LONDRES — C’est à la mort de son grand-père, en 2006, que l’historien Johannes Spohr a commencé à se pencher sur son passé pendant la guerre. Et il fit de terribles découvertes.
Rudolf Spohr avait en effet été membre du parti nazi, avait demandé à rejoindre les SS et, en sa qualité d’officier de la Wehrmacht, était au courant du gazage des Juifs.
Ce sont ces découvertes qui ont amené son petit-fils à proposer son aide à ceux qui souhaitent faire des recherches sur leurs proches dans ces années les plus sombres qu’ait connues l’histoire allemande.
La Erinnerungskultur allemande — la « culture du souvenir » — n’est plus à présenter. Ces vingt dernières années, l’Allemagne a fait en sorte de faire collectivement face à son passé via la construction de mémoriaux et de monuments, l’organisation d’expositions, de commémorations publiques et, sans doute de la manière la plus visible qui soit, via l’installation sur la chaussée de « stolpersteine », ces pierres sur lesquelles on trébuche et qui rappellent la vie des personnes assassinées et persécutées par le Troisième Reich.
Malgré tout, pour nombre d’Allemands, la découverte de l’implication dans la Shoah de membres de leur famille est quelque chose de difficile à affronter. Ce qui n’empêche pas de plus en plus d’Allemands d’adopter un point de vue différent, afin de savoir exactement ce que leurs oncles, grands-pères et autres aïeux ont fait pendant la guerre.
Les ateliers que propose Spohr sous le nom de « Present Past » aident ceux qui le souhaitent à faire des recherches sur l’histoire de leur famille à l’époque nazie : ils y apprennent à fouiller dans les archives et les documents détenus par les institutions allemandes mais aussi à interpréter leurs découvertes.
L’historien, qui vit à Berlin, effectue parfois des recherches à la demande de clients.
Du haut de ses 43 ans, Spohr admet qu’en ce qui concerne son grand-père, « le soupçon a toujours été là ». Un exemplaire de « Mein Kampf » trônait sur les rayonnages de la bibliothèque de ses grands-parents, et un uniforme de la Wehrmacht était suspendu dans le placard.
Le national-socialisme, confie-t-il au Times of Israel, était « d’une certaine manière présent dans mon enfance », même s’il savait que ce n’était pas un sujet dont on parlait ouvertement.
« Ma grand-mère se contentait de dire que la guerre avait été une ‘époque très cruelle’ », raconte Spohr, « mais elle ne précisait pas pour qui elle l’avait été ni ce qu’elle entendait exactement par là. »
Il y avait bien deux ou trois anecdotes sur la guerre — dont celle de la rencontre fortuite entre son grand-père et son frère, en Italie, qui leur a valu de passer une journée ensemble à la plage — qui revenaient souvent. Il découvrira plus tard que ce petit nombre d’anecdotes ressassées avait pour but d’éviter toute discussion plus approfondie sur la question – une pratique courante dans les autres familles.
Lorsque Spohr insistait, Rudolf se présentait comme un opposant à Hitler et à la guerre, contraint malgré lui de rejoindre les rangs de la Wehrmacht. Il aimait dire que, le jour de la tentative manquée d’assassinat d’Hitler, en juillet 1944, il avait demandé : « Ils ont eu ce porc ? »
C’est à la mort de son grand-père que Spohr, motivé par la découverte de documents, de photos et d’objets datant de l’époque nazie chez Rudolf, a commencé ses recherches, aidé en cela par un stage effectué dans le mémorial d’un camp de concentration, qui lui a appris à faire des demandes d’archives et interpréter les images.
Ses recherches lui ont révélé l’adhésion de son grand-père au parti nazi — Rudolf et son père s’étaient engagés le même jour, peu de temps après l’arrivée d’Hitler au pouvoir — ainsi qu’une tentative, finalement avortée, de rejoindre les SS en 1933.
Rudolf était-il un véritable adepte ? Spohr affirme qu’il est impossible de le dire, estimant qu’il était bien plutôt un nationaliste conservateur c’est-à-dire ni un opposant au régime ni un partisan fanatique. Il était selon lui « un opportuniste » qui savait comment s’en sortir dans la vie, quelle que soit la tendance politique du moment.
Les inévitables horreurs
Les archives militaires allemandes lui ont permis de glaner des indices sur le rôle militaire joué par Rudolf pendant la guerre. Spohr a découvert que son grand-père avait servi en France en 1940, gravissant les échelons de la Wehrmacht jusqu’à son Haut Commandement.
En 1942, il est affecté à l’Est : en sa qualité d’officier adjoint, il effectue des inspections en Ukraine, en Crimée et dans le Caucase du Nord à une époque où les nazis commettent des atrocités à grande échelle. Il ignore dans quelle mesure Rudolf a ou non pris part à des crimes de guerre, mais il peut prouver qu’il était présent dans des villes ukrainiennes telles que Vinnytsia lorsque des massacres ont eu lieu.
« Ils étaient tous autour de lui ; il est impossible qu’il n’ait rien vu », assure Spohr.
La correspondance prouve également que Rudolf savait que des Juifs étaient assassinés dans des chambres à gaz mobiles, et Spohr relève que le haut commandement au sein duquel son grand-père servait était responsable des prisonniers de guerre soviétiques, dont la moitié est morte en captivité aux mains des Allemands. En Italie aussi, où Rudolf a été affecté en 1943, des questions subsistent : il a servi comme capitaine dans un commando général d’un corps blindé dont certaines unités se sont par la suite avérées s’être livrées à des massacres de civils et de partisans.
Rudolf a peut-être fini par remettre en question, à titre privé, le pouvoir d’Hitler, estime Spohr, mais rien ne prouve qu’il se soit opposé à la « guerre d’extermination » menée par les nazis, qu’il considérait probablement comme une lutte contre le bolchevisme.
Spohr explique qu’il n’a pas eu de mal, contrairement à certains, à faire coexister l’homme qu’il connaissait bien avec les crimes qu’il aurait pu commettre. « Je m’étais déjà considérablement éloigné de la famille et du monde conservateur qui était le mien », dit-il.
Comment gérer la culpabilité
L’historien a également fait l’expérience directe de la réaction des habitants de la ville côtière de Nordenham, sur la mer du Nord, où son grand-père, membre fondateur de la société locale Goethe et homme d’affaires prospère dans l’après-guerre, était une figure respectée.
« Certains étaient vraiment agressifs », raconte-t-il, « et d’autres le défendaient. » D’autres ont réagi de manière plutôt plus positive.
L’expérience de Spohr fait de lui la personne idéale pour aider d’autres Allemands à faire face à l’histoire complexe et difficile de leur propre famille. L’intérêt est de plus en plus fort, dit-il. Les participants à ses ateliers sont très divers, « de 20 à 90 ans ».
Si la plupart sont, comme Spohr, des membres de ce que les historiens et sociologues appellent la « troisième génération » – leurs grands-parents étaient adultes pendant la période nazie -, des Allemands de la « deuxième génération », nés pendant ou peu après la guerre, y prennent également part.
Ces ateliers ne sont pas seulement éducatifs, ils offrent aussi à de nombreux participants un sentiment de solidarité. Il n’était en effet pas rare, explique Spohr, qu’un seul membre d’une famille s’intéresse à son passé.
« Ils se sentaient souvent très mal à l’aise et avaient l’impression que c’était mal de faire [ces recherches] », explique-t-il. Les ateliers leur permettent de tisser des liens avec d’autres personnes qui se trouvent dans le même cas.
Ce qui, en revanche, est assez nouveau, explique M. Spohr, c’est l’intérêt des Allemands de la « quatrième génération ».
« Je me souviens d’avoir participé à des ateliers similaires, il y a 15 ans, alors que j’étais le seul représentant de la ‘troisième génération’, alors qu’aujourd’hui, la ‘quatrième génération’ s’implique activement », explique-t-il. « C’est très intéressant car, en général, ils ne connaissaient pas la personne sur laquelle ils font des recherches ; ils en ont souvent entendu parler et, parfois, ils ne connaissent même pas son nom. »
Leur lien avec le passé, ajoute-t-il, s’inscrit dans une perspective plus distancée.
« Ils ne sont généralement pas très émus par ces recherches. Ce n’est pas aussi personnel que pour la deuxième ou la troisième génération, mais plutôt plus social ou politique. Ils veulent savoir d’où ils viennent et en quoi c’est lié à l’histoire violente [de l’Allemagne]. »
Les différentes strates de l’histoire
Spohr souligne que la partition de l’Allemagne, pendant une quarantaine d’années après la guerre, a elle aussi laissé des traces.
« Il y a différentes strates d’histoire à l’Est et à l’Ouest », dit-il. « Dans l’ancienne [République démocratique allemande], l’interprétation de la Seconde Guerre mondiale et du national-socialisme était très idéologique et [imprégnée] du mythe d’une très forte résistance [aux nazis]. La [notion] de l’individu lambda en tant que coupable n’a jamais existé en RDA. »
De nombreux Allemands de l’est du pays continuent d’ailleurs à faire le travail de mémoire sur les liens de leur famille avec l’ancien régime socialiste et ses crimes.
Bien sûr, ajoute Spohr, l’accès aux archives était inexistant en RDA avant la chute du mur de Berlin, mais la situation n’était pas si simple dans l’ancienne République fédérale, massivement sous influence d’anciens nazis. A la fin des années 1960, le gouvernement américain a souhaité restituer les documents d’archives qu’il avait rassemblés après la guerre pour les procès pour crimes de guerre ; les autorités ouest-allemandes ont traîné les pieds, s’assurant que les documents ne soient pas rendus avant 1994.
Les personnes que Spohr accompagne ont des motivations différentes pour fouiller dans l’histoire de leur famille sous le régime nazi, dit-il. Certains soupçonnent que ce qu’on leur a raconté sur cette période, lorsqu’ils étaient enfants, « ne dit pas tout ou en donne une fausse image. Ils ont un sentiment d’étrangeté ». D’autres viennent le voir sans rien savoir, et ont pour certains « comblé le vide avec des idées malsaines », craignant sans preuve que des proches aient pris part aux pires crimes du Troisième Reich.
Mais ce regain d’intérêt s’explique aussi par des facteurs contemporains plus généraux, notamment la montée en puissance du parti populiste de droite AfD, qui a donné à certains Allemands l’envie d’en savoir plus sur une époque révolue où l’extrême droite était en marche. La guerre en Ukraine a également joué un rôle en soulevant des questions sur des proches qui auraient pu servir sur le front de l’Est pendant la guerre.
« Les gens ont fait le lien avec leur histoire familiale. Les villes [mentionnées dans les reportages] leur semblaient familières », explique M. Spohr.
L’historien reconnaît que certaines des personnes avec lesquelles il travaille sont « choquées et très émues » par ce qu’elles découvrent. Il est, dit-il, « très rare » qu’ils refusent ou nient les faits ; ceux qui participent à ces ateliers ou commanditent des recherches sont prêts à entendre la vérité, aussi dure soit-elle.
Ce processus en incite par ailleurs certains à s’engager en politique. Un homme qui avait demandé à Spohr d’enquêter sur le passé de son grand-père a fini par s’impliquer dans la campagne de son syndicat contre l’extrême-droite.
Spohr reconnaît que, pour certains d’entre eux, il n’y aura pas de réponses, ou alors peu, pas assez.
« Les gens aimeraient [connaître] les motivations et sentiments de leurs aïeux, savoir pourquoi quelqu’un a fait ce qu’il a fait, et ce qu’il a fait très exactement, mais c’est souvent difficile à savoir », dit-il.
Il est possible, note-t-il, de découvrir qu’un aïeul était officier SS ou policier, en poste à tel ou tel endroit, sans pour autant savoir avec certitude s’il a été directement impliqué dans les atrocités qui s’y sont produites.
« Les gens doivent trouver le moyen de faire face », souligne Spohr.
Selon l’historien, il n’est pas rare que les recherches sur les victimes et les auteurs s’entrecroisent. Par exemple, des descendants de ces derniers pourraient vouloir en savoir plus sur les travailleurs forcés contraints de travailler dans la ferme familiale ou dans une usine appartenant à la famille, les descendants des premiers cherchant eux des réponses sur les responsables de la persécution de leurs ancêtres.
« C’est un moyen pour les descendants des auteurs de ne pas se perdre dans les récits de ces derniers », explique Spohr, ainsi que pour les familles des victimes de saisir « les traces de ceux qu’elles ont perdus ».
C’est un travail douloureux et minutieux, mais M. Spohr estime que les personnes avec lesquelles il a travaillé tirent profit de cette expérience, même si la vérité sur les crimes commis par des membres de leur propre famille, il y a quatre-vingts ans, est difficile à entendre.
« En général, la réaction est plutôt positive ; les gens préfèrent savoir plutôt que de combler le vide avec leur imagination, ce qui n’est pas très sain », conclut-il.
la Communauté du Times of Israël !
