A la mort de son fils Yoni au Liban, le 26 février 1998, Manuela Dviri a reçu une lettre de condoléances de la part de Benjamin Netanyahu, dont c’était alors le premier mandat de Premier ministre.
« J’ai répondu à cette lettre en demandant à le rencontrer, car je voulais le regarder dans les yeux et qu’il me dise que mon fils était mort pour une bonne raison, qu’il était important que nous soyons là-bas », raconte Mme Dviri.
Cette rencontre n’a jamais eu lieu.
Aujourd’hui, elle constate qu’Israël installe à nouveau dans le Sud-Liban une « zone de sécurité » dans laquelle des soldats israéliens sont tués ou blessés par l’organisation terroriste du Hezbollah à une fréquence de plus en plus élevée.
« C’est réellement affreux », a-t-elle confié cette semaine au Times of Israel à l’occasion d’une conversation téléphonique. « C’est dur de se dire que j’ai perdu un fils en 1998 et que, s’il avait vécu, ses enfants serviraient probablement [au Liban] aujourd’hui. Rien que d’y penser, j’en ai des frissons. »
Née Manuela Vitali-Norsa à Padoue, en Italie, en 1949, elle s’est installée en Israël en 1968 et elle a épousé un Israélien. Le couple a eu trois enfants : Eyal, Michal et Yoni, le plus jeune.
A la mort de son fils pendant son service militaire, Mme Dviri est devenue l’une des voix les plus écoutées du mouvement « Quatre Mères », lancé en 1997 par des mères endeuillées pour réclamer le retrait de Tsahal du Sud-Liban. Ce mouvement a joué un rôle essentiel dans le retrait d’Israël, en mai 2000 – après 18 années de contrôle de près de 10 % du territoire de son voisin du nord. On estime que 675 soldats ont été tués au cours de cette période.
Même du vivant de Yoni, raconte Mme Dviri, elle se demandait si la présence militaire israélienne chez son voisin était vraiment utile pour protéger le nord du pays. Après le drame, la question n’a fait que gagner en acuité.
« Pendant la shiva [la semaine de deuil observée par les familles juives], beaucoup de monde est venu à la maison, à commencer par le ministre de la Défense et plusieurs généraux », se souvient-elle. « J’ai demandé à chacun s’il était vraiment nécessaire que nous soyons là-bas, et j’ai vite compris que ce n’était pas le cas. »
Elle souligne qu’aujourd’hui encore, nombre de militaires ne croient pas que la zone de sécurité — en particulier sa récente extension, avec l’emblématique château de Beaufort — sera un facteur décisif pour protéger le nord d’Israël ou démanteler le Hezbollah.
« Nos propres généraux responsables du Nord disent que cela ne se justifie pas d’un point de vue militaire », affirme-t-elle.
Le retour de Beaufort
Lors de la guerre du Liban du siècle dernier, la forteresse croisée située sur une colline à environ cinq kilomètres de la frontière avec Israël a été l’un des symboles de ces années de campagne militaire israélienne au Sud-Liban.
Le château de Beaufort a été pris pour la première fois par Tsahal en 1982 — au prix de la vie de plusieurs soldats — lorsque l’armée est entrée au Liban pour combattre les terroristes de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) retranchés sur son territoire et qui avaient fait du pays une base pour ses attaques contre Israël. Si l’OLP a été vaincue, Israël s’est rapidement retrouvé face au Hezbollah, un groupe terroriste chiite nouvellement créé.
Des années plus tard, c’est ce lieu qu’a choisi l’auteur israélien Ron Leshem pour son livre, traduit en français sous le titre Beaufort, qui raconte la vie d’une unité de Tsahal qui y est stationnée.
« Si le paradis existe, voici à quoi il ressemble. S’il y a un enfer, voilà ce qu’on y ressent », dit la citation la plus célèbre du livre, publié en hébreu en 2005 et devenu un best seller en Israël.
En 2007, l’œuvre a été adaptée au cinéma par le célèbre réalisateur Joseph Cedar, ce qui lui a valu une nomination aux Oscars et une renommée internationale.
« La prise de Beaufort est une étape dramatique et un changement radical dans la politique que nous menons », a déclaré Netanyahu dans un message vidéo diffusé par son cabinet dimanche dernier.
« Je donne désormais la directive d’approfondir et étendre notre emprise sur les zones qui se trouvaient sous le contrôle du Hezbollah », a-t-il ajouté.
Le même jour, Mme Dviri a reçu un étrange appel sur son téléphone fixe. Un homme se présentant sous le nom de Meir lui a demandé si elle regrettait que, par sa faute, Israël ait quitté Beaufort.
« Je lui ai dit que je ne voyais aucune raison de le regretter et je lui ai demandé qui il était », raconte-t-elle. N’ayant pas obtenu de réponse claire, elle a raccroché.
Plus tard dans la journée, elle a découvert que l’appel avait été enregistré et diffusé, comme d’autres appels semblables passés à des personnes liées au retrait, sur la Quatorzième chaîne de télévision, très proche du gouvernement.
« Je ne m’offusque pas de ce genre de coups montés ; ce qui m’offusque, c’est de voir de jeunes soldats mourir à nouveau, 27 ans plus tard », réagit Mme Dviri.
Depuis le début de l’actuelle guerre entre Israël et le Hezbollah — qui a débuté le 2 mars dernier, lorsque le Hezbollah a tiré des roquettes sur le nord d’Israël deux jours après l’attaque des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, son principal soutien — 26 soldats de Tsahal et un prestataire civil du ministère de la Défense ont été tués au Sud-Liban. Deux civils ont également été tués par des roquettes du Hezbollah, et un civil israélien a été tué par erreur dans le nord par des tirs d’artillerie israéliens.
Un autre état d’esprit dans la société israélienne
Mme Dviri reconnaît que la société israélienne se trouve aujourd’hui dans une position bien différente de celle qui prévalait à la fin des années 1990, époque où le mouvement de protestation contre la présence de Tsahal au Liban était très puissant.
« Je crois que la société israélienne est fatiguée », dit-elle.
« Ce gouvernement nous a conduits dans une situation si difficile, et tant de choses se sont passées en si peu de temps », ajoute-t-elle.
Mme Dviri rappelle qu’il y a moins d’un an que les derniers otages enlevés par les terroristes le 7 octobre 2023 — lors du pogrom du Hamas qui a fait plus de 1 200 morts, 251 otages et qui a déclenché la guerre à Gaza — sont rentrés chez eux. Ces douze derniers mois, les Israéliens ont vécu deux guerres contre l’Iran qui ont contraint tout le pays à s’abriter dans des bunkers.
Elle note également des fractures au sein de la société, à commencer par le refus de la population ultra-orthodoxe de faire son service militaire.
« Je crois que les personnes les plus actives pensent déjà aux élections », qui se tiendront au plus tard le 27 octobre. « Je ne veux même pas penser à ce qui se passera si ce gouvernement est réélu. J’espère que les familles des victimes vont s’exprimer. »
Dans les années 1990, les fondatrices du mouvement « Quatre Mères » venaient toutes du nord et étaient convaincues que leurs communautés seraient bien mieux protégées si Israël restait dans ses frontières, au lieu d’établir une présence militaire dans le Sud-Liban.
Aujourd’hui, Mme Dviri continue de croire que la meilleure façon d’assurer la sécurité est de négocier des accords et non de contrôler des territoires supplémentaires.
« Est-ce que le fait de conclure des accords avec l’Égypte, la Jordanie ou les Émirats ne nous a pas aidés à mieux vivre ? », souligne-t-elle.
Mme Dviri espère qu’une solution à la menace du Hezbollah pourra être trouvée par le biais d’un accord avec le gouvernement libanais, et que le président américain Donald Trump va obliger Netanyahu à mettre fin à la guerre.
« Je pense que nous avons perdu de vue le fait que les guerres doivent se terminer ; elles ne peuvent pas durer éternellement », affirme-t-elle.
« Je crois que le peuple libanais, surtout les jeunes, est lui aussi fatigué », ajoute-t-elle, en insistant sur la différence entre la population libanaise et le Hezbollah.
Des petits-enfants dans l’armée
Aujourd’hui, Manuela Dviri vit à Tel Aviv et a sept petits-enfants. Fait remarquable, quatre d’entre eux sont nés un 26 février, le jour de la mort de Yoni. Ceux qui sont en âge militaire ont tous fait leur service.
« Ils ne l’auront jamais connu, mais c’est comme s’ils le connaissaient », confie-t-elle.
Interrogée sur ce qu’elle ressent en voyant ses petits-enfants faire leur service, Mme Dviri explique que toutes les guerres ne se ressemblent pas.
« J’étais déjà là quand la guerre du Kippour a éclaté, quand tout le monde est parti au front en sachant que nous étions attaqués et qu’il fallait stopper l’avancée [des ennemis] au nord comme au sud », dit-elle. « Mon mari y est allé aussi, et il n’est rentré qu’au bout de six mois. Cependant, à l’époque, c’était différent. »
Mme Dviri estime que tous les dirigeants israéliens ont leurs défauts, mais depuis le pogrom du Hamas du 7-octobre, elle ne croit plus « un mot de ce que dit Netanyahu ».
« Je suis convaincue que le fait qu’il soit jugé explique une grande partie de son comportement et des décisions qu’il a prises, et dont nous payons le prix », déclare-t-elle. « Je pense qu’il est prêt à prolonger la guerre indéfiniment pour éviter de finir en prison. »
Elle confie que son fils Yoni aurait pu faire son service ailleurs, mais qu’il avait choisi d’aller au Liban parce qu’il voulait être utile. Il ne voulait pas spécialement faire la guerre, dit-elle, mais il estimait qu’il était important de faire son devoir.
Plus de 20 ans après sa mort, la famille Dviri a reçu la visite d’un compagnon d’armes grièvement blessé le jour de la mort de Yoni.
Pour la première fois, Mme Dviri et son mari ont appris que leur fils n’était pas censé opérer dans la zone où il a été tué, mais qu’il s’était porté volontaire pour y aller à la place de soldats moins aguerris, estimant que c’était trop dangereux pour eux.
« Il leur a sauvé la vie, mais il l’a payé de la sienne », conclut Mme Dviri.
la Communauté du Times of Israël !
