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Des marchandises achetées avec l'aide du grand rabbin de la région de Kherson, Yosef Wolff, en Crimée sous contrôle russe, déchargées à la synagogue de Kherson, occupée par les Russes, sur la mer Noire, le 10 mars 2022. (Autorisation)
Des marchandises achetées avec l'aide du grand rabbin de la région de Kherson, Yosef Wolff, en Crimée sous contrôle russe, déchargées à la synagogue de Kherson, occupée par les Russes, sur la mer Noire, le 10 mars 2022. (Autorisation)

L’inquiétude grandit pour les Juifs d’une Ukraine toujours occupée par les Russes

Nombreux sont ceux qui n’ont pas voulu ou pu abandonner leurs maisons et sont maintenant soumis à l’occupation ; la peur des écoutes empêche les proches de se tenir informés

VINNYTSIA, Ukraine (JTA) – Sous une brume de fumée de cigarette matinale, deux Juifs en provenance de villes ukrainiennes situées dans des zones occupées par la Russie discutaient du fait que leurs proches leur manquent. Ni l’un ni l’autre ne les avaient vus depuis plusieurs mois et lors de brefs échanges, ils ne pouvaient en dire qu’un minimum, craignant de les mettre en danger.

« Nous ne pouvons pas parler de la guerre », dit Moshe, qui est originaire de Kherson, une ville du sud de l’Ukraine occupée par les troupes russes depuis le début de la guerre. « Je ne veux pas leur rendre les choses plus difficiles. Je pense que nous sommes sur écoute. »

Lorsque la Russie a envahi l’Ukraine en février, les familles juives du sud et de l’est de l’Ukraine ont été confrontées à un choix difficile : fuir et devenir des réfugiés, ou rester sur place et protéger leurs maisons. Beaucoup de familles se sont disloquées, les parents âgés refusant ou ne pouvant pas quitter leur ville natale, tandis que leurs enfants ont rejoint l’armée ukrainienne ou pris des mesures pour échapper à l’occupation russe et se retrouver en Ukraine.

« Ils ne veulent pas partir et ce n’est pas parce que les Russes sont là maintenant qu’ils veulent rester », dit Moshe, visiblement nerveux à l’idée de donner trop d’informations à un étranger. « Ils veulent rester parce que c’est leur maison. »

Deux semaines avant l’invasion, Moshe s’était rendu à Vinnytsia, une ville de l’ouest de l’Ukraine, pour travailler. À ses côtés se trouvait Igor, originaire de Berdiansk, une ville située sur la mer d’Azov, qui a franchi clandestinement les lignes ukrainiennes après l’occupation de la ville par les Russes. Il avait pris la décision de partir après l’arrestation d’amis, soupçonnés d’être des partisans pro-ukrainiens.

« Ils ont pris la ville le 5 mars », raconte-t-il. « J’ai pu m’échapper en avril. Ils ont complètement fermé la ville une semaine après être entrés dans la ville à la recherche de soldats et de partisans. Ils ont envoyé les gens en prison, ce qui leur semblait être une bonne méthode. »

Lui aussi a laissé ses parents derrière lui. « Je leur parle quand je peux », a-t-il dit. « Il n’y a pas toujours de réseau. »

La Russie a illégalement annexé quatre régions ukrainiennes occupées fin septembre après des simagrées de référendums. La Jewish Telegraphic Agency s’est entretenue avec des Juifs de ces quatre régions qui avaient encore des contacts avec leurs proches restés au pays. Ces personnes n’ont pas voulu donner leur nom complet, par peur d’éventuelles conséquences.

Dans les territoires qui avaient été occupés par la Russie mais qui ont été récupérés par les Ukrainiens, le gouvernement et les organismes de surveillance des droits de l’homme ont trouvé des preuves que des personnes soupçonnées de sympathies ukrainiennes ont été torturées et/ou assassinées.

Le nombre de Juifs vivant actuellement dans les zones sous occupation russe est incertain, mais un grand nombre d’entre eux seraient partis depuis l’invasion du 24 février. Beaucoup ont été évacués par des couloirs humanitaires vers des territoires tenus par les Ukrainiens, tandis que d’autres sont partis via la Russie et ont fait le long voyage à travers les pays baltes, et la Pologne, avant de retourner en Ukraine, ou de continuer vers Israël. « Il faut de l’argent pour un tel voyage », a fait remarquer l’un des deux hommes.

L’ambassadeur d’Israël en Ukraine Michael Brodsky. (Crédit : Ambassade d’Israël en Ukraine)

L’ambassadeur d’Israël en Ukraine, Michael Brodsky, a déclaré à la JTA qu’Israël n’avait pas de contact « direct » avec les communautés juives dans les zones contrôlées par la Russie. « Nous ne traitons pas du tout avec les territoires occupés », a-t-il déclaré.

« Nous recevons parfois des demandes d’aide et nous apportons notre aide sur une base humanitaire, mais ce n’est pas une politique générale », avait-il déclaré lorsqu’on lui a demandé quel soutien Israël pouvait apporter aux Juifs dans les zones occupées d’Ukraine.

« Nous recevons parfois des demandes de citoyens israéliens indiquant que leurs proches se trouvent quelque part dans les territoires occupés », avait-il ajouté. « Nous pouvons faire une demande de renseignements. Nous pouvons également en parler via notre ambassade à Moscou avec les Russes, tant qu’il s’agit d’une question humanitaire. »

Le gouvernement ukrainien a également déclaré à la JTA qu’il n’avait pas de contact direct avec les communautés juives des zones occupées d’Ukraine, expliquant qu’il était dangereux pour beaucoup de maintenir une ligne de contact avec le gouvernement ukrainien. Le seul rabbin connu pour être resté dans les zones occupées par les Russes, à Kherson, n’a pas souhaité répondre à une demande de commentaire.

Ce rabbin, Yosef Yitzchak Wolff, du mouvement Habad Loubavitch, a récemment décrit une situation sombre sur le site d’information du mouvement orthodoxe Chabad.org. « Rien n’a changé en six mois. Il n’y a eu aucune amélioration », avait-il déclaré juste avant Rosh HaShana. « Nous sommes toujours en guerre, mais nous faisons en sorte que tout le monde puisse passer une nouvelle année heureuse et douce », avait-il ajouté.

Le grand rabbin de la région de Kherson, Yosef Wolff, avec les fournitures qu’il a réussi à apporter à la ville de Kherson depuis la Crimée, le 10 mars 2022. (Autorisation)

Depuis qu’Igor a quitté Berdiansk, les messages qu’il reçoit de ses parents dressent le tableau d’une occupation russe devenue plus paranoïaque et plus oppressante que jamais. « Si tu es en train de fumer une cigarette, ils viennent te voir pour vérifier tes documents et t’interroger. Ils te demandent ce que tu fais là et pourquoi tu traînes dans le coin. »

« C’est du banditisme. Il n’y a plus de société », explique-t-il. « Ils viennent vous demander de l’argent et si vous ne coopérez pas, ils prennent vos enfants et demandent une rançon. »

Une enquête récente de l’Associated Press a révélé que la Russie a emmené des milliers d’enfants ukrainiens orphelins, les ont placés en institution ou en famille d’accueil en Russie pour qu’ils soient adoptés et qu’ils puissent les utiliser à des fins de propagande. Beaucoup ont été emmenés sans leur consentement, leur disant que leurs parents les avaient rejetés, selon le rapport d’enquête de l’AP, qui précise que les enfants ont reçu des passeports russes.

Parmi tous les Juifs interrogés par la JTA, qui ont quitté les zones occupées par la Russie, la possibilité de maintenir une vie juive sérieuse serait quasi-nulle. « Il reste, tout au plus, une centaine de Juifs à Berdiansk », a déclaré Igor. « Mais ce ne sont que des personnes âgées, tous les jeunes sont partis. »

Il ne pense pas que le fait d’être Juif dans des zones aujourd’hui occupées par la Russie fasse une quelconque différence. « La nationalité n’a pas d’importance pour les Russes. Pour eux, ces gens ne sont pas des personnes, ce sont des animaux. »

Alors que Berdiansk était trop petite pour avoir un rabbin à temps plein avant la guerre, plus loin le long de la mer d’Azov, la ville de Marioupol en avait un. Cette ville est devenue un symbole de la résistance ukrainienne après que les soldats ukrainiens ont tenu bon pendant près de trois mois, lors d’une bataille qui a détruit une grande partie de la ville.

Marioupol, lors de l’invasion militaire russe lancée sur l’Ukraine, le 12 avril 2022. (Crédit : Andrey Borodulin/AFP)

Il existe un soutien financier de l’extérieur de l’Ukraine qui est fourni aux communautés juives dans les zones sous occupation russe, mais peu sont prêts à en parler ouvertement. La loi ukrainienne considère comme un délit le fait d’envoyer de l’argent dans des zones sous occupation et l’on craint que si les méthodes utilisées pour soutenir les Juifs dans ces villes sont rendues publiques, des réseaux et des personnes considérées comme « fragiles » ne soient mis en danger.

« Il y a quelques personnes âgées de la communauté qui ont refusé de quitter Marioupol », a déclaré Olga, une enseignante qui était étroitement liée à la communauté juive de la ville. « Ils y sont restés et bénéficient toujours du soutien de la communauté juive. »

Olga a dit avoir pris contact avec des collègues qui ont subi des pressions pour accepter de travailler dans des écoles gérées par les Russes. « Ils ont subi des pressions. Ils ont besoin de survivre », a-t-elle expliqué. « Ils m’ont dit qu’ils avaient brûlé tous les livres et le matériel pédagogique ukrainiens pour les remplacer. »

L’occupation russe est palpable à tous points de vue pour ceux qui restent dans la ville, selon Olga.

« Marioupol est totalement détruite », a-t-elle dit. « Il est difficile de communiquer avec les gens qui sont là-bas. Il n’y a pas toujours d’accès à Internet. Ils m’ont dit qu’ils ont ouvert des magasins russes avec des produits russes, mais qu’ils ne peuvent pas se les payer. Ces endroits ne sont pas abordables parce qu’ils n’ont plus d’argent. »

À Louhansk, où les séparatistes soutenus par la Russie combattent les Ukrainiens depuis 2014, les hommes d’une communauté juive déjà appauvrie vivent dans la clandestinité par peur de la conscription.

Le rabbin Shalom Gopin de Luhansk, en Ukraine, dans sa nouvelle synagogue du quartier d’ Obolonskyi à Kiev, le 14 janvier 2020 (Crédit : Sam Sokol/Times of Israel)

« Je parle à Louhansk tous les jours », dit le rabbin en exil de Louhansk Shalom Gopin, un émissaire Habad qui est principalement ailleurs depuis 2015, lors de la première invasion de la Russie.

« La situation est très mauvaise là-bas et il y a un gros problème avec les hommes. Ils ne veulent pas quitter leur maison parce qu’ils peuvent être enrôlés et emmenés dans l’armée. »

« Les Juifs ne sortent pas de leur domicile. Si vous ne sortez pas, ils ne peuvent pas venir vous chercher et vous enrôler dans l’armée », a déclaré Gopin, qui a ajouté que quelques Juifs de Louhansk ont été enrôlés et qu’un petit nombre d’entre eux ont été tués au front, en combattant l’armée ukrainienne.

Lorsque la guerre a éclaté dans l’est de l’Ukraine en 2014, la grande majorité des Juifs des deux régions qui ont été partiellement occupées – Louhansk et Donetsk – sont partis ailleurs en Ukraine. Cela incluait Gopin, qui est parti d’abord pour son Israël natal, avant de revenir à Kiev. « Ceux qui sont restés sont âgés, ou ont soutenu les Russes », dit Gopin.

« Il existe encore une communauté à Louhansk qui prie quatre fois par semaine », a-t-il ajouté.

« Mais ce n’est pas une communauté. Ce sont des personnes âgées, des personnes malades, des personnes fragiles. Ce n’est pas une communauté vivante. C’est une communauté en mauvaise état. Il n’y a plus d’avenir. »

Dans les zones de Louhansk qui étaient contrôlées par les Ukrainiens avant février 2022, les quelques Juifs qui y vivaient ont été largement coupés du monde, même si Gopin dit avoir réussi à faciliter l’évacuation de certains Juifs des zones occupées.

« Ils n’ont plus d’eau, plus de gaz, plus d’accès à Internet. Il y a des drapeaux russes partout », a déclaré une femme de Lyssytchansk, une autre ville où une bataille majeure a été livrée entre les forces russes et ukrainiennes, à propos de ses parents restés sur place.

« Il n’y a plus de vie ni aucun avenir là-bas », a-t-elle ajouté. « Ils sont restés parce qu’ils ne voulaient pas abandonner leur maison et ils ont dit que leur vie était là, et qu’ils voulaient rester sur place. Ils ne partiront pas, il est inutile d’essayer de les convaincre. »

Ses parents ont essayé d’officialiser les documents de leur appartement, qui a survécu à la bataille, car beaucoup de ceux qui se sont retrouvés sans abri ont été déplacés par les autorités d’occupation dans des maisons abandonnées par ceux qui ont fui la ville.

« Ils font du feu avec du bois, et s’en servent pour cuisiner. On leur a promis qu’ils auraient du gaz, mais c’est ça leur vie maintenant », a-t-elle ajouté.

À Sievierodonetsk, une ville qui a été occupée après une bataille urbaine brutale entre début mai et fin juin, il y avait au total, huit familles juives.

« J’ai parlé à un bon ami de Sievierodonetsk à la mi-mai », a déclaré Gopin. « Depuis lors, nous n’avons plus eu de contact. Nous ne savons pas qui est en vie, ni ce qui s’y passe. »

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