Mon ‘Jeu de la Dame’ à moi en ex-URSS
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Ira Tolchin Immergluck en novembre 2020. (Autorisation)
Ira Tolchin Immergluck en novembre 2020. (Autorisation)
Témoignage

Mon ‘Jeu de la Dame’ à moi en ex-URSS

La série Netflix m’a ramenée à mon enfance, quand je jouais aux échecs dans des tournois en Russie. Mais là-bas, les fillettes ne jouaient pas contre les champions du monde…

Les dernières scènes du « Jeu de la Dame », la série qui fait actuellement un carton sur Netflix, m’a ramenée dans l’arrière-cour de mon grand-père, en URSS, au cours de l’année 1985.

Elizabeth Harmon, la personnage au centre de la série, est en train de descendre l’avenue Karl Marx, à Moscou, se dirigeant vers des tables où se sont installés des retraités soviétiques qui jouent, attentifs et passionnés, au jeu des rois. Harmon vient de remporter le championnat du monde d’échecs et les hommes la reconnaissent, l’étreignent, saluent sa réussite avec enthousiasme – un moment profondément émouvant qui vient marquer la fin de la quête et du voyage de la jeune femme.

Avec une seule déception : celle qu’une telle scène ne soit finalement possible que dans l’imaginaire des créateurs de la série.

Dans le monde réel, si les femmes sont autorisées à participer au championnat du monde d’échecs, elles se présentent en réalité dans une catégorie différente et ne rivalisent pas avec les hommes pour arracher ce titre prestigieux. C’est quelque chose que je sais. Par expérience.

Impossible de faire exprès de perdre

Quand j’allais rendre visite à mes grands-parents, à Khabarovsk, j’y trouvais toujours mon grand-père Liev et ses amis dans la cour de l’immeuble grisâtre, assis autour de la table, en train de jouer aux échecs. Et juste avant mon entrée au CP, j’avais pris place aux côtés de mon grand-père et je lui avais demandé de m’expliquer le jeu. Liev – qui était considéré comme un excellent joueur par ses amis – avait pris très à cœur cette mission.

Mon grand-père Liev m’avait répondu qu’il était impossible de faire exprès de perdre aux échecs, pas même pour faire plaisir aux enfants

Après m’avoir enseigné tous les coups possibles, il avait commencé à me battre sans pitié, une partie après l’autre. Je me souviens m’être sentie contrariée de perdre en permanence et lui avoir demandé pourquoi il ne pouvait pas s’incliner face à moi au moins une fois, de manière à ce que je puisse découvrir le sentiment puissant de remporter la victoire – je n’avais que cinq ans à l’époque. Grand-père Liev m’avait alors répondu qu’il était impossible de faire exprès de perdre aux échecs, pas même pour faire plaisir aux enfants et que si je voulais gagner, alors il fallait que j’y parvienne par moi-même.

Cette victoire très attendue, j’en avais enfin goûté le bonheur et la fierté moins d’un an après.

Ira Tolchin Immergluck à l’âge de six ans, juste avant d’entrer au CP – l’âge auquel elle a commencé à jouer aux échecs. Ici, au dernier jour du jardin d’enfants à Khabarovsk. (Autorisation)

Le jeu m’avait fasciné. Enfant, je voulais y jouer en permanence et je proposais une partie à tous ceux que je rencontrais, indépendamment de leur âge. Et, chance inouïe, dès le début de l’année scolaire, l’entraîneur du club d’échecs de ma ville était venu dans mon école pour recruter des enfants. Et je m’y étais immédiatement inscrite.

Pour la toute première fois, j’avais ressenti une joie authentique et un intérêt infini à faire quelque chose. J’avais assisté à tous les tutorats, j’avais appris rapidement, j’avais découvert que j’avais des capacités et du talent. J’adorais gagner et je voulais au plus profond de moi-même pouvoir me consacrer à un quotidien formé d’entraînements et de tournois.

C’était une période où les échecs étaient non seulement un sport, mais aussi une partie intégrante de la culture soviétique. Garry Kasparov, le plus célèbre joueur d’échecs de tous les temps – il a également conseillé Netflix pendant le tournage du « Jeu de la Dame » – venait de remporter le championnat du monde. Avec mes amis, nous parlions des échecs, nous rêvions des échecs, nous adorions tout ce qui pouvait avoir un lien avec les échecs.

Un enthousiasme qui n’était guère partagé par mes parents.

En plus du club d’échecs, je m’étais également inscrite à des cours de piano. Ce qui ne consistait pas seulement à se livrer à une activité extra-scolaire, mais à se rendre aussi à une autre école, soumise à d’autres obligations, avec des cours intenses et accaparants, tous les après-midis. Alors que j’étais déjà à l’étape de pré-sélection, quand il m’était clairement apparu que je me sentais terriblement en décalage avec cette activité, j’ai réalisé qu’elle n’était pas faite pour moi et, le temps passant, ma curiosité d’enfant initiale pour l’instrument de musique s’est évanouie.

Garry Kasparov, alors âgé de 20 ans, lors des demi-finales des championnats du monde d’échecs de Londres, en Angleterre, le 25 novembre 1983. (Crédit : AP / Taggart)

Mais mes parents voulaient que j’obtienne un diplôme de piano et ils en avaient fait une condition préalable à une adhésion à un club de mon choix, que je pouvais fréquenter sur mon temps libre. Et j’ai donc fait ce qui était requis dans les deux écoles – avec l’enseignement traditionnel d’un côté et l’apprentissage musical de l’autre – en continuant à jouer aux échecs quand j’en avais le temps.

Les filles à l’extrémité de la table

Tout comme Harmon, la protagoniste de la série, et comme c’est le cas de tous les joueurs d’échecs débutants, je m’étais présentée « non-classée » à mon premier tournoi. Ce sont les victoires remportées au cours de concours officiels qui permettent d’intégrer le classement. Mais contrairement à ce qui est présenté dans « Le Jeu de la Dame », les tournois ne sont pas individuels. A l’époque, nous jouions par équipe contre d’autres clubs.

Je me souviens de mon premier tournoi : Une pièce immense avec des rangées de longues tables, ornées de cinq échiquiers chacune. Les meilleurs joueurs des deux équipes étaient placés au premier échiquier, les deuxièmes meilleurs joueurs au deuxième, et ainsi de suite. Le cinquième échiquier était réservé aux moins talentueux – ou aux filles de l’équipe. Et, à ce jour encore, c’est ainsi que se déroulent les tournois d’échecs en groupe dans le monde entier.

Des joueurs d’échecs dans un parc de Kiev, en Ukraine. (Crédit : iStock)

Même à ce moment-là, alors que j’étais une fillette de six ans, je ne parvenais pas à comprendre pourquoi il y avait une catégorie différente pour les femmes dans les tournois individuels – le championnat du monde féminin d’échecs existe depuis 1927 et il est organisé chaque année – dans la mesure où il ne s’agissait pas d’un sport physique, mais d’un affrontement des esprits. De plus, il y avait très peu de filles dans les compétitions de groupe auxquelles j’ai participé – peut-être un cinquième – ce qui signifie que j’ai majoritairement joué contre les petits garçons les plus faibles des équipes adverses.

A chaque fois que je prenais place devant un joueur que je ne connaissais pas, j’évaluais rapidement son niveau de jeu pour me faire une impression initiale : Est-ce qu’il a l’air faible ?

Notre club était cependant différent. Mes deux meilleures amies, Katia et Elena, et moi-même figurions parmi les meilleures joueuses de notre club et nous étions régulièrement incluses dans l’équipe des tournois – notamment pour les concours inter-villes, auxquels nous prenions part. Nous étions ainsi une équipe plutôt étrange, avec une majorité féminine – trois filles et deux garçons – mais indépendamment de nos capacités individuelles, nous jouions, toutes les trois, comme d’habitude, sur les trois derniers échiquiers placés sur les longues tables.

L’une des leçons de vie les plus significatives que les échecs m’ont enseigné, c’est de ne jamais sous-estimer mon adversaire. A chaque fois que je m’asseyais face à un joueur que je ne connaissais pas, j’évaluais rapidement son niveau de jeu pour me faire une impression initiale : Est-ce qu’il a l’air faible ? Est-il confiant ? J’avais tendance à l’épier à tous ses coups, à toutes ses ouvertures, négligeant par ailleurs la nécessité de me concentrer sur mon propre jeu.

Même dans la neige : Des joueurs d’échecs au parc Timiryazevzkiy de Moscou, en Russie, en 1998. (Crédit : AP / Mikhail Metzel)

Tandis que les impressions initiales peuvent être trompeuses dans les interactions humaines, elles peuvent aussi s’avérer meurtrières aux échecs. Il m’est arrivé de tirer, plus d’une fois, des conclusions et de ne pas prêter suffisamment d’attention à mes positions et à mes futurs coups, faisant des erreurs cruciales et perdant ainsi des parties.

De sublimes moments d’euphorie

J’étais toujours très excitée à la perspective de participer à des tournois. Perdre m’était insupportable mais les victoires entraînaient toujours, pour moi, de sublimes moments d’euphorie. Contrairement à la série télévisée – où Beth Harmon est décrite comme tirant des revenus confortables de ses victoires – il n’y avait pas de prix du tout venant récompenser le vainqueur en Union soviétique, ni aucune possibilité de gains lucratifs. L’esprit sportif et un prestigieux classement étaient les seules et uniques motivations.

Comme lors des matchs que dispute Harmon contre des adversaires solides, tous les concurrents se regroupaient autour de mon échiquier et observaient la partie en suspens

Les moments les plus mémorables et les plus excitants étaient les longues rencontres pleines de suspens qui continuaient même après que les autres membres de l’équipe eurent terminé les leurs – et où l’issue de mon match allait déterminer le sort du club tout entier. Comme lors des matchs que dispute Harmon contre des adversaires solides, tous les concurrents se regroupaient autour de mon échiquier et observaient la partie en suspens… Ces moments exigeaient une grande concentration, une attention intense, et ils étaient accompagnés d’une exaltation formidable.

Quand j’ai regardé la série et que j’ai vu le soutien reçu par la personnage principale de la part de sa mère adoptive, qui l’accompagne à ses tournois, je me suis demandé pourquoi mes propres parents ne sont jamais venus me voir jouer – et je me suis souvenue qu’ils avaient assisté, en revanche, à tous mes récitals de piano.

Ira Tolchin Immergluck – troisième à gauche, rang du fond – en classe débutant du club municipal d’échecs de Khabarovsk. (Autorisation)

En gagnant des tournois, j’ai commencé à marquer des points et à grimper dans le classement. A l’âge de 11 ans, je suis arrivée au niveau 2 – le classement commence au niveau 4 et il monte jusqu’au niveau 1. Ensuite, on atteint le niveau Maître et après, le niveau le plus élevé, celui de Grand maître – ce qui est le titre suprême à atteindre pour un joueur d’échec, exception faite de celui de champion du monde. Mon entraîneur, Sergei, était classé au niveau 1 et je pense que si j’avais continué à pratiquer, à jouer aux échecs, j’aurais atteint ce niveau dans les deux ans qui suivaient.

Mais c’est alors qu’il y avait eu le tournoi de l’hiver de l’année 1991. Il avait été intense, et j’avais rencontré énormément de difficultés pour le combiner avec la vie d’une jeune pré-adolescente de 11 ans, fréquentant deux écoles, sans concessions possibles. Le soir, je prenais le bus pour me rendre de l’autre côté de la ville, je jouais aux échecs, je revenais ensuite chez moi dans l’obscurité et dans la neige pour faire mes devoirs et mes autres corvées.

Depuis ce jour-là et jusqu’à aujourd’hui, je n’ai pas pu comprendre pourquoi je n’avais pas dit à ma mère – pourquoi j’avais été incapable de lui dire – que ce qui était important pour moi, c’était les échecs et pas le piano

Pendant ce tournoi, j’étais tombée malade et j’avais été hospitalisée pour une pneumonie. Il apparaissait clairement qu’il était devenu impossible que je continue à lutter sur tous les fronts et qu’il fallait que je renonce à quelque chose.

Et je me souviens de ma tristesse immense après avoir parlé avec ma mère. Avec beaucoup de compassion, elle m’avait expliqué que la charge qui pesait sur moi était lourde et nuisible et qu’il était temps que j’arrête les échecs pour me concentrer sur ce qui était réellement important. Depuis ce jour et jusqu’à aujourd’hui, je n’ai pas pu comprendre pourquoi je n’avais pas dit à ma mère – pourquoi j’avais été incapable de lui dire – que ce qui était important pour moi, c’était les échecs et pas le piano. J’ai simplement renoncé à ce que j’adorais, et j’ai continué à jouer, sans plaisir et sans joie, au piano.

Ira Tolchin Immergluck, au mois de novembre 2020. (Crédit : Maor Abitboul)

Les filles doivent jouer du piano

Et parce que j’étais en train d’écrire ce texte, j’ai profité de cette opportunité de discuter pour la première fois de ce qu’il s’était passé avec mes parents qui vivent encore en Russie. Lors d’un appel vidéo, je leur ai directement demandé : « Pourquoi ai-je dû abandonner les échecs et pas le piano ? ». Ils ont d’abord gardé le silence.

« Je pense que nous avons considéré les échecs comme un hobby et le piano comme une profession », a finalement répondu mon père. « De plus, la norme, à l’époque, était que les filles devaient savoir jouer du piano ».

« Pourquoi n’êtes-vous jamais venus me voir jouer ? », ai-je interrogé.

« C’était ouvert au public ? », m’a répondu ma mère, surprise. « Je ne me souviens pas avoir été invitée. Mais de manière plus générale, je reconnais que je n’ai jamais pris les échecs au sérieux. C’était seulement un jeu – comme les jeux de société ou les jeux de cartes – contrairement au piano, qui est considéré comme très prestigieux ».

Ira Tolchin Immergluck à l’âge de neuf ans avec son père, lors d’une promenade à Moscou – en route vers le championnat du monde d’échecs qui avait lieu à ce moment-là dans la ville. (Autorisation)

J’ai conscience du fait que mes parents ont agi en s’inquiétant pour mon avenir et avec le désir réel de m’offrir la meilleure éducation, mais le choix qu’ils ne m’ont pas donné – continuer le ‘loisir’ que j’adorais avec tant de fougue à l’âge de 11 ans – aura eu un impact profond sur ma vie entière.

Dans la série, Harmon triomphe contre toute attente – mais c’est un conte de fées. Mon histoire est plus proche de la réalité qui est celle des femmes dans le monde des échecs. Je n’ai pas continué dans cette direction et je n’ai pas été soutenue par mes parents, qui ont été victimes d’un qu’en-dira-t-on traditionnel, genré. Je suis certaine que si j’avais été un garçon, on ne m’aurait pas envoyée faire du piano.

Les échecs – à cette époque-là et aujourd’hui encore – sont considérés comme une occupation « mâle », qui exige du sang-froid, de la finesse, de la sophistication et l’esprit de compétition, des caractéristiques qui sont traditionnellement attribuées aux hommes et non aux femmes. Il est donc peu étonnant qu’aucune femme ne figure actuellement dans le classement des cent meilleurs joueurs d’échecs dans le monde.

La boucle est bouclée

Mon amour des échecs est toujours resté intact.

Ce jeu est pour moi, depuis de nombreuses années, une bouée de sauvetage dans des situations sociales complexes.

Pendant mon service militaire en tant qu’enseignante au sein de l’armée israélienne, j’avais été envoyée dans un camp d’été du mouvement de jeunes Habonim Dror, en France, où j’avais rencontré beaucoup de difficultés à trouver un langage commun avec les autres instructeurs – mon français n’était pas suffisamment bon et ils ne parlaient pas anglais. La seule manière que j’avais trouvé de m’intégrer et de survivre pendant un mois au niveau social, c’était à travers les parties d’échecs que nous faisions pendant notre temps libre.

En 2012, j’avais travaillé sur le documentaire « Album 61 » du réalisateur Halil Efrat. Pendant le tournage, nous avions accompagné Boris Gelfand, le plus grand champion d’échecs de toute l’histoire d’Israël, aux championnats du monde qui étaient organisés à Moscou. Gelfand était le premier et il est le seul Israélien à s’être présenté au titre jusqu’à aujourd’hui. Il n’avait pas gagné, mais cela m’a permis pour ma part de tourner une page symbolique, de boucler la boucle.

Même si j’aurais, en fin de compte, vécu l’expérience de ce qui est l’apogée de la carrière des joueurs d’échecs à travers le prisme de la caméra et par le biais du monde du cinéma seulement, le tournage aura été pour moi l’occasion de me reconnecter à la fillette de neuf ans que j’étais quand j’avais traîné mon père à Moscou pour assister au championnat du monde, qui avait aussi eu lieu, à cette occasion, dans la capitale.

Là-bas, je me suis assise dans la salle sombre, j’ai réfléchi, et j’ai su que les échecs feraient toujours partie de moi.

Le génie du blockbuster de Netflix, c’est l’intérêt formidable pour les échecs qu’il suscite en particulier auprès des petites filles et des jeunes femmes

Le film consacré à Gelfand avait remporté le prix du meilleur réalisateur dans la catégorie des Documentaires au festival du film de Jérusalem, en 2013. Il était parvenu à transmettre de manière magique l’esprit qui possède les joueurs d’échecs, leur passion de gagner, ainsi que l’histoire émouvante du principal protagoniste. C’est un film documentaire ; le « Jeu de la Dame » est une série de fiction. Et pourtant, le génie du blockbuster de Netflix, c’est l’intérêt formidable pour les échecs qu’il suscite en particulier auprès des petites filles et des jeunes femmes.

Depuis la diffusion de la série, j’ai repris contact avec mes amis du club d’échecs de mon enfance. Un grand nombre d’entre eux ont continué à jouer après mon départ. Nous avons dorénavant recommencé à jouer les uns contre les autres, en ligne.

J’ai été heureuse de découvrir que je pouvais encore perdre honorablement. Et même parfois gagner.

Ira Tolchin Immergluck, au mois de novembre 2020. (Crédit : Maor Abitboul)

L’autrice est une journaliste du site en hébreu du Times of Israel, Zman Yisrael, où cet article est publié en hébreu.

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