Rechercher
  • Une photo de "Minyan" du réalisateur Eric Steel. (Crédit : autorisation)
    Une photo de "Minyan" du réalisateur Eric Steel. (Crédit : autorisation)
  • Une photo de "Minyan" du réalisateur Eric Steel. (Crédit : autorisation)
    Une photo de "Minyan" du réalisateur Eric Steel. (Crédit : autorisation)
  • Une photo de "Minyan" par le réalisateur Eric Steel. (Crédit : autorisation)
    Une photo de "Minyan" par le réalisateur Eric Steel. (Crédit : autorisation)
  • Une photo de "Minyan" du réalisateur Eric Steel. (Crédit: autorisation)
    Une photo de "Minyan" du réalisateur Eric Steel. (Crédit: autorisation)
  • Une photo de "Minyan" par le réalisateur Eric Steel. (Crédit: autorisation)
    Une photo de "Minyan" par le réalisateur Eric Steel. (Crédit: autorisation)
Interview

« Minyan », l’un des dix meilleurs films de l’année

La description étonnamment fidèle à la réalité des immigrants juifs russes dans le Brooklyn des années 1980 n’entrave pas le message universel du film juif et LGBT d’Eric Steel

NEW YORK – Une célèbre citation attribuée à James Joyce dit : « Dans le particulier est contenu l’universel ». Si vous y croyez, alors « Minyan » est le film le plus « universel » de l’année.

« Minyan », réalisé par Eric Steel et adapté d’une nouvelle écrite par David Bezmozgis, est une histoire de passage à l’âge adulte extraordinairement observée, patiente et perspicace, qui se déroule dans le quartier juif russe de Brighton Beach, à Brooklyn, au milieu des années 1980. Samuel H. Levine incarne un lycéen qui a immigré aux États-Unis il y a suffisamment longtemps pour perdre son accent, mais qui se souvient encore du voyage en avion.

L’histoire commence avec la mort de la grand-mère de David. Son grand-père (Ron Rifkin) a besoin d’un appartement plus petit, et s’il accepte d’aider une petite communauté à former un minyan, [quorum de dix hommes adultes nécessaire à la récitation des prières les plus importantes de tout office ou de toute cérémonie (NDT)], il peut passer en tête d’une liste de logements subventionnés. (« Toujours des listes », marmonne le grand-père, l’une des nombreuses notes de grâce de la spécificité du film).

Dans le nouvel immeuble, David rencontre deux hommes plus âgés (Herschel et Itzik) qui, selon lui, sont plus que de simples colocataires. Dans le même temps, David est confronté à sa propre sexualité et prend le métro de Brighton Beach à Manhattan – qui pourrait aussi bien être une autre planète – pour faire la tournée des bars gays.

Je ne souhaite pas dévoiler la suite de l’histoire, mais je tiens à rappeler que le film, sorti le 22 octobre au IFC Center de New York avant d’être diffusé sur les services de streaming une semaine plus tard, est époustouflant par son sens du temps et du lieu. De la vodka bon marché versée dans des bouteilles de luxe pour faire impression, aux sufganiyot (les beignets traditionnels juifs de Hanoukka), en passant par les luminaires dans une synagogue de fortune, il est rare de regarder un film qui semble si réel. Les performances sont toutes formidables, et le « klezmer cinématographique » du célèbre clarinettiste/compositeur David Krakauer (avec sa collaboratrice habituelle, la pianiste Kathleen Tagg) est extraordinaire.

« Minyan » est l’un des meilleurs films – juifs, gays, new-yorkais des années 80 ou autres – sortis cette année.

C’est le premier film narratif d’Eric Steel, mais c’est l’œuvre d’un artiste mature. La carrière d’Eric Steel dans l’industrie du divertissement a débuté dans les années 1980, en travaillant pour les célèbres producteurs Michael Eisner et Jeffrey Katzenberg. Il est devenu producteur lui-même après avoir travaillé dans l’édition de livres, puis s’est tourné vers les films documentaires au milieu des années 80. La conversation que j’ai eue avec Steel a été modifiée pour plus de clarté.

Une photo de « Minyan » du réalisateur Eric Steel. (Crédit : autorisation)

J’ai vu « Minyan » pour la première fois lors d’une petite projection critique à New York, avant le Festival du film de Berlin, fin janvier ou début février 2020. Puis le monde entier a changé avec la COVID, et cela pourrait aussi bien être il y a une vie entière. Je l’ai regardé à nouveau l’autre jour, et au fur et à mesure, c’était moins « Ah, oui, je me souviens de ça » que « Oh, wow, je pensais avoir rêvé de ça ». C’est l’effet que ce film a sur moi.

Oh, wow, j’aime ça !

Il y a quelque chose à propos des lieux, du rythme, de la façon dont ça s’enchaîne – on n’en fait plus des comme ça. Je ne peux pas imaginer qu’il a été facile de trouver le financement pour quelque chose comme ça.

C’était un défi, mais à ce stade, je sais qui je suis en tant que conteur. C’est quelque chose que je veux faire depuis que je suis enfant, mais pendant de nombreuses années, je me suis refusé à faire les choses « comme ça ». J’ai donc travaillé comme cadre, comme producteur, j’ai travaillé pour que d’autres personnes puissent raconter leurs histoires. Finalement, il y a eu un moment où j’ai su que je devais raconter une histoire comme je le voulais.

J’ai reçu des notes de studio pendant des années. Je sais tout ce qu’il faut dire : « Vous devez resserrer les choses dans les 30 premières minutes, et X doit se produire dans les 60 minutes », et j’ai reçu de nombreuses notes sur ce projet où il était question de [claquer des doigts pour « continuer à avancer »], mais je me suis dit que je ne pouvais raconter cette histoire que de la manière dont je savais le faire. Heureusement, j’ai eu le privilège de le faire.

C’est un film hybride inhabituel. Il s’agit d’une adaptation de la nouvelle de David Bezmozgis, à laquelle se mêlent vos souvenirs d’enfance.

Et l’histoire de Bezmozgis comporte des éléments de mémoires ; c’est vraiment sa vie.

Je n’ai pas lu l’histoire, mais j’ai cru comprendre qu’il s’agissait d’immigrants lettons à Toronto, alors qu’ici ce sont des Russes à Brighton Beach, Brooklyn, et, surtout, qu’il n’est pas gay.

Si vous lisez la nouvelle [après avoir vu le film], vous aurez peut-être l’impression, comme vous l’avez dit au début, d’avoir rêvé de tout cela. Il y a des détails auxquels je me suis accroché pour sauver ma vie, pour les mélanger à d’autres détails et raconter mon histoire.

Et c’est ce que David dirait : « Oh, je connais cette histoire, mais ce n’est plus la mienne, c’est la tienne. »

Le réalisateur Eric Steel. (Crédit : autorisation)

Les détails sont vraiment ce qui fait la différence pour moi, notamment avec les trois personnages plus âgés. Quelle part de Ron Rifkin dans le rôle du grand-père provient de vos propres souvenirs ?

J’étais très proche du père de ma mère, même s’il est mort quand j’avais six ans. Ma relation avec Ron est presque comme si cet homme était revenu dans ma vie 50 ans plus tard. Ils ont une stature similaire, et Ron est si chaleureux, mais aussi légèrement réservé. Il n’a pas eu à faire grand-chose pour faire ressortir la partie de moi qui aimait mon grand-père.

C’est drôle, le personnage principal déteste Brighton Beach et veut en sortir, mais moi je regarde et je me dis « Eh, c’est plutôt sympa ! ». Toute la direction artistique, les intérieurs de la synagogue, les bâtiments, l’ascenseur de Shabbos, tout cela semble si juste.

L’ascenseur n’était pas situé au même endroit que le bâtiment, c’était de la magie du cinéma. Mais Brighton Beach en général ressemble toujours à une capsule temporelle. Il n’y a pas besoin de changer grand-chose pour que l’on se sente dans les années 1980. Lorsque nous avons tourné en hiver, les femmes portaient encore les fourrures qu’elles avaient apportées de Russie. Ce ne sont pas des fourrures qu’une femme américaine achèterait.

Je me souviens de l’immeuble de mes grands-parents, avec des appartements sombres et petits, et beaucoup d’escaliers. C’est peut-être parce que j’étais petite, mais les Européens de l’Est accrochent leurs photos très haut sur le mur. Presque comme s’ils étaient des icônes, regardant un autel. Je me souviens de l’odeur des couloirs : oignons, strudel, et bortsch bizarre. Pas le bortsch violet auquel on pense dans une charcuterie juive, mais le bortsch vert, le bortsch blanc. L’odeur de la poitrine brûlée. Je voulais que les murs de ce film sentent comme ça.

La spécificité des personnages est formidable, comme la mère qui était dentiste en URSS et qui travaille maintenant comme assistante dentaire, mais qui fait de la dentisterie clandestine la nuit. Qui pourrait penser à un dentiste sous couverture ?

Tout cela vient en grande partie des nouvelles de David. Le moment où ils partagent tous du gaz hilarant, c’est moi qui l’ai inventé.

Une photo de « Minyan » par le réalisateur Eric Steel. (Crédit: autorisation)

Il y a un grand paradoxe avec elle, car au début, elle insiste pour que son fils reste à la yeshiva. On dirait qu’elle tient à ce qu’il conserve son identité juive. Mais plus tard, elle est ravie qu’il sorte avec, comme elle le dit en plaisantant, une shiksa (non juive).

Je ne pense pas qu’elle veuille qu’il fréquente cette école pour conserver son identité juive, mais plutôt pour qu’il s’y sente en sécurité. Elle se souvient de la façon dont les Juifs étaient battus dans les écoles russes. Il s’agit plutôt d’un refuge pour lui, et le fait qu’il sorte avec elle est un moyen plus rapide de s’intégrer.

C’est exactement pour cela que le film est génial ; il ne vous donne pas de leçon. Vous devez y réfléchir. Une autre interprétation, je suppose, est qu’elle soupçonne qu’il est gay, qu’elle préférerait qu’il ne le soit pas, et qu’elle s’empresse donc de la promouvoir, du genre « Oh, elle est si belle ».

Ça pourrait en faire partie, aussi. Je veux dire, je pense que la plupart des mères sont conscientes – en tout cas, ma mère était consciente qu’elle avait un fils gay. Et elle était ravie quand j’avais des petites amies, genre « Oh, fantastique ! » Et ma grand-mère, même après que j’ai fait mon coming-out, disait toujours, « Non, non, il rencontrera la bonne femme. » Parce que dans l’ancien pays, être gay n’était même pas une option.

Une photo de « Minyan » du réalisateur Eric Steel. (Crédit : autorisation)

C’est pourquoi le couple gay plus âgé, joué par Mark Margolis et Christopher McCann, est si touchant. On ne voit jamais ce genre de choses. J’ai été particulièrement séduit par la scène de l’enterrement. C’est tellement réservé. Je la regarde et je suis bouleversé, mais à l’écran, tout est retenu.

Il a droit à une réplique. « C’était mon ami. » Il y a tellement de choses qu’il veut dire. Il jette un coup d’oeil au rabbin, mais ne peut pas le dire.

C’est mon premier long-métrage narratif, alors tout ce que j’ai fait en regardant les prises, c’était de me demander : « Est-ce que je crois à ça, ou est-ce qu’on me vend quelque chose ? » Quand vous faites un documentaire, vous pouvez souvent anticiper le script qu’ils vont lire. Une tête parlante aura souvent l’air de dire : « C’est le point que j’ai été amené à dire pour faire avancer l’histoire, alors je vais le dire. » Dans ce cas, nous avons toujours cherché à dépasser le moment où quelqu’un « joue ».

C’était difficile de tourner parce que nous étions dans une synagogue orthodoxe, et c’était le vrai rabbin. Il est évidemment assez progressiste parce qu’il connaissait l’histoire, mais le simple fait d’être dans cet espace a presque créé une limite pour savoir jusqu’où nous pouvions aller.

Y a-t-il d’autres films que vous avez montrés à la distribution ou à votre directeur de la photographie ?

Nous avons regardé « Ida » et regardé de vieilles photos de Brighton Beach.

Une photo de « Minyan » par le réalisateur Eric Steel. (Crédit : autorisation)

« Ida » s’ouvre sur ce premier plan qui ressemble à une photographie, et c’est la même chose pour « Minyan ». Saviez-vous dès le premier jour que ce serait l’ouverture ?

C’est drôle que vous demandiez ça. Nous l’avons tourné le deuxième jour, et j’avais une image très différente dans ma tête. C’est en fait un minyan, et je voulais un tableau de tous ces gens, comme le début d’une pièce. Mais alors que nous faisions le plan, la pièce était trop petite, c’était trop confus. Alors, presque par colère, j’ai juste dit : « Sortez les figurants. » Mais il n’y avait nulle part où les mettre. Alors j’ai dit : « Mettez-les tous derrière moi. »

Et j’ai réalisé que ça faisait partie du film. On vous demande de comprendre ce que signifie l’appartenance. Soit à un minyan, soit à une communauté, soit à une famille. Ainsi, avec ces personnes derrière moi, il est devenu facile pour l’acteur jouant le rôle de David [Samuel H. Levine] de déterminer où il regardait ; il regardait littéralement les autres hommes composant le minyan.

C’est l’art qui reflète la vie. Les hommes du minyan de votre histoire doivent simplement être là. Peu importe qui ils sont ou ce qu’ils croient, il suffit simplement d’être présent pour modifier la pièce.

Oui, ils n’ont pas eu à participer autrement qu’en disant « uh-meyn » [amen]. Et si vous regardez ce film avec un bon système de son, vous les entendrez derrière vous.

Une photo de « Minyan » du réalisateur Eric Steel. (Crédit: autorisation)

Deux auteurs font l’objet d’une attention particulière dans ce film : James Baldwin et Isaac Babel. Pensez-vous qu’il s’agisse de la première connexion entre ces deux auteurs ?

Je ne suis pas assez érudit pour le savoir. Je ne sais pas si Baldwin a lu Babel. Mais ils étaient tous deux des écrivains qui s’intéressaient beaucoup à ce qui se trouvait à l’intérieur et à l’extérieur des limites de la société. À son époque, Babel était probablement considéré comme aussi provocateur que Baldwin, mais peut-être pas aussi philosophique.

Je les ai lus tous les deux en grandissant, surtout Baldwin. Ma famille, qui remonte à mes grands-parents, était très consciente des problèmes de race en Amérique, aussi ai-je lu très tôt beaucoup de ses ouvrages sur le sujet. Quand j’avais à peu près le même âge que David dans ce film, j’ai lu « La chambre de Giovanni » et j’ai réalisé : « Oh mon Dieu, Baldwin est gay ! ». Parce qu’à l’époque, il y avait si peu de personnalités homosexuelles auxquelles j’étais exposé. Paul Lynde était dans « Hollywood Squares », mais les gens disaient « Oh, il est juste flamboyant ».

Alors le lire dans un livre, pour moi, a changé tellement de choses. C’est ainsi que j’ai commencé à rassembler toutes les possibilités. Et on le voit dans le film : David rencontre le barman, il trouve le livre de Baldwin qu’il lisait. Il va chez les voisins, et ils lui donnent le livre de Babel. Le grand-père dit que tout est dans la Torah, il suffit de tourner les pages et tu le trouveras. On dit que les juifs sont le peuple du Livre, non ? Tout comme vous pouvez créer votre propre minyan, d’une certaine manière, j’ai l’impression que vous pouvez aussi créer votre propre livre.

Parlez-moi un peu de la musique.

Je savais que je voulais une musique de clarinette dès le départ. La femme qui joue la petite amie du grand-père, Eleanor Raissa, est une fantastique chanteuse yiddish. Elle m’a invité à un concert au Carnegie Hall où se produisaient David Krakauer et Kathleen Tagg, et j’ai eu l’impression de me dire : « Voilà, c’est ça ». Si vous fermez les yeux, la musique a presque une structure d’opéra, laissant entendre : « Voici le chagrin d’amour, voici la nostalgie. » Ils ont été incroyables dans la composition de la partition, dans le fait que nous parlions tous à travers elle. C’était presque comme s’ils étaient des acteurs.

Je pensais parler de ce film comme de « Kvell Me By Your Name », mais je me suis souvenu que les personnages de « Call Me By Your Name » sont également juifs. Le personnage de Timothée Chalamet a même une réplique du genre « Nous sommes des Juifs discrets », ou quelque chose comme ça, non ?

Eh bien, ce ne sont pas des juifs discrets.

read more:
comments