Kian, qui n’a jamais connu autre chose que la terreur du régime islamique et où réside encore la majorité de ses proches, raconte l’angoisse des nouvelles qui arrivent au compte-gouttes, les traumatismes d’enfance et l’espoir fragile d’un tournant historique. Son récit évoque une vie marquée par la peur, la guerre, le déracinement, et la déchirure permanente d’un pays pris en otage par son propre régime.
Times of Israel : Où êtes-vous au moment où nous parlons ?
Kian : Chez moi, en région parisienne. Loin du bruit des bombes… mais pas si loin que ça en réalité. Parce que toute ma famille est à Téhéran. Et depuis les massacres perpétrés en janvier par les forces de sécurité iraniennes lors des manifestions anti-gouvernementales, ils n’ont aucun moyen de communication. Plus d’internet. Les lignes téléphoniques sont coupées.
Certains Iraniens, qui ont les moyens, ont Starlink, mais pas mes proches. Mon père reçoit de temps à autre un appel de trente secondes de son neveu car il a réussi à se procurer un VPN qui lui permet de passer par la Hongrie ou un autre pays de l’Est pour nous joindre et nous donner des nouvelles de la famille.
Comment vont-ils ?
A priori, ils vont bien… Du moins, ils sont en vie ! Hormis les frappes américaines et israéliennes, ils subissent toujours la menace du régime. Chaque jour, les forces de sécurité iraniennes tuent des civils dans la rue. Sortir de la maison, aller faire des courses devient extrêmement dangereux pour eux.
Aujourd’hui, on ne demande même plus si ça va mais plutôt « Est-ce que tu es vivant ? » La dernière fois que nous avons eue des nouvelles, c’est le jour où Donald Trump a menacé d’exterminer tous les Iraniens. On a reçu un appel de vingt secondes, tout le monde pleurait et nous disait adieu. Ils ont eu extrêmement peur ! Au final, Trump n’a pas anéanti l’Iran et cela a été un vrai soulagement pour nous tous !
Vous-même, avez-vous réussi à parler à l’un de vos proches ?
Oui, à mon cousin au début de la guerre. Il était dans la rue quand une frappe est tombée. Il a été projeté contre un mur. Il est rentré chez lui en courant. Et vous savez ce qu’il m’a dit ? « Je préfère mourir sous les bombardements américains et israéliens que de continuer à vivre sous le régime des mollahs qui nous torture au quotidien ! »
Quand un être humain préfère la mort à la vie, ça veut tout dire ! Je lui ai parlé de nouveau il y a environ trois semaines pour son anniversaire et son discours était exactement le même. Téhéran était en train d’être bombardé par Israël et il m’a dit : « Ce n’est pas grave, il faut qu’ils continuent ce qu’ils ont commencé ! Ils ne doivent surtout pas arrêter car si on ne parvient pas à se débarrasser du régime des mollahs, cela va être encore pire après ! » Voilà ce qui ressort du peu de communication que nous avons avec nos proches.
« J’ai connu la prison en Iran à 7 ans ! »
Vous connaissez cette peur du régime qui les habite…
Absolument. Je suis né et j’ai grandi à Téhéran pendant la guerre Iran-Irak. Avec le bruit assourdissant des sirènes, des bombardements… On n’avait pas de bunker pour se réfugier. On priait juste pour que cela ne nous tombe pas dessus ! Je me souviens que ma mère avait aménagé une pièce étanche avec des masques à gaz au cas où il y aurait des attaques chimiques. J’en ai gardé un traumatisme. La première fois que j’ai entendu la sirène en France, le premier mercredi du mois, je me suis caché sous un lavabo. Pourtant, j’étais adulte. Mais le corps, lui, n’oublie pas ! C’est un réflexe de survie !
Et vous avez aussi connu la prison en Iran…
En effet. J’avais tout juste 7 ans. A Hamadan, la milice islamique a arrêté ma mère. Officiellement parce que ses collants n’étaient « pas assez opaques ». Mais c’était faux. Non seulement ils étaient hyper épais mais en plus, elle portait le “maghnaeh”, un hijab qui s’enfile comme une cagoule couvrant la tête, le front, le menton et la poitrine et qui ne laisse apparaître que le visage ! C’était juste pour l’humilier ! Résultat, ils nous ont tous enfermés. Mon père et moi dans une cellule d’un mètre carré, sans fenêtre. Ma sœur et ma mère ailleurs. Je me souviens qu’il y avait juste un trou au sol pour faire ses besoins. Il faisait noir. C’était terrifiant pour l’enfant que j’étais.
Comment en êtes-vous sortis ?
C’est le peuple iranien qui nous a sauvés. Un jour, on a entendu des bruits de tirs à l’extérieur. Une foule s’était rassemblée devant le commissariat pour faire pression et exiger notre libération. Ce genre d’évènement faisait partie de notre quotidien. Etant blonde aux yeux bleus, ma mère sortait du lot et se faisait toujours harcelée. Elle a beaucoup souffert du régime et mon père voyait bien que ça n’allait pas en s’arrangeant. Donc, un jour, il a dit « Ça suffit. On va partir ! »
« Ils aimeraient que l’on soit contre Israël mais ils ignorent notre histoire ! »
Racontez-nous votre exil.
Ma mère étant anglaise, on avait la double nationalité donc c’était, entre guillemets, plus facile pour nous. On est parti s’installer au Royaume-Uni. J’avais 12 ans. Cela n’a pas été simple. On quitte tous ses proches, ses grands-parents, ses oncles, ses cousins, sa langue. Il faut réapprendre à lire, à écrire. De très bon élève à Téhéran, je suis devenu le dernier de la classe en Angleterre ! Psychologiquement, c’est violent. Les premières années ont vraiment été très compliquées mais mon père n’a jamais regretté sa décision.
Plus tard, je me suis marié à une française et nous nous sommes installés en région parisienne il y a vingt ans. A mon travail, j’ai pas mal de collègues de confession juive et on a tissé des liens très forts. Ils me soutiennent énormément avec tout ce qui se passe en Iran alors que d’autres amis, ne voyant pas cette solidarité du bon œil, ont disparu de la circulation. Parfois, on me traite même de « sale juif sioniste » sur les réseaux sociaux juste parce que j’ai partagé une photo de manifestation où l’on voit le drapeau iranien à côté du drapeau israélien ! Ils aimeraient que l’on soit contre Israël mais ils ne connaissent pas notre Histoire !
Avez-vous participé à ces manifestations de la diaspora iranienne à Paris ?
Parfois oui, mais pas toujours. Des militants pro-régime islamique organisent des contre-manifestations et on craint les débordements ! Je ne voulais pas me retrouver confronté à ces animaux ! Mais ce qui me rend fier, c’est la dignité de la diaspora iranienne. Il n’y a jamais de violences aux rassemblements. Ils se font toujours dans le respect du pays qui nous accueille. C’est un message fort pour le monde entier : nous ne sommes pas des sauvages, pas des extrémistes. Nous voulons simplement la liberté !
Qu’avez-vous ressenti en apprenant la mort d’Ali Khamenei ?
Tout d’abord, j’ai éclaté en sanglots car le peuple iranien a tellement souffert à cause de lui pendant plus de quarante ans ! J’ai eu le sentiment que toutes les émotions contenues jusqu’ici sortaient en même temps. Et lorsque j’ai réalisé qu’il était vraiment mort, j’étais hyper content car c’est tout un symbole qui partait avec lui. Depuis, de nombreux dirigeants du régime ont été éliminés et à chaque fois, c’est un énorme soulagement. Lorsque tu es content alors que ton pays est bombardé, c’est une étrange sensation. Mais il n’y a aucune autre issue possible. On vit des moments très complexes, des sentiments mêlés entre peur, joie, doute et espoir. On espère aussi qu’il n’y a pas eu tous ces morts pour rien.
« Traiter avec les mollahs, c’est traiter avec le Diable ! »
Que pouvez-dire de l’échec des négociations Iran/Etats-Unis à Islamabad ?
Déjà, je ne comprends même pas comment peut-on chercher à négocier avec des terroristes ?! Cela me paraît totalement surréaliste ! C’était couru d’avance qu’ils n’allaient pas accepter les conditions de Washington et tant mieux ! Traiter avec les mollahs, c’est traiter avec le Diable ! Après, concernant le blocus américain du détroit d’Ormuz, très honnêtement, je ne sais plus quoi en penser ! Depuis le début de la guerre, Donald Trump dit tout et son contraire. Il est angoissant. Et surtout, il ne parle même plus du peuple iranien, il n’y a que le détroit qui l’intéresse, à savoir le pétrole ! Personnellement, je trouve que l’armée israélienne agit de manière plus ciblée et efficace que l’armée américaine.
Pensez-vous que le régime des gardiens de la révolution est prêt à tomber étant donné tous les hauts responsables éliminés ?
Le souci, c’est qu’en dessous des chefs, il y a des sous-chefs, des sous-sous chefs… Et ils sont bien ancrés, ils ne bougent pas ! Sans compter qu’il reste 15 % à 20 % de la population iranienne qui soutient encore le régime. Ce qui représente quand même dix à quinze millions de personnes ! Parmi eux, deux à trois millions travaillent pour le gouvernement.
Ils ont même recruté et armé des gamins !
Cependant, ça fait deux mois et demi qu’il n’y a plus de salaire, plus de retraite… Les gens manquent de nourriture donc à un moment donné, même ceux qui sont pro-régime vont finir par tourner leur veste. Ce sont des êtres humains avant tout et ils ont besoin de se nourrir ! Aujourd’hui, on prie pour que le régime soit renversé, que le peuple puisse prendre dignement le contrôle de son pays, même si c’est uniquement par intérim ! Mais, il ne va pas y arriver à mains nus ! Son seul espoir, c’est que l’armée se range à ses côtés ! C’est d’ailleurs ce qui s’était passé à l’époque, avec le Shah d’Iran.
Que pouvez-vous dire des massacres perpétrés en janvier par les forces de sécurité iraniennes suite aux manifestions antigouvernementales ?
Mon cousin m’a raconté que des milliers de manifestants dans les rues ont été fusillés froidement à la kalachnikov. On voyait juste des corps tomber. Du sang partout. C’était comme dans « un jeu vidéo ». Sauf que c’était bien réel. Des pick-up embarquaient les cadavres empilés les uns sur les autres. On parle de femmes kidnappées dans les hôpitaux, violées puis assassinées par une balle dans la tête avant qu’on leur arrache l’utérus ! Un véritable film d’horreur. Comme le 7 octobre en Israël ! On parle aussi d’un hangar incendié pour faire disparaître tous les corps. Beaucoup ne seront jamais retrouvés. Et nous, pendant ce temps-là, on n’avait aucune nouvelle de nos proches. On voyait des images de cadavres circuler sur les fils d’actualité des réseaux sociaux et on se lamentait « Est-ce que je vais reconnaitre un des miens ? » C’était une angoisse permanente. Mon père a d’ailleurs appris le décès d’un membre de la famille sur Instagram.
Comment expliquez-vous le silence de certains pays par rapport à ces massacres à grande échelle ?
Ce silence assourdissant est hyper décevant. Je pense que beaucoup d’argent est en jeu et ce n’est pas forcément dans l’intérêt de l’Europe que ce régime soit renversé. L’Europe va devenir l’Iran dans quelques années si cela continue comme ça. Il y a de plus en plus de femmes voilées. Je suis pour la liberté mais le problème, c’est qu’on en a donné trop. A un moment donné, trop de liberté tue la liberté ! Les gens ont peur de dire ce qu’ils pensent. L’Europe est en train de perdre ses cultures, ses coutumes et à la base elle n’est pas musulmane. J’estime que chacun peut exercer sa religion mais dans le respect d’autrui.
Êtes-vous musulman ?
J’ai grandi en Iran donc culturellement, j’ai reçu une éducation musulmane même si ma famille n’a jamais été très religieuse. Mais j’ai tellement été dégoûté par rapport à tout ce que j’ai vécu que plus le temps passe, moins je me sens lié à cette religion. Je pense que ce qui est important avant tout, c’est d’avoir le respect et l’amour pour l’être humain.
« Je veux juste retrouver mon pays. Libre. »
Pensez-vous malgré tout que nous vivons un tournant historique pour le Moyen-Orient ?
Oui. L’âge moyen en Iran est de 33 ans. Il y vit une jeunesse surdiplômée, connectée aux réseaux, qui voit le monde et ne s’identifie pas forcément à la religion musulmane car ils ont vu trop de maltraitances dues au régime islamique. Ils font un rejet total. Même des membres de ma famille profondément musulmans ont tout abandonné.
L’Iran a des millénaires d’histoire, une civilisation immense. On ne peut pas réduire ce pays au régime des mollahs. Le peuple est prêt à le renverser. Mais aujourd’hui, chaque sortie se paie en vies humaines. Les bassidj [« force de mobilisation de la résistance »] sont dans les rues et menacent. La question n’est pas de savoir aujourd’hui si ça changera. Mais quand ça changera !
Avez-vous l’espoir de retourner vivre un jour en Iran ?
Si le régime tombe, oui. J’y ai, malgré tout, de merveilleux souvenirs d’enfance. Lorsque Téhéran était bombardé, on partait se réfugier dans les montagnes. On y dormait à ciel ouvert, sur un tapis perse, toute la famille réunie. Les grands-parents, les arrière grands-parents, les tantes, les oncles, les cousins… on était une soixantaine ! D’un côté, on éprouvait une peur immense et d’un autre côté, on était si heureux d’être tous ensemble.
Ma mère rêve de passer six mois par an à Téhéran. Elle y a même acheté un appartement. En dépit de tout ce qu’elle a vécu, elle aime profondément l’Iran. Tout comme moi. Mais pas l’Iran des mollahs. J’ai tellement un blocage psychologique que lorsque ma grand-mère, la personne la plus importante à mes yeux, nous a quittés il y a dix ans, je ne suis même pas allé à son enterrement ! Je veux pouvoir retourner en Iran sans peur. Sans risquer d’être arrêté pour un service militaire non fait. Sans craindre pour mes cousins. Je veux juste retrouver mon pays. Libre.
Malgré la terreur du gouvernement islamique, pourquoi de nombreux Iraniens, opposés au régime, n’ont pas tenté, selon vous, de fuir leur pays ? Est-ce par attachement culturel ? Incapacité financière ? Espoir d’un changement ?
Il est évident que la population iranienne est profondément liée à son histoire et à son pays. Malgré la « rupture » avec le pouvoir, beaucoup sont restés pour tenter de changer la situation de l’intérieur ou par solidarité familiale. Mais au-delà de ça, de multiples facteurs expliquent pourquoi de nombreux Iraniens n’ont pas franchi le pas avant la guerre pour tenter de quitter leur pays.
C’est compliqué de partir quand on n’a pas une autre nationalité comme moi. L’obtention de visas est complexe et difficile pour les détenteurs de passeports iraniens. Sans parler des menaces et de la répression féroce du gouvernement, il y a également des obstacles financiers et logistiques. Avec une inflation atteignant 50 % et une pauvreté grandissante, le coût d’une émigration est prohibitif pour une grande partie de la population !
Ceux qui ont réussi en Iran, c’est parce qu’ils ont un travail malhonnête. Si tu essayes de gagner ta vie proprement, tu ne réussis pas !
J’imagine que c’est pour toutes ces raisons que votre famille n’a pas quitté le pays ?
Oui. Mes cousines regrettent de ne pas être parties avant mais sans moyens financiers, c’était impossible ! Elles ne vivent pas, elles survivent ! Entre la répression du régime et le coût de la vie élevé… Vous imaginez qu’un kilo de viande coûte plus de dix euros ?! C’est devenu un luxe. Même le pain est cher. Sachant qu’un salaire moyen tourne aux alentours de 200 euros par mois. Une fois le loyer payé, il ne reste plus rien. Sans l’argent envoyé par la diaspora, beaucoup n’auraient jamais tenu. Et depuis le début de la guerre, on ne peut même plus leur envoyer des sous. Cela devient du délire ! Mon père, qui a toujours toute sa famille là-bas, est dans tous ses états. Dès que je poste quelque chose lié à l’Iran sur les réseaux sociaux, il me dit « arrête ça tout de suite ! » Il a tellement vécu dans la terreur de ce gouvernement qu’il craint toujours des représailles vis-à-vis de notre famille. Il s’est même mis en mode éphémère sur WhatsApp pour ne laisser aucune trace de nos échanges sur le pays.
C’est un fait. La peur est inscrite dans notre ADN !
