DiMaggio, lorsqu’il prend sa retraite des Yankees de New York, mais le couple divorce huit mois plus tard.

L’année de ses 40 ans, le mariage de Miller avec Mary Grace Slattery s’effondre. Elle le chasse de leur domicile en octobre 1955 et Miller s’installe dans un hôtel bohème, le Chelsea Hotel, sur la 23eme Ouest, à Manhattan.

Marilyn Monroe et son mari Arthur Miller assistent au bal « April in Paris » à l’hôtel Waldorf Astoria à New York, le 12 avril 1957. (Crédit : AP Photo/Matty Zimmerman)

Miller et Monroe entretiennent une liaison depuis avril. Au début, le couple se voit dans des endroits discrets : la maison de Milton Greene à Westport, dans le Connecticut, la maison de campagne des Strasberg sur Fire Island, la résidence d’été des Rosten à North Fork, à Long Island, et l’appartement de Monroe dans les Waldorf Towers, à Manhattan.

Miller écrit à ses parents en avril 1956 : « Bien que je veuille l’épouser un jour, je ne peux pas dire quand ce sera. » Cinquante-quatre jours plus tard, le 29 juin, ils se marient.

Lahr dit que l’adoration que voue Monroe à Miller est de l’oxygène pour son ego. « Elle lui a redonné l’envie de vivre et il est devenu son point d’ancrage », explique-t-il.

Miller est transformé et exalté par l’attention internationale et le culte de la célébrité que leur relation leur vaut. Mais cette romance enivrante se teinte rapidement d’amertume et de ressentiment : la gaieté et l’optimisme de Monroe disparaissent rapidement.

« Miller fait face à quelqu’un de [mentalement] perturbé. De leur histoire d’amour, on garde l’idée que Miller a été une force plutôt négative, mais je ne crois pas que ce soit vrai », confie Lahr. « Marilyn était très fragile, incroyablement féroce, mais aussi extrêmement cruelle. »

En novembre 1960, Monroe demande le divorce. Durant leur mariage, Monroe aura souffert de trois dépressions et fait trois tentatives de suicide.

En août 1962, Monroe est retrouvée morte, à l’âge de 36 ans, à son domicile de Los Angeles, d’une overdose de barbituriques.

« Je dirais que Miller a connu deux traumatismes », dit Lahr. « La Grande Dépression et la mort de Marilyn. Le fait qu’il n’ait pas pu la sauver l’a poursuivi sans relâche. Il a continué à écrire sur elle sous différentes formes, à travers différents personnages. »

L’année du suicide de Monroe, Miller épouse Inge Morath, photographe d’origine autrichienne. Le couple a eu une fille, Rebecca (une réalisatrice mariée à l’acteur britannique Daniel Day-Lewis). Leur union aura duré 40 ans, jusqu’à la mort de Morath en 2002.

Ingeborg ‘Inge’ Morath, épouse d’Arthur Miller, photographiée à Paris, le 6 février 1964. (Crédit : AP Photo/Lefevre)

« Inge Morath était tout ce que Marilyn n’était pas : éduquée, bien informée, artiste, amatrice de voyages et facile à vivre », dit Lahr.

Lahr relève qu’à partir de la fin des années 1960, la stature de Miller aux États-Unis décline considérablement.

Avec l’âge, Miller est philosophiquement et émotionnellement incapable d’adapter ses pièces à l’air du temps, aux nouveaux goûts du public.

Adossées à un fort humaniste libéral, ses pièces ont souvent une importante composante morale, qui ne convient plus au goût du jour, plus porté sur l’abstraction du postmodernisme européen et au théâtre de l’absurde.

Pour Lahr, parmi les dernières pièces de Miller, « Le Miroir » est sans doute la plus provocante et la plus prémonitoire.

Le titre de la pièce fait allusion à la Nuit de cristal, déchaînement antisémite en Allemagne, en 1938. L’intrigue tourne autour de la mystérieuse paralysie hystérique dont est frappée une femme au foyer juive, aux prises avec un long et suffocant mariage avec un banquier irascible qui se déteste.

Arthur Miller, à droite, pose pour les photographes à son arrivée pour la Première de « La Chasse aux sorcières » à Beverly Hills, en Californie, le 20 novembre 1996. (Crédit : AP Photo/Frank Wiese)

« Miller continue à travailler jusqu’à un âge très avancé : il écrit beaucoup d’essais et de pièces de théâtre », explique Lahr.

« Il remporte même un Oscar pour le scénario de ‘La Chasse aux sorcières’. Mais je crois que, dans l’ensemble, le public s’est lassé de ses leçons de morale. Il ne parvient plus à toucher la jeune génération. »

Le 10 février 2005, Arthur Miller décède à l’âge de 89 ans, 56 ans jour pour jour après la première de « Mort d’un commis voyageur » à Broadway.

« L’oeuvre de Miller est toujours d’actualité », estime Lahr.

« La forme de ses pièces peut sembler démodée, mais leur fond est on ne peut plus pertinent. »

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