Maale Shahak, le village (très) vert aux valeurs sionistes de Ben Gurion
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Un enfant sur un vélo  dans le quartier temporaire de Shahak Heights à Dimona, dans le sud d'Israël, le21 décembre 2020. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)
Un enfant sur un vélo dans le quartier temporaire de Shahak Heights à Dimona, dans le sud d'Israël, le21 décembre 2020. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)
Reportage

Maale Shahak, le village (très) vert aux valeurs sionistes de Ben Gurion

Les technologies vertes viennent prêter main forte à la première éco-communauté hors-réseau du Negev – mais il est difficile de trouver des laïcs aussi idéalistes que les religieux

Une usine textile emblématique et abandonnée, qui avait autrefois symbolisé le triste échec de Dimona à connaître la prospérité économique dans le sud du Negev, s’est métamorphosée en pôle de fabrication du 21e siècle pour l’un des tout premiers villages verts et hors-réseau en Israël.

Depuis le printemps dernier, l’association Ayalim – connue pour ses villages établis dans tout le pays au cours des 18 dernières années et réservés aux étudiants – loue un espace au sein de l’ancienne usine Kitan.

Là-bas, des étudiants de l’université Ben-Gurion et de jeunes volontaires qui effectuent en ce moment leur service national s’affairent à produire des pièces qui serviront à monter des maisons préfabriquées qui seront assemblées dans un nouveau quartier temporaire, qui héberge d’ores et déjà 18 familles et dix célibataires – soit un total de 70 résidents qui ont décidé de s’investir dans la nouvelle initiative urbaine, ambitieuse et verte d’Ayalim.

Benny Biton (Likud), maire pétillant de Dimona – connue pour sa classe ouvrière et le réacteur nucléaire israélien qu’elle abrite – a approuvé avec enthousiasme l’idée d’accueillir de jeunes gens diplômés provenant de sa ville reculée et d’ailleurs, désireux de réaliser enfin leur rêve durable et pastoral à l’intérieur même des frontières de cette localité extrêmement pauvre.

Le maire de Dimona,Benny Biton (deuxième à droite) avec le président Reuven Rivlin dans le nouveau quartier d’Ayalim à Dimona, dans le sud d’Israël. (Autorisation : Association Ayalim)

Les premiers habitants du quartier – qui paraît encore désert et qui devrait s’appeler Maale Shahak, d’après le nom de l’ex-chef d’Etat-major et politicien Amnon Lipkin-Shahak – paient une location mensuelle et subventionnée de 1 800 shekels pour occuper des petites maisons carrées d’une ou deux chambres, dotées de balcons qui donnent sur une vue spectaculaire des collines du désert.

« En Amérique, les gens paient des milliards de dollars pour des panoramas pareils », s’exclame Biton.

Eco-villages : Le style pionnier du 21e siècle

Maale Shahak — qui sera officiellement inauguré par le président Reuven Rivlin à la mi-janvier – est le premier d’une série de quartiers temporaires qui ne seront pas reliés aux infrastructures urbaines qui fournissent normalement l’eau, l’électricité et l’assainissement. Ils s’appuieront plutôt sur des solutions respectueuses de l’environnement partout où c’est possible. Et un tel projet est non seulement de plus en plus réalisable grâce aux avancées des technologies vertes, mais il s’avère être surtout beaucoup moins coûteux.

Toute la communauté de Maale Shahak, où les résidents ont commencé à s’installer il y a environ deux mois, ne coûte qu’environ trois millions de shekels à construire – soit légèrement plus que le prix moyen d’un seul appartement à Tel Aviv.

Shahak Heights. (Crédit : Shira Malul/via Ayalim)

« C’est durable, ça limite les dégâts entraînés pour la nature et c’est abordable d’un point de vue financier pour les jeunes familles », explique Matan Dahan, qui a co-fondé Ayalim en 2002 avec pour objectif de faire revivre l’esprit de la construction communautaire sioniste tout en venant soutenir les secteurs mal desservis dans le pays.

Tous les toits de ces maisons en préfabriqué sont recouverts de panneaux solaires qui assurent l’approvisionnement en électricité pendant la journée. Des ordinateurs créés par la firme américaine Tesla, spécialisée dans les voitures électriques et dans les énergies propres, mesure la quantité d’énergie excédentaire et elle la transfère vers ses batteries qui apportent l’électricité la nuit – mais seulement en fonction des besoins de chaque foyer.

Un groupe électrogène au diesel a par ailleurs été installé pour recharger les batteries si elles tombent en-deçà de 20 %. L’objectif est que le groupe ne fonctionne que 15 à 40 minutes en moyenne pendant la saison hivernale, en utilisant seulement qu’environ trois litres de carburant.

Matan Dahan, co-fondateur de l’Association Ayalim, dans le centre névralgique de l’énergie solaire dans le nouveau quartier de Shahak Heights, le 20 décembre 2020. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

Actuellement, le système d’énergie solaire peut fournir 250 kilowatts d’électricité.

Pour aider à réduire l’usage de l’électricité, les fours, les fourneaux et les systèmes de climatisation et de chauffage fonctionnent avec des bouteilles de gaz.

Des enfants jouent devant une maison préfabriquée du nouveau quartier hors-réseau de Dimona. (Autorisation : Ayalim)

L’eau est transportée dans des réservoirs de stockage placés dans le quartier, même si des expériences sont actuellement réalisées concernant la production d’eau potable à partir de l’humidité dans l’air sans qu’il soit nécessaire d’utiliser pour ce faire trop d’électricité.

De plus, des toilettes bio, fabriquées par l’entreprise israélienne HomeBiogas, sont installées dans toutes les maisons.

Utilisant beaucoup moins d’eau que les versions conventionnelles, les bio-toilettes écrasent les déchets humains dans une boue liquide qui sera transportée dans une zone humide encore en construction. La boue sera soumise à une phytoremédiation (dans laquelle les plantes épurent les contaminants) et elle traversera plusieurs couches de pierres, à environ cinq mètres de profondeur. L’eau qui résultera de ce processus naturel de traitement, une fois purifiée, servira à l’irrigation.

Plus de 280 personnes, dans sept groupes, ont fait part de leur intérêt à l’idée de s’installer dans des quartiers en réseau comme celui de Shahak Heights. Des plans ont été mis sur pied avec pour objectif de pouvoir intégrer 120 personnes dans deux complexes supplémentaires, jouxtant Maale Shahak, au cours des six premiers mois de l’année prochaine, et d’installer les résidents des trois sites temporaires dans un quartier permanent qui est actuellement en cours de zonage et qui sera prêt à accueillir des habitants dans environ cinq ans. Il est impossible de dire si ce quartier permanent sera, lui aussi, hors-réseau.

Des parcelles de 4 000 mètres-carrés seront offertes aux familles – un cadeau inouï en Israël, un pays dont l’espace est minuscule – avec la possibilité supplémentaire d’acquérir des terres pour l’agriculture.

Réinjecter les valeurs sionistes au sein de l’Etat juif

Jusqu’à présent, Ayalim s’est efforcé de recruter environ 1 400 étudiants par an en les installant dans 15 villages où les habitants bâtissent une communauté et se construisent eux-mêmes par le biais du travail physique, de la découverte de ce qu’ils sont et du bénévolat.

En 2014, plus de 40 % des diplômés des villages d’Ayalim vivaient encore dans leurs communautés, se lançant souvent dans des carrières dans des secteurs tels que l’éducation et les affaires sociales auprès des autorités locales.

Mais ils ont plutôt tendance à vivre en dehors des villes, dans des kibboutzim, qui font partie des autorités régionales et qui disposent de leurs propres services comme, par exemple, les écoles.

L’idée qui a motivé la construction de Maale Shahak est d’offrir au même type de public une nouvelle version de vie rurale et communautaire au sein des villes de manière à ce qu’ils puissent faire partie intégrante de la vie locale.

La construction d’une maison en préfabriqué à Shahak Heights. (Crédit : Shira Malul/via Ayalim)

Après Dimona, des quartiers temporaires similaires devraient être construits dans les villes de Yeruham et d’Arad, elles aussi situées dans le désert, avant l’établissement d’un quartier permanent qui viendra les remplacer. Tandis que des étudiants et des bénévoles construisent Maale Shahak, l’idée est que les résidents aident à construire, eux aussi, leurs communautés à l’avenir.

Ayalim prévoit également d’élargir le modèle en Galilée dans un second temps.

Dahan et le co-fondeur de l’association, Glicksberg, ont lancé Alayim lorsqu’ils ont terminé leur service militaire, désireux de travailler sur les idées de communauté et de développement social dans la périphérie géographique et socio-économique du pays – la Galilée au nord, le Negev dans le sud et les villes défavorisées au centre.

Le duo s’est inspiré de l’esprit pionnier qui régnait au début d’Israël, combinant la pensée sioniste avec le travail de la terre et de la construction.

« C’est l’idée de construire de vos propres mains qui attise l’esprit sioniste », déclare Jeremy Spicer, né en Australie, qui est chargé du développement au sein d’Ayalim.

Les membres de l’association utilisent un langage qui est peu entendu dans le discours public, aujourd’hui – faisant la promotion de personnalités sionistes telles que David Ben-Gurion et Joseph Trumpeldor et évoquant les moyens de construire des communautés et des sociétés.

Des bénévoles du service national au village étudiant de Dimona, Noga (debout), originaire de Tzurit, dans l’ouest de la Galilée, et Hila, d’Ein Vered, un moshav du centre du pays, aident à construire des maisons dans le quartier temporaire de Shahak Heights à Dimona, dans le sud d’Israël, le21 décembre 2020. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

« Quand je suis arrivé, ma mère me disait en permanence d’aller travailler dans un kibboutz et de construire sur cette terre », explique David Serrano, qui a immigré au sein de l’Etat juif il y a onze ans, depuis le Guatemala, et qui dirige dorénavant le village étudiant d’Ayalim qui se trouve à Ofakim, une ville du Negev. « C’est ce que j’ai fait – mais les kibboutz sont d’ores et déjà construits. A Ayalim, j’ai trouvé un endroit où on peut encore construire de ses propres mains ».

Si la conception sioniste pionnière a été cooptée, d’une certaine manière, par le mouvement pro-implantations en Cisjordanie au sein de l’Etat juif contemporain, Dahan et Glicksberg ont voulu faire renaître cet idéal à l’intérieur de la Ligne verte, où la nécessité du développement est une question consensuelle et non politique.

La majorité des résidents de Maale Shahak proviennent toutefois de la communauté nationaliste-religieuse, qui est considérée comme étroitement liée au mouvement pro-implantations en Cisjordanie – une expression de la bataille difficile que le groupe doit mener dans un contexte d’une société plutôt laïque.

« Chacun d’entre nous [à Maale Shahak] provenons de milieux similaires, du milieu nationaliste-religieux », indique Oria Levy, qui aide à assurer la coordination entre le quartier, la ville et Ayalim. « Toutes les femmes ont fait leurs études dans des ulpanot [écoles religieuses pour filles] et tous les hommes ont fréquenté des yeshivot« .

Levy note que si tout le monde est conscient que le quartier a pour vocation d’accueillir des Israéliens religieux ou non-religieux, provenant d’une grande variété de milieux, trouver des familles laïques susceptibles d’y emménager s’avère difficile.

Des étudiants et des bénévoles du service national font une pause à Shahak Heights, pendant le travail, avec David Serrano (en haut à gauche, immigrant du Venezuela qui dirige le village étudiant d’Ayalim à Ofakim, un village du Negev, et Nechami Genis, le directeur d’Ayalim (avec des lunettes de soleil). (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

Afin d’identifier un plus grand nombre de familles laïques, Ayalim travaille avec le réseau des mechinot – les académies pré-militaires – qui attirent elles aussi des jeunes gens motivés. L’association lancera aussi une nouvelle campagne de publicité, au mois de février, en direction de la communauté laïque.

L’homogénéité de la communauté a été quelque part un résultat inattendu des initiatives individuelles prises par les locataires, qui ont recruté des amis issus du même milieu, déclare Levy. Mais elle pense aussi que les jeunes membres du mouvement nationaliste-religieux ont été prêts à répondre à l’appel d’Ayalim parce que « dans notre communauté, on est abreuvé des idéaux du sionisme dès le lait maternel ».

Oria Levy. (Autorisation)

« Dès le plus jeune âge, on vous apprend à penser non seulement à ce qui est bon pour vous, mais aussi à quelque chose de plus large… On veut faire des sacrifices, on tire beaucoup de satisfaction du sentiment qu’on fait partie de quelque chose qui nous dépasse », explique-t-elle.

Tandis qu’elle a tenté de conserver bien vivant ce sentiment dans son nouveau foyer, elle a préféré laisser derrière elle les autres bagages issus de sa jeunesse à Kiryat Arba, une implantation de Cisjordanie construite aux abords de Hébron.

« Je veux élever ma famille, être heureuse, détendue. Je ne veux pas me battre contre les Arabes ou quoi que ce soit », s’exclame-t-elle. « Mais je veux aussi trouver une certaine forme de sens dans ce que je fais ».

Il reste tant d’espace pour croître

Dimona se trouve à environ 50 kilomètres seulement de Kiryat Arba, mais l’ambiance qui règne dans cette ville endormie du désert, qui accueille
40 000 résidents, nichée entre les collines arides et les panoramas du nord du Negev, n’a rien à voir avec l’atmosphère tendue de la Cisjordanie.

Située à mi-chemin entre Beer Sheva et l’extrémité sud de la mer Morte, Dimona avait été établie en 1955, en partie pour pouvoir offrir un logement aux ouvriers qui travaillaient dans le complexe chimique de la mer Morte.

Aujourd’hui, sa population est largement constituée d’immigrants d’Afrique du Nord – qui avaient été les premiers à s’y installer – et de nouveaux venus plus récents de Russie et d’Ukraine, arrivés dans les années 1990.

L’usine textile Kitan, qui avait ouvert ses portes en 1958 et qui avait employé, dans le passé, jusqu’à 2 000 personnes, avait fermé ses portes en 2012. Elle était restée vide jusqu’à l’arrivée d’Ayalim. Mais il y a aussi, aujourd’hui, des signes de renouveau. La population, à Dimona, augmente en moyenne de 4 % par an, signale Biton. De nouvelles résidences d’appartement et des maisons individuelles s’étendent dorénavant bien au-delà des immeubles ternes du centre-ville, construits lors de la fondation de la localité.

Des villas à Dimona, le 8 avril 2019. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel.)

En termes de territoire municipal, Dimona est, en fait, la plus grande ville d’Israël, s’étendant sur environ plus de 22 000 hectares de garrigue – moins d’un dixième a été développé. Environ 4 000 unités de logements ont été construites au cours des quatre dernières années et 26 000 sont actuellement prévues, avec tout l’espace nécessaire pour la croissance. C’est dans ce paysage urbain désertique que Maale Shahak et le quartier permanent qui le remplacera s’implantera – hors-réseau mais intimement lié à la ville.

Interrogé au sujet de Maale Shahak, le maire Benny Biton s’est montré enthousiaste : « La création d’un quartier rural dans une ville est sans précédent. » Mais cela lui rappelle aussi le tout premier Premier ministre du pays resté célèbre pour avoir cherché à faire fleurir le désert. « Nous sommes en train de donner vie à la vision de David Ben-Gurion ».

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