« Masel Tov Cocktail » explore les préjugés sur les jeunes Juifs allemands
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Mickey Paatzsch, à gauche, et Arkadij Khaet sur le tournage. (Autorisation : 'Masel Tov Cocktail'/ via JTA)
Mickey Paatzsch, à gauche, et Arkadij Khaet sur le tournage. (Autorisation : 'Masel Tov Cocktail'/ via JTA)

« Masel Tov Cocktail » explore les préjugés sur les jeunes Juifs allemands

Ce court-métrage doux-amer de 30 minutes, réalisé par Arkadij Khaet et Mickey Paatzsch, qui se moque d’une société pas encore à l’aise avec ses Juifs, est à découvrir en ligne

BERLIN (JTA) — Il y a une croix gammée qui a été dessinée dans les toilettes du lycée. Dima Liebermann, protagoniste du court-métrage allemand « Masel Tov Cocktail, » utilise un marqueur pour changer l’aspect du symbole de haine, en y ajoutant des yeux et des ailes.

« Jolie chouette », commente une jeune fille qui se trouve là, avec Dima.

« Une chouette nazie », répond-il avec un sourire narquois.

C’est ainsi que commence le film, sombre et drôle à la fois, qui résume en 30 minutes la vie d’un jeune Juif en Allemagne en se concentrant sur une journée, et qui se moque doucement d’une société qui n’est pas encore très à l’aise dans ses interactions avec sa population juive.

Dima, un jeune garçon à l’esprit vif, un macho dont les muscles apparaissent sous un simple tee-shirt blanc – et qui s’adresse souvent au spectateur en le prenant directement à parti, s’efforçant d’abattre les murs dans des plaidoyers passionnés en faveur d’une meilleure compréhension – ne se conforme à aucun des stéréotypes sur les Juifs entretenus par ses voisins et par son entourage.

Le film, qui a été réalisé par Arkadij Khaet et Mickey Paatzsch, âgés tous les deux de 29 ans, a été projeté pour la première fois l’année dernière lors de la 42e édition du Festival du film Max Ophüls, en Allemagne, et il a été présenté dans tout le pays mais aussi aux Etats-Unis, en Amérique du sud et en Asie, glanant plusieurs prix sur son passage. Il va être aujourd’hui présenté lors de certains festivals du film juif américains qui sont organisés en ligne, notamment au festival de Palm Beach, en Floride (qui dure jusqu’au 1er avril), à celui d’Atlanta (prévu du 17 au 28 février) et au festival de Miami (du 15 au 29 avril).

L’année dernière, Khaet a remporté le Civis Media Prize, un prix considéré comme l’une des plus importantes distinctions venant récompenser les projets liés aux sujets de l’intégration et de la diversité culturelle.

Khaet s’est inspiré de sa propre expérience en écrivant le film, et les rencontres faites par Dima proviennent directement de la vie réelle du réalisateur. Il compare son court-métrage à un road trip réalisé à travers une petite ville allemande – un voyage qui se serait concentré sur un seul jour.

La thématique commune est la manière dont les Allemands tentent de catégoriser l’identité juive de Dima par le biais de points de vue variés. Il y a le camarade de classe qui se laisse aller à des gestes et à des propos antisémites ; le passant, croisé dans la rue, qui se hâte de confirmer qu’aucun de ses ancêtres n’a été nazi ; ou une enseignante que Khaet décrit comme philosémite et qui lui demande de partager ses récits de la Shoah avec les élèves de sa classe – présumant qu’il en a, bien sûr, à raconter.

Les gens me disent…’Wow, j’avais jamais rencontré de Juif.’ Puis, sans raison, après deux bières, ils commencent à me dire que leurs grands-parents ou arrière-grands parents n’étaient pas des nazis, mais qu’ils ont, au contraire, lutté dans la résistance ou sauvé des Juifs

« L’une des situations les plus banales, c’est les gens qui me disent : ‘Wow, j’avais jamais rencontré de Juif’, », dit Khaert. « Puis, sans raison, après deux bières, ils commencent à me dire que leurs grands-parents ou arrière-grands parents n’étaient pas des nazis, mais qu’ils ont, au contraire, lutté dans la résistance ou sauvé des Juifs ».

« Masel Tov Cocktail » se confronte à ce type d’affirmations, faisant des pauses dans la narration pour brièvement présenter des chiffres. Un exemple : 29 % des Allemands pensent que leurs ancêtres ont tenté, pendant la guerre, de venir en aide aux victimes de la Shoah en, par exemple, cachant des Juifs. En réalité, cela a été le cas de moins de 0,1% des Allemands (les résultats proviennent de diverses sources présentées dans le générique de fin).

Alexander Wertmann dans le rôle de Dima dans ‘Masel Tov Cocktail.’ (Crédit : Nikolaus Schreiber/ via JTA)

Khaet pense que les Allemands – c’est la troisième ou la quatrième génération après la Shoah – ressentent le besoin de se justifier sans même être interrogés. La raison en est, selon le film, que les Allemands n’ont été amenés à découvrir la culture juive que par le biais de la Seconde Guerre mondiale et des films réalisés sur le génocide, dans lesquels les Juifs sont presque exclusivement présentés comme des victimes.

« En contraste, aux Etats-Unis, la culture juive est plus universelle, elle est plus largement présente au cinéma, dans la comédie, dans la littérature », explique Khaet. « Un phénomène qui n’existe tout simplement pas en Allemagne ».

La représentation des Juifs russophones

Comme c’est le cas également du personnage de Dima, Khaet et sa famille sont arrivés en Allemagne dans le cadre de l’immigration juive qui, au début des années 1990, a suivi l’effondrement de l’Union soviétique. Plus de 200 000 Juifs soviétiques avaient immigré pendant cette période dans le pays. Khaet, dont la famille est originaire de Moldavie, a grandi à Oberhausen, une ville d’environ 211 000 habitants située dans la région industrielle de la Ruhrgebiet, à l’ouest de l’Allemagne.

« Si on se place d’un point de vue strictement juif, cette enfance a été un peu solitaire », raconte-t-il. « Mais j’ai été finalement capable de trouver une bonne structure pour interagir avec d’autres Juifs et pour développer et renforcer cette partie de mon identité ».

Des organisations contre le ZWST (Centrale d’aide sociale des Juifs en Allemagne) et Netzer Olami, un mouvement progressiste pour les jeunes Juifs, l’y ont aidé. De 12 à 16 ans, Khaet est allé au machanot (camp d’été) de Netzer, puis il est devenu lui-même responsable et organisateur de ces camps pour adolescents. A l’âge de 18 ans, il a pris une année sabbatique en Israël grâce au groupe Shnat Netzer, issu du judaïsme progressiste et réformé qui s’adresse aux adolescents et aux jeunes adultes.

Une scène de ‘Masel Tov Cocktail.’ (Capture d’écran : YouTube)

Khaet dit que l’une des raisons qui lui a donné envie de faire le film, cela a été l’idée de pouvoir représenter la communauté juive russophone en Allemagne. Selon le Conseil central des Juifs d’Allemagne, plus de la moitié des Juifs ayant immigré de l’ex-Union soviétique se sont installés dans des communautés déjà établies dans le pays.

« C’est une communauté que personne ne connaît », explique-t-il. « Quand vous demandez à des Allemands d’où viennent les Juifs, ils pensent tout de suite à Israël ou aux Etats-Unis ».

Quand vous demandez à des Allemands d’où viennent les Juifs, ils pensent tout de suite à Israël ou aux Etats-Unis

Un Juif qui riposte

Khaet a aussi souhaité élargir l’identité des Juifs allemands à l’écran.

Au début de « Masel Tov Cocktail, », Dima, âgé de 16 ans, frappe un camarade au visage après une blague sur la Shoah. Ses parents lui demandent vivement de s’excuser, mais l’adolescent s’y refuse obstinément et aussi longtemps qu’il le pourra.

« Les personnages juifs, dans les médias allemands, c’est toujours une accumulation de clichés, de stéréotypes, et le narratif tourne toujours autour de la confrontation entre l’agresseur et la victime », note Khaet. « Ils traitent en permanence de sujets comme la Shoah et l’antisémitisme ».

Il souligne que le commissaire de police juif de la série « Tatort » incarne un exemple rare de personnage juif non-stéréotypé dans les médias allemands.

Nous avons voulu montrer un Juif qui riposte et qui n’est pas une victime

« Nous avons voulu montrer un Juif qui riposte et qui n’est pas une victime », dit Khaet.

Le « nous » se réfère au coréalisateur du court-métrage, Paatzsch, qui n’est pas lui-même Juif. Akadij et Paatzsch s’étaient rencontrés la première fois à Cologne, alors qu’ils faisaient leurs études de cinéma. « Masel Tov Cocktail » est leur troisième projet commun.

Selon Paatzsch, la vision de Khaet est celle d’un « film d’art et d’essai », avec pour origine ses nombreuses notes écrites au fil des années au sujet de ses expériences avec les Allemands ou de son identité juive.

Le script était déjà dans sa troisième version quand Paatzsch a rejoint le projet. S’il a été tout de suite convaincu du potentiel du scénario, il reconnaît s’être alors interrogé sur la raison qui avait pu amener Khaet à désirer que lui, un Allemand non-juif, vienne s’impliquer dans l’aventure.

« C’est un peu le principe du compagnon de route », explique Khaet. « J’ai eu pour ma part le sentiment qu’on pourrait tout simplement réaliser un meilleur film grâce à nos deux regards, à deux réalisateurs ».

Le « privilège de se mettre en colère »

Et la réponse à cette collaboration a été majoritairement enthousiaste – ce qui a surpris le duo.

« On avait pensé que le film pourrait diviser et que les spectateurs non-juifs se sentiraient trop attaqués pour apprécier le film », s’exclame Paatzsch.

Le court-métrage a aussi été projeté lors de la 26e édition du festival du film juif de Berlin & Brandenburg au mois de septembre, présentant l’histoire à un public majoritairement juif pour la toute première fois.

« Ce qui m’a réellement fait plaisir, c’est l’approbation donnée par la communauté juive », souligne Khaet. Des fans ont écrit aux réalisateurs, les remerciant pour les avoir présentés de manière différente.

Une scène de ‘Masel Tov Cocktail.’ (Capture d’écran : YouTube)

Khaet pense que cette perspective différente va encore se développer en Allemagne grâce aux Juifs qui ont grandi dans le pays, qui ont fréquenté le système scolaire allemand et qui deviennent aujourd’hui des artistes qui utilisent notamment leur art pour explorer leur identité.

« C’est un privilège de pouvoir se permettre d’être en colère », dit-il, faisant référence à sa capacité de dépeindre un personnage juif se distinguant par son tempérament vif et irrité dans l’Allemagne contemporaine. « C’est une position privilégiée et il a fallu des années pour y arriver ».

Khaet considère que la variété des représentations possibles de personnages juifs dans les médias allemands sera de mieux en mieux représentée avec la diversification des groupes juifs dans le pays. Il évoque, par exemple, les organisations Ernst-Ludwig Ehrlich Studienwerk, Keshet Deutschland et l’Union des étudiants juifs – aucune n’a encore fêté son dixième anniversaire – qui aident à soutenir une vie juive pluraliste en Allemagne.

« Il y a vingt ans, il n’y avait que la vie communautaire et une seule organisation représentatrice de la vie juive en Allemagne comme le Conseil central des Juifs d’Allemagne », note-t-il. « Aujourd’hui, en particulier dans les villes plus importantes, il y a de multiples opportunités d’apprendre à connaître et de vivre son identité juive par d’autres biais que ceux du souvenir et de la religiosité ».

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