L’ours polaire, le défi ultime d’un célèbre photographe israélien
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L’ours polaire, le défi ultime d’un célèbre photographe israélien

Dans un nouveau documentaire, Amos Nachoum frémit à l'idée d'avoir raté son Moby Dick ; l'expédition a été immortalisée

  • Un pingouin face à un phoque léopard (Crédit : Amos Nachoum)
    Un pingouin face à un phoque léopard (Crédit : Amos Nachoum)
  • De gauche à droite : Le guide Inuit Billy Kaludjak, Adam Ravetch, Yonatan Nir et Dani Menkin. (Autorisation)
    De gauche à droite : Le guide Inuit Billy Kaludjak, Adam Ravetch, Yonatan Nir et Dani Menkin. (Autorisation)
  • Le photographe Amos Nachoum dans la glace. (Crédit : Keding Zuh)
    Le photographe Amos Nachoum dans la glace. (Crédit : Keding Zuh)

Pendant près de quatre décennies environ, le photographe israélien Amos Nachoum a capturé et été récompensé pour ses images de la faune sauvage comme les baleines tueuses ou les grands requins blancs. Mais tout ce temps, un sujet lui a toujours échappé : l’ours polaire.

Ce sont les efforts d’Amos Nachoum pour photographier ce prédateur alpha dans l’océan qui ont été filmés dans ce nouveau film documentaire, « Picture of His Life » [La Photo de sa vie], du duo reconnu Dani Menkin et Yonatan Nir. Tourné sur place dans l’Arctique canadien, il a été présenté pour la première fois au festival Docaviv de Tel Aviv, en présence d’Amos Nachoum.

« Picture of His Life » est le fruit d’un partenariat entre les auteurs du documentaire et l’auteur/productrice Nancy Spielberg, qui en est la productrice exécutive. Quarante ans plus tôt, son frère Steven a donné un visage effrayant de la faune sauvage avec son film « Les Dents de la mer ». Mais les réalisateurs considèrent leur documentaire comme un anti-« Dents de la Mer » ayant pour but de montrer la beauté de la faune sauvage si redoutée.

Il y a le léopard de mer, qu’Amos Nachoum, 65 ans, a photographié lorsqu’il était à la poursuite d’un pingouin malchanceux sur une péninsule antarctique. Il y a le léopard des neiges, qui prolifère dans les sommets vertigineux de l’Himalaya. L’anaconda, le crocodile, le requin blanc — tel est le quotidien professionnel du photographe.

Une famille d’ours polaires nageant dans l’eau. (Autorisation : Amos Nachoum)

Lorsque le Times of Israel lui demande quels sont ses endroits préférés, il répond, « Je n’en ai pas. La planète Terre est l’endroit parfait pour prendre des photos ou filmer. Chaque endroit est différent, donc unique. j’ai sûrement la plus vaste collection de photos de la vie sauvage de presque tous ceux que je connais dans le monde ».

Ses sujets, largement considérés comme dangereux, sont eux-mêmes menacés par l’activité humaine, même l’ours polaire, explique Amos Nachoum. Il possède des images poignantes d’animaux affectés par la pollution, telle qu’une maman orque et son bébé agonisant.

« Nous le voyons de plus en plus », déplore-t-il.

Dans le documentaire, ses collègues témoignent de ses compétences, notamment la biologiste marine Sylvia Earle (entrée dans l’histoire en devenant la première femme responsable scientifique de l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique) et l’explorateur français Jean-Michel Cousteau, dont le père Jacques était le célèbre capitaine du Calypso. En ce qui concerne les sujets des lichés, malgré leurs dents et leurs griffes, ils se laissent volontiers tirer le portrait tant qu’Amos Nachoum obéit à certaines consignes.

« Être calme et doux avec la faune », explique-t-il. « La plus grande erreur que font tous les photographes, c’est d’être agressifs ».

Le calme est important même pour photographier l’ours polaire — dont le régime alimentaire peut comprendre l’Homo sapiens. Les mâles peuvent peser jusqu’à 750 kilos, et leurs prouesses en nage et en plongeon se sont avérées presque mortelles pour Amos Nachoum la première fois qu’il a tenté de prendre en photo un ours polaire dans l’océan en 2005.

Une famille d’ours polaires nageant dans l’eau. (Autorisation : Amos Nachoum)

« J’étais mort de peur » se souvient-il. « J’en riais, mais j’avais peur. Mon cœur battait à mille à l’heure ». Pourtant, « j’avais envie de le refaire ».

Sa deuxième tentative en 2015 a abouti à ce que Menkin et Nir décrivent comme une odyssée de 10 ans pour faire le film.

« Ça nous a pris beaucoup de temps », confie Menkin. « Entre-temps, nous avons dû nous arrêter pour trouver de l’argent. Aller dans l’Arctique nécessitait un très gros budget ».

Tout comme Nachoum était captivé par l’ours polaire, les deux réalisateurs étaient eux captivés par le photographe.

Le réalisateur Yonatan Nir filmant dans le Haut-Arctique. (Autorisation)

« Sa carrière m’a beaucoup intéressé », explique Nir. « Il est très célèbre. Mais personne ne le connaît vraiment. Il ne se confie pas beaucoup. Il parle de sa philosophie de vie, mais pas beaucoup de sa vie personnelle ».

Lorsqu’ils ont demandé à Amos Nachoum plus d’informations sur lui, il les a redirigés vers ceux qui pourraient les renseigner — son père et ses frères, ses anciens camarades de l’armée et des collègues tels que Sylvia Earle, Jean-Michel Cousteau et Adam Ravetch, chef opérateur sous-marin.

Sa famille a apporté un peu de nuance — notamment sa relation complexe avec son père, qui voulait que le jeune Amos devienne charpentier et était désemparé qu’il ne fonde pas de famille. Sa sœur cadette Ilana voit une similarité entre la relation de son frère avec leur père et les ours polaires.

Un ours polaire qui tend la patte dans l’Arctique. (Amos Nachoum)

Amos Nachoum précise néanmoins, « Je n’ai jamais perçu l’ours polaire comme étant mon père. C’est son avis. Je le respecte. elle était très réfléchie, plus spirituelle que moi. Je ne vois pas mon père dans l’ours polaire. Je vois un ours polaire, un animal que je tenais beaucoup à photographier. J’aimais [penser] à la glace lorsque j’étais dans le désert [israélien] ».

Le photographe animalier Amos Nachoum dans le Haut-Arctique. (Crédit : Susan Friedman)

Plus tôt dans sa vie, c’est dans un autre désert – le Sinaï – qu’Amos Nachoum a vécu des expériences traumatisantes. Il explique qu’il a servi dans « l’une des meilleures unités » pendant la guerre de Yom Kippour, en 1973, et décrit la bataille de la Ferme chinoise, dans la péninsule du Sinaï près du canal de Suez, comme « très, très coûteuse », « très dure », et ayant donné lieu à la perte de « nombreux hommes ». Parler de son service le « bouleverse encore beaucoup, mes cheveux se dressent sur ma tête », dit-il.

En Israël, il a été photographe de guerre et de mode. Il a appris à travailler sous l’eau avant et pendant son service militaire (sur son site internet, il évoque une quasi-noyade à Yafo à l’âge de cinq ans comme l’origine de sa relation de toute une vie avec l’eau). En 1978, il est allé aux États-Unis pour apprendre à filmer en milieu marin. Puis il a fait de la plongée « en prenant mon appareil photo avec moi », raconte-t-il.

« J’ai commencé à prendre des clichés. Les gens ont bien réagi. C’est parti de là ».

Le photographe Amos Nachoum en action (Crédit : Keding Zuh)

Après une décennie, il comprend qu’il doit trouver un sujet de niche. Il décide d’immortaliser non seulement des grands animaux, mais également leur comportement – d’un grand requin blanc utilisant sa queue pour chasser jusqu’à la panthère des neiges en train de jouer au sommet d’une montagne.

« J’étais déterminé à aller au bout de la photographie animalière », dit-il.

Le travail de Nachoum a été récompensé à de multiples reprises, notamment par Nikon et la BBC (qui a reconnu à deux reprise son travail en lui attribuant le prix du Photographe animalier de l’année dans la catégorie comportement animalier). En 2005, Nir s’intéresse à son histoire et entre en contact avec Menkin.

Le producteur et réalisateur de cinéma Dani Menkin. (Autorisation)

« [Menkin] était d’ores et déjà un réalisateur, auteur de films d’une très grande force », explique Nir – avec notamment « 39 Pounds of Love », distingué par un prix en Israël.

Nir estime alors que « ça pourrait être une idée formidable de réaliser un film » sur Amos Nachoum, ajoutant qu’un problème se posait néanmoins – « nous avons réalisé que le budget nécessaire était trop élevé ».

Menkin et lui mettent alors le projet en suspens et se concentrent sur d’autres films – notamment « Parle avec les dauphins » en 2011, un documentaire autour d’un jeune Arabe traumatisé par les violences quisuit une thérapie auprès des dauphins. Le film a permis à Nir, ancien instructeur de plongée et photojournaliste, de montrer son talent pour raconter des histoires qui se déroulent sous l’eau. Les deux réalisateurs finissent pas revenir à leur idée de film consacré à Amos Nachoum.

Ce dernier s’apprêtait alors à de nouveau photographier un ours polaire. Les réalisateurs l’ont donc accompagné dans l’Arctique, un voyage à des milliers de kilomètres au nord. Le film reflète bien la nature inhospitalière – le froid glacial, l’assaut des moustiques et la menace constante des créatures que Nachoum était venu photographier. Des coupures de journaux attestent de rencontres meurtrières entre humains et ours polaires.

Les réalisateurs ont profité des avis des spécialistes de la population Inuit, en particulier de la famille Kaludjak qui leur a servi de guide. Joe Kaludjak, le premier d’entre eux, a maintenu la cohésion de l’équipe. Sa famille, déconcertée par l’approvisionnement généreux en ramen des réalisateurs, a attrapé des poissons et les a séchés de manière à ce que tout le monde soit bien nourri. C’est Ravetch, le directeur de la photographie, qui a filmé Nachoum en train de plonger du bateau de la famille Kaludjak pour traquer un ours polaire.

De gauche à droite : Le guide Inuit Billy Kaludjak, Adam Ravetch, Yonatan Nir et Dani Menkin. (Autorisation)

L’expédition est une véritable course contre la montre en raison des contraintes climatiques et budgétaires : Nachoum n’a eu que cinq jours pour tourner ses images. Le quatrième jour, il parvient presque à son objectif lorsqu’il remarque un ours dans l’eau. Une répétition néanmoins de sa tentative manquée de 2015 – l’équipe a dû intervenir, le mammifère omnivore se montrant de plus en plus agressif.

Nachoum s’en remet alors à sa longue expérience de Dame nature pour garder la foi.

« J’ai passé tant d’années sur le terrain », dit Nachoum. « Et la vérité c’est que je n’ai jamais échoué à voir l’animal, à coopérer avec lui ».

S’exprimant sur cette quête particulière, « il y avait beaucoup de choses en jeu pour y arriver, beaucoup d’argent et d’espoir également investis. Ils [les réalisateurs] étaient très anxieux ».

« Mais, ajoute-t-il, « je comprends l’humanité. J’ai confiance dans l’univers. Quelque chose devait arriver. Ce n’était pas fini. Il fallait encore espérer que tout se passe pour le mieux ».

Un pingouin face à un phoque léopard (Crédit : Amos Nachoum)

Il revient aux spectateurs de découvrir si cette foi est finalement récompensée au dernier jour de l’expédition. Depuis, Nachoum continue à prendre des photos sous-marines, avec notamment une tentative manquée d’accéder au plus grand animal de la Terre.

« J’ai passé deux semaines au large des côtes de Californie et je n’ai pas pu capturer de baleine bleue », regrette Nachoum. “Je suis très souvent rentré les mains vides. « Combien de personnes souhaiteraient faire la même chose ? La majorité ne le souhaite pas. Mes images s’expriment haut et fort ».

Les derniers moments du film ont une saveur douce-amère. Deux membres de la famille Kaludjak – le fils de Joe, Billy, et son frère Patrick — ont trouvé la mort dans un accident de moto-neige en 2017. Le film leur est dédié. Le père de Nachoum est décédé pendant la réalisation du documentaire, qui lui rend également un hommage poignant.

Un grand requin blanc sort de l’eau (Crédit : Amos Nachoum)

La vie sauvage continue à être menacée par les activités humaines, et Nachoum, pour sa part, continue à en être témoin – des collisions avec les navires, des enchevêtrements dans les filets de pêche jusqu’à la consommation de krills et d’algues empoisonnés.

Et pourtant, comme le montre le film, rien ne l’arrête dans son travail.

« Ma niche, ma passion, ma joie, mon défi, c’est la vie sauvage, au sommet des montages ou dans l’eau », s’exclame Nachoum. « J’ai voulu entrer dans le secteur en tant que personnalité reconnue comme photographe animalier » des espèces « particulièrement menacées ou en péril » pour « créer un patrimoine, faire tout ce qu’il faut pour continuer à les protéger ».

Et si le pire venait à arriver, ajoute-t-il, « au moins la jeune génération pourra-t-elle constater combien les créatures de la planète étaient belles ».

Le photographe Amos Nachoum dans la glace. (Crédit : Keding Zuh)
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