Macédoine du Nord : La première députée juive ne craint pas de briser les tabous
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Rasela Mizrahi, à droite, parle à un collègue pendant une réunion du cabinet à  Skopje, en Macédoine du nord, le 14 janvier 2020. (Autorisation : Parlement de Macédoine du nord/Via JTA)
Rasela Mizrahi, à droite, parle à un collègue pendant une réunion du cabinet à Skopje, en Macédoine du nord, le 14 janvier 2020. (Autorisation : Parlement de Macédoine du nord/Via JTA)

Macédoine du Nord : La première députée juive ne craint pas de briser les tabous

Controversée et sûre de ses luttes, Rasela Mizrahi est devenue une héroïne à droite ; d’autres, à gauche, se laissent aller à un antisémitisme jamais vu depuis la Shoah

JTA — La politique ne devait être qu’une courte interruption dans la carrière scientifique de Rasela Mizrahi.

Chercheuse juive spécialisée dans la procréation en Macédoine du nord, elle avait été nommée, l’année dernière, ministre du Travail par intérim et pour une période de cent jours dans son pays des Balkans, situé au nord de la Grèce. Elle avait été alors considérée comme un choix cohérent, bipartisan, qui saurait occuper le poste jusqu’aux élections.

« Je portais zéro intérêt à la politique », explique Mizrahi à la JTA. « Mais j’avais pensé que je transmettrais un message positif aux femmes. De plus, comme toute bonne fille de famille juive, je voulais faire la fierté de mes parents ».

Mais ce qui avait commencé comme un passage symbolique à une haute-fonction s’était transformé en querelles diplomatiques multiples qui avaient été l’occasion de la pire rhétorique antisémite jamais utilisée dans le pays.

Aujourd’hui, Mizrahi est devenue une héroïne improbable pour un grand nombre de conservateurs dans son pays et une combattante pour la préservation de la mémoire d’une communauté juive qui avait été presque entièrement décimée par les nazis et leurs alliés pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le Premier ministre de Macédoine Zoran Zaev passe devant des officiers de l’armée pendant une cérémonie à Skopje,, le 12 février 2019. (Crédit : AP Photo/Dragan Perkovksi)

Tout avait commencé au mois de février 2020, raconte-t-elle, au cours d’une conférence de presse de routine donnée au ministère du Travail situé dans la capitale de Skopje. Elle venait de prendre ses fonctions par intérim.

« J’ai parlé chômage, plan de relance, j’ai parlé social. Les sujets habituels », se souvient-elle. Mais dans les médias, le message de fond de Mizrahi s’était effacé devant la forme : En effet, se trouvait derrière elle et bien visible un grand panneau en bois sur lequel était écrit : « République de Macédoine ».

Ce qui avait été un problème dans la mesure où l’année précédente, la Macédoine avait changé son nom, devenant Macédoine du nord, cédant ainsi aux pressions exercées par le pays voisin, la Grèce, plus riche et plus grande. La Grèce affirmait depuis longtemps que l’ancien nom du petit État situé sur sa frontière nord impliquait des revendications territoriales sur la province septentrionale de la Grèce – qui s’appelle également Macédoine.

Ce panneau devait placer Mizrahi au centre d’un débat clivant entre, d’un côté, les Macédoniens qui considèrent le changement de nom, survenu en 2019, comme une reddition devant une puissance étrangère et les pacifistes, de l’autre, qui y voient un geste pragmatique qui a permis d’ouvrir la porte de l’OTAN à la Macédoine, et, à l’avenir, lui permettra de rejoindre peut-être l’Union européenne.

Mizrahi n’appartenait à aucun parti politique à l’époque et elle explique qu’elle n’a jamais eu l’intention de faire part d’une déclaration politique à la conférence de presse. Elle n’avait rien à voir non plus avec le panneau – qui, selon elle, « faisait partie des meubles ».

« Le panneau était là. Je ne l’avais pas placé moi-même », déclare-t-elle.

Photo d’illustration : Des employés installent un nouveau panneau avec le nom de république de Macédoine du nord sur la frontière sud avec la Grèce près de Gevgelija, le 13 février 2019. (Crédit : AP Photo/Boris Grdanoski)

Mais en tant qu’intervenante scientifique peu habituée aux délicatesses et autres nuances diplomatiques, Mizrahi n’avait pas caché son dédain pour le changement de nom controversé.

« Vous pouvez remercier ma prédécesseure qui n’avait pas commandé de nouveau panneau. Peut-être reconnaît-t-elle que ce pays est la république de Macédoine et que nous sommes des Macédoniens », avait dit Mizrahi aux journalistes en évoquant Mila Carovska, membre du parti SDSM, plutôt à gauche, qui avait été à l’origine du changement de nom.

L’ambassadeur grec dans le pays avait protesté contre ces propos, puis Nikola Dimitrov, vice-Premier ministre pour l’intégration européenne – et ancien ministre des Affaires étrangères dans le pays – avait averti que Mizrahi mettait les « aspirations euro-atlantiques » en danger. La ministre intérimaire avait été limogée cinq semaines seulement après son arrivée.

Mais ce qui aurait pu se terminer comme la mise à l’écart définitif d’une politicienne novice a finalement donné lieu à la première vague de rhétorique antisémite jamais connue dans le pays – dont Mizrahi a été la cible.

Photo d’illustration : Le président sortant Gjorge Ivanov, à droite, et le premier ministre Zoran Zaev pendant une cérémonie d’adieu au pape François à l’aéroport de Skopje, le 7 mai 2019. (Crédit : AP Photo/Boris Grdanoski)

Branko Trickovski, un journaliste bien connu et soutien du parti SDSM de gauche, avait raillé Mizrahi sur Facebook, la décrivant comme une fanatique du nationalisme macédonien et juif puisant sa force dans « le houmous à base de Juifs morts » dont elle se nourrissait.

Mersiha Smailovic, ancien responsable du ministère qu’avait dirigé Mizrahi, avait écrit sur Facebook que Mizrahi prévoyait d’installer un drapeau israélien dans son bureau. Un autre activiste de SDSM avait qualifié la scientifique de « Juive qui travaillait pour l’occupation nazie pendant la Seconde Guerre mondiale ».

Il y avait eu « un torrent, des centaines de messages antisémites. Des menaces de mort – même contre ma fille », explique Mizrahi, en évoquant sa petite fille de deux ans, la dernière venue dans le couple qu’elle forme avec son mari âgé de 43 ans, qui est né dans une famille orthodoxe chrétienne.

« J’ai encore peur. Pas tellement pour moi mais pour ma fille. Jamais je n’aurais pu penser qu’une telle chose arriverait dans ce pays où l’antisémitisme n’avait jamais fait partie de ma vie », explique Mizrahi. « Cela a changé la manière dont je regarde mon pays ».

Elle a aussi dû changer ses plans de carrière.

« J’ai décidé que je ne pouvais pas reculer, qu’il fallait que je reste et que je me batte », dit-elle.

La ministre du Travail de Macédoine du nord Rasela Mizrahi s’exprime pendant une conférence, au mois de décembre 2019. (Crédit : Facebook/Rasela Mizrahi via JTA)

Interrompant sa carrière de consultante et de chercheuse pour une firme pharmaceutique internationale, Mizrahi a rejoint le parti d’opposition de droite VMRO et elle est devenue députée au Parlement. Elle est la toute première Juive à occuper un tel poste depuis la dislocation de la Yougoslavie, en 1991.

Selon un rapport intitulé « Discours antisémite dans l’ouest des Balkans », qui a été publié cette année par l’ONG International Republican Institute dont la mission est de promouvoir la démocratie, l’affaire Mizrahi montre que « le narratif antisémite existe en Macédoine du nord et il est utilisé pour obtenir des gains politiques. L’antisémitisme est ainsi semé pour entraîner des divisions dans le pays, qui augmentent ensuite la vulnérabilité de ce dernier face aux manipulations ».

La rhétorique employée au sujet de Mizrahi a aussi choqué d’autres membres de la communauté juive – une minorité minuscule formée d’environ 200 personnes qui n’a jamais connu de croissance depuis la Shoah, quand les nazis et leurs collaborateurs avaient assassiné près de
98 % de la communauté juive macédonienne.

« On vivait ici sans déclarations antisémites avant », s’exclame Maja Susha, éducatrice et chercheuse spécialiste de la Shoah, membre également de la communauté juive de Macédoine du nord. « Mais après ce qui est arrivé avec Rasela, on a vu la vraie réalité ».

Susha qui, comme presque tous les Juifs de Macédoine, vit à Skopje. C’est une capitale tranquille où résident environ 25 % des deux millions d’habitants du pays, majoritairement dans des bâtiments croulants de l’ère soviétique qui côtoient un patrimoine stupéfiant de statues et de monuments de style classique.

Cet antisémitisme n’a pas surpris le père de Mizrahi, Viktor qui, pendant des années, a dirigé la communauté juive. La Shoah a eu une grande influence sur l’éducation donnée à Rasela et à son frère Rahamim par leurs parents, Viktor et Liljana, une convertie au judaïsme bien plus pratiquante, in fine, que son époux.

« J’ai été encouragée à devenir médecin. Rahamim, lui, a été encouragé à devenir avocat. Pourquoi ? Parce que ces professions sont tellement déterminantes que les personnes qui recourent à vos services se fichent de savoir si vous êtes Juif », dit Rasela Mizrahi. Ses parents « ont été terrifiés quand je suis entrée en politique », continue-t-elle. « Mais ils ont aussi été très fiers ».

Photo d’illustration : Des manifestants brandissent l’ancien drapeau national et des bannières portant des slogans patriotiques pour protester contre le changement du nom du pays devenu « Macédoine du nord » et dénoncer le « mépris » de l’identité nationale dans le cadre d’un processus d’intégration euro-atlantique du pays devant le parlement de Skopje, en Macédoine du nord, le 30 août 2020. (Crédit : AP Photo/Boris Grdanoski)

Au Parlement, Mizrahi se concentre sur des initiatives qui aideront les jeunes à pouvoir bénéficier d’une éducation en Macédoine du nord – qu’elle refuse encore d’appeler par son nouveau nom – et sur des projets permettant d’atténuer les conséquences de l’exode des cerveaux dans le pays. Mais ce sont les actions de Mizrahi en politique étrangère qui font les gros titres dans les Balkans.

En plus de s’opposer explicitement aux concessions faites à la Grèce, la députée est une critique fervente de ce qui s’apparente, selon elle, à des tentatives d’apaisement de la part du gouvernement de gauche à l’égard de la Bulgarie – autre puissante voisine dont les actions ont eu un effet dévastateur sur la propre famille de Mizrahi.

Le 30 décembre, Mizrahi a fait un discours au Parlement sur le rôle tenu par la Bulgarie pendant la Shoah, quand les forces bulgares avaient occupé le territoire qui est aujourd’hui celui de la Macédoine du nord et qu’elles avaient aidé à rassembler jusqu’à 98 % des 7 000 Juifs et plus de la région, qui avaient ensuite été déportés et assassinés par les troupes allemandes.

Se tenant devant l’arbre de Noël géant qui trône dans le Parlement de Skopje pendant les fêtes, Mizrahi a présenté des photos de ses proches décédés et elle a interrogé le Premier ministre Zoran Zaev : « Qui les a
tués ? »

La vidéo, qui est devenue virale sur les réseaux sociaux locaux, était venue protester contre la décision prise, l’année dernière, par Zaev de supprimer de tous les bâtiments gouvernementaux les plaques de commémoration de victimes de la Seconde Guerre mondiale qui précisaient que leurs bourreaux avaient appartenu à « l’occupation fasciste bulgare », parce que « la Bulgarie n’a pas été une force d’occupation fasciste de la Macédoine mais un pays administrateur », comme l’avait estimé le Premier ministre.

« Ce n’est pas le stylo d’un administrateur qui a assassiné ma famille, M. Zaev », avait rétorqué Mizrahi devant le Parlement.

Cette protestation avait suivi une dénonciation similaire de la part de l’organisation République de Macédoine du nord – une ONG représentant les intérêts de la communauté juive de Macédoine. L’année dernière, elle avait accusé la Bulgarie de « blanchir délibérément son Histoire et son passé sombre, dénaturant ainsi la vérité au sujet de la Shoah ».

Mais le discours tenu par Mizrahi aura été la toute première fois où cette accusation a été débattue d’une telle façon au Parlement, selon Sasha Uzunov, journaliste basé en Australie et expert de la politique macédonienne. Ce qui a contribué à faire de Mizrahi « une politicienne très visible », a-t-il continué.

Ce discours et sa dénonciation du changement de nom ont transformé Mizrahi en « une sorte d’héroïne » pour de nombreux habitants de Macédoine du nord, ajoute Susha. Elle prend également la parole au nom d’un grand nombre des Juifs de Bulgarie, estime de son côté Lyna Degen, psychologue juive néerlandaise, née en Bulgarie, qui a beaucoup écrit sur la Shoah dans son pays natal.

« Le danger en Macédoine, de ce que je constate, c’est que le responsable du pays souhaite réviser l’Histoire de la Shoah afin de satisfaire la Bulgarie parce qu’il a besoin du soutien de cette dernière pour intégrer l’Union européenne », déclare Degen.

« Il est très inhabituel qu’une politicienne juive s’efforce ainsi de sensibiliser aux atrocités qui ont été commises par les forces bulgares », ajoute-t-elle. « Je ne vois aucun autre politicien qui l’ait fait » à l’exception de Mizrahi.

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