Paul Morand, de Vichy à l’Académie française
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Couverture de "Paul Morand", par Pauline Dreyfus, aux éditions Gallimard. (Autorisation)
Couverture de "Paul Morand", par Pauline Dreyfus, aux éditions Gallimard. (Autorisation)

Paul Morand, de Vichy à l’Académie française

Pour Pauline Dreyfus, l’antisémitisme de Morand, « c’est l’autre nom de sa hantise de redescendre cette échelle sociale qu’il a mis tant de conviction à gravir »

L’écrivaine Pauline Dreyfus livre un portrait intime de Paul Morand, écrivain dont le milieu familial éclairé et les amitiés avec des personnalités juives n’ont pas émoussé l’antisémitisme viscéral. Retour sur la vie et l’œuvre d’un auteur « maudit » qui a fini à l’Académie française. Edifiant et passionnant.

Sainte-Beuve avait raison. N’en déplaise à Proust (très présent dans cet ouvrage) pour qui « L’homme qui fait des vers et qui cause dans un salon n’est pas la même personne ». S’agissant de Paul Morand en tous cas, la sentence ne tient pas, pulvérisée par l’œuvre inextricablement liée à une existence menée au pas de charge. Telle est la thèse magistralement développée par Pauline Dreyfus qui consacre à l’écrivain si souvent désigné à l’aune de son titre le plus connu, « L’homme pressé », une biographie oscillant entre admiration et dégoût.

« Ma dette », écrit-elle, est « esthétique ». Tout au long du livre dans lequel elle veille à doser la charge, la biographe dresse le portrait intime de l’écrivain qui fut lié à son propre grand-père, Alfred Fabre-Luce, condamné à dix ans d’indignité nationale, « quand Morand, longtemps persuadé qu’il allait lui aussi être sanctionné, échappa à tout procès », glisse-t-elle. Il fut aussi l’ami intime de sa grand-mère dont elle a hérité – parfois même décacheté – des ouvrages dédicacés par l’écrivain.

Imbriquées dans ce livre, les multiples raisons qui ont poussé Pauline Dreyfus à se rapprocher, une fois encore, de Morand (rappelons Immortel, enfin – Grasset, 2012) tiennent à la vie romanesque de l’écrivain qui, plutôt que d’avoir « rêvé sa vie », concédait l’avoir « vécue ». Un long chemin entamé sous Carnot et achevé sous Giscard d’Estaing, en passant par deux guerres mondiales et une gloire en dents de scie : il y avait là de quoi écrire une biographie bien nourrie, d’autant que le sujet était un bouffeur de vie.

Pauline Dreyfus (Crédit : Francesca Mantovani/Éditions Gallimard)

Rien « d’amical » donc dans ce tropisme morandien qui valut à la biographe porteuse d’un patronyme pour le moins « marqué » des lettres d’insultes lors de la parution de son livre (cité plus haut) consacré aux différentes candidatures de l’écrivain à l’Académie française. « Mon pedigree » explique-t-elle, « ne me prédisposait pas à m’émouvoir outre mesure devant ceux qui ont basculé du mauvais côté de l’Histoire ». Il ne lui fut sans doute pas facile de se frayer un chemin entre les plaques
« d’urticaire » qui poussent à la seule évocation du proche de Laval, antisémite viscéral, homophobe, misogyne indécrottable et en même temps, « éblouissant styliste ». Pas plus qu’il ne lui fut aisé de contourner l’écueil d’une enquête s’aventurant si loin dans l’intimité de ce sujet doté d’une impressionnante vitalité sexuelle. Quand elle reprend les mots de Sartre à propos de sa biographie de Flaubert, « On entre dans un mort comme dans un moulin », Pauline Dreyfus nous dit combien elle fut souvent pressée d’en sortir, afin d’abandonner l’ivraie sur le seuil d’un moulin traversé de personnages infréquentables et indécents. De telles précautions, livrées comme des confidences, donnent à cette biographie hypersensible le supplément d’âme par lequel tout lecteur a priori peu enclin à s’attarder sur la vie intime de Morand comprend pourquoi il suit Pauline Dreyfus dans cette entreprise qui n’a rien d’une réhabilitation. Il s’agit, pour l’auteure, de « raconter et de comprendre ». Et pour le lecteur, de traverser les bouleversements du 20e siècle en y croisant les figures -grandes ou médiocres – qui ont influencé le siècle et façonné l’écrivain.

Paul Morand est né en 1888 à Paris, dans le 8e arrondissement, soit du côté « le plus comme il faut ». La photographie noir et blanc que l’imaginaire compose à la description qu’en fait Pauline Dreyfus est édifiante : les jardins des Champs-Elysées, tout proches, servent de pâturages à des chèvres ; ça sent le crottin et la paille fraîche et s’il y a quelques boutiques, on n’y recense aucun café, enseigne réservée, avec une condescendance toute parisienne, à la province.

Paul Morand à huit ans, 1896. (Autorisation)

Le paysage, nous dit l’auteure, n’a guère changé depuis Louis-Philippe, même si la République a été rétablie en 1871. Ce décor ne saurait être complet sans mentionner La France juive, pamphlet antisémite que Drumont a légué au pays deux ans auparavant et sur lequel continue de peser jusqu’à aujourd’hui une forte suspicion de responsabilité quant à la résurgence de certains soubresauts antisémites hexagonaux (à commencer par l’affaire Dreyfus).

Cette présentation liminaire n’est pas vaine : elle donne une idée de la disposition d’esprit qui a accompagné les jeunes années de Morand et qui, en somme, ne l’a jamais quitté. De la période scolaire, on retient l’image d’un enfant introverti, mauvais élève que seule l’Exposition universelle (qui a ouvert ses portes en 1900) semble avoir extrait de sa rêverie. Cette surenchère d’exotisme incite l’auteure à avancer, avec la précaution de celle qui sait ce qui va suivre, qu’elle a pu susciter la passion pour les voyages et le cosmopolitisme qui fit signer à Morand tant de récits d’expéditions et de portraits de villes.

S’il est un mot clé de la vie de Morand, c’est celui de « snobisme » dont la pratique, érigée en art, dicte à l’époque ce qui est chic et ce qui ne l’est pas, comme aller dîner dans l’île du Bois de Boulogne (chic), prendre un train entre Cannes et Monte Carlo (chic), avoir une bonne allemande (pas chic), une bonne anglaise (chic), se montrer dans une fête chez Deschanel (chic), dans une fête de Loubet (pas chic). S’y agrège une inaltérable peur de manquer, angoisse financière que Pauline Dreyfus assimile à un « travers petit-bourgeois » qui l’incita, sa vie durant, à accepter toutes sortes de contrats et à se démener pour épater la galerie quitte à verser dans le kitsch et le m’as-tu-vu (qu’on se reporte à la description, à la fin du livre, du monument funéraire où sont déposées les cendres de Morand et de son épouse, « le plus prétentieux du cimetière »).

C’est à son incorporation, en 1909, au 36e régiment d’infanterie à Caen que Morand serait devenu, selon sa biographe, antimilitariste. Pauline Dreyfus y voit le ferment de ses choix ultérieurs : en 1917, quand il choisit le pacifisme de Briand, en 1938, quand il applaudit la signature des accords de Munich et en 1942, quand il se rallia à Laval (le « Président ») envers lequel il témoignera par la suite d’une inaltérable fidélité.

En 1912, nommé attaché au service du protocole du Quai d’Orsay, le jeune diplomate est devenu ce qu’il nommera lui-même avec le recul, « une petite bête égoïste » que sa situation de « planqué » n’a pas empêché d’obtenir une promotion à l’ambassade de France à Londres. C’est lors de ce séjour qu’il découvre, avec enthousiasme, Du côté de chez Swann. Et comme le monde des snobs est petit, alors que Morand est en permission à Paris, on sonne un soir à sa porte : c’est Marcel Proust ! Pauline Dreyfus rapporte une interview de Morand menée en 1962 par le journaliste Roger Stéphane (ne résistons pas à la précision indiquant qu’il est né Worms) dans laquelle l’écrivain raconte, avec son « inimitable accent gratin », la longue visite du Maître qui « passe son temps à mourir ». C’est la naissance d’une amitié qui ne prit fin qu’avec la mort du « génie reclus » dont les obsèques auront permis à son jeune ami d’observer « la haute juiverie rousse et la grande pédérastie parisienne sur le retour ». Deux de ses thèmes obsessionnels à venir…

: Paul Morand à Oxford en 1909. (Autorisation)

Dans les années d’après-guerre, Morand est devenu un homme-clé dont « l’intelligence surexcitée » et le talent pour trousser un portrait nerveux de son temps correspondent à l’effervescence littéraire et artistique de l’époque qui n’aime rien tant que la vitesse. Ses joyeux complices sont Cocteau, Radiguet, Auric, Satie, Picasso, Stravinsky : une bande de potaches qui s’ébroue à Montmartre, aux Folies Bergères, au Bœuf sur le Toit ou encore à Juan-les-Pins où Morand passe l’été 1920 avec le compositeur – juif – Darius Milhaud. Il y a, comme on le voit, une présence juive autour de Morand qui, à ce moment de sa vie, ne semble pas s’en trouver incommodé.

Morand, écrivain-diplomate ? Pauline Dreyfus remise ce statut dans les cartons de la légende. Sa carrière, établie sur une période allant de 1913 à 1927, fut quasi inexistante, nous dit-elle, ce qui ne l’étonne
pas : « Comment pouvait-il en être autrement chez un homme allergique aux hiérarchies et qui aura de surcroît pratiqué toute sa vie l’art de la
fugue ? ». Londres, Rome, Madrid : l’ennui et la fuite, en effet, semblent avoir été les éléments récurrents de ses missions, à part égale avec la fréquentation assidue de ses maîtresses.

Aux poèmes et au phrasé syncopé des fictions voyageuses succèdent, dès 1933, un style plus classique et, surtout, un raidissement politique entamé avec la publication, dans une revue co-dirigée par Brasillach (le ton est donné), d’un article intitulé « De l’air… De l’air » qui se conclut par « Ne laissons pas Hitler se targuer d’être le seul à entreprendre la relève de l’Occident ».

L’auteure voit dans le virage serré pris par cet amateur de belles cylindrées une conséquence de la crise économique de 1929 ainsi que les prémices d’une ambition académique que l’on sait favorisée par une disposition politique ancrée à droite.

Fin 1933, après une incursion décevante dans le milieu du cinéma, Morand fait paraître sous forme de feuilleton dans Marianne (hebdomadaire fondé et dirigé par Emmanuel Berl, d’origine juive, mari de la chanteuse Mireille) le roman France-la-Doulce dans lequel les producteurs juifs ont le nez crochu, l’accent yiddish et un goût immodéré pour l’argent. L’homme amer règle ses comptes avec le milieu du cinéma. Dès lors, l’écrivain, dont la puissance du style résidait dans la force évocatrice des images, se confine dans des stéréotypes dont sa biographe souligne, à toutes fins utiles, qu’ils « reflètent l’air du temps ». Menée par Léon Blum en 1936, la coalition de gauche fit voter la loi sur les congés payés et la semaine de quarante heures : une politique déstabilisante pour Morand qui, avec tant d’autres « possédants » engoncés dans leurs cols durs, n’étaient pas disposés à partager « le voyage, la paresse et sa nonchalance ». Quand Daladier signa les accords de Munich, l’écrivain partagea le « lâche soulagement national ».

« Le soleil et ses plaisirs m’ont permis de différer le plus possible le moment inévitable d’aborder le sujet qui fâche » se résigne à écrire Pauline Dreyfus. Malgré les précautions émollientes de la biographe, de nouvelles plaques urticantes démangent le lecteur confronté à la lettre envoyée par Morand à son épouse – antisémite virulente et totalement décomplexée – dans laquelle il évoque « la masse ignoble et triomphante du youpin ». Les Juifs n’apparaissent que sous la forme d’asticots ou de microbes. Comme il semble loin, le temps où le jeune Morand accompagnait son père chez Sarah Bernhardt (dont le théâtre éponyme sera bientôt débaptisé pour cause d’aryanisation) ; ou que, jeune fonctionnaire, il célébrait la
« merveilleuse intelligence » du collègue d’origine juive qui lui avait présenté Proust.

Portrait de Marcel Proust sur son lit de mort : sur le coup de l’émotion, Paul Morand date son dessin du 19 octobre 1922 alors que Marcel Proust est décédé le 18 novembre 1922. (Autorisation)

Que s’est-il passé pour qu’un homme éclairé et élevé dans une famille tolérante en fût venu à faire une telle « fixation » ? Selon Pauline Dreyfus, Morand n’était pas antisémite au départ : il l’est devenu. Quitte à froisser les inconditionnels de l’écrivain qui y ont vu « une saute d’humeur », « un tic mondain », voire l’influence de son épouse, la biographe soutient que Morand porte la responsabilité de son antisémitisme, mélange du « produit de son époque et de son milieu » et de son « tempérament anxieux ». C’est aussi aux inconditionnels de l’écrivain que pense l’historien Laurent Joly dans un récent article (Le Monde, 6 novembre 2021) consacré à la publication du tome I du  Journal de guerre de Morand (Gallimard, « les cahiers de la NRF ») : « La publication de ce Journal de guerre accablera les fans de Paul Morand » écrit-il dès l’entame de son papier, avant de souligner que « le regard qu’il (Morand) porte sur l’effondrement de la France en mai-juin 1940 est le parfait reflet de son monde, celui des écrivains réactionnaires qui a le vent en poupe depuis une demi-douzaine d’années sur fond de mépris pour la démocratie, d’antisémitisme débridé et d’engouement pour les
fascismes ».

Pour Pauline Dreyfus, l’antisémitisme de Morand, « c’est l’autre nom de sa hantise de redescendre cette échelle sociale qu’il a mis tant de conviction à gravir ». Plus qu’une métamorphose, elle diagnostique un parjure.

Il est encore question de rapports sociaux quand la biographe rapporte un fait révélateur : à l’heure de la débâcle, Charles de Gaulle, fraîchement nommé sous-secrétaire d’Etat à la Guerre dans le gouvernement de Paul Reynaud, demanda à voir Morand à Londres. Si la rencontre ne s’est jamais produite, c’est parce que, nous dit Pauline Dreyfus, Morand, plus âgé et en place depuis plusieurs mois, jugea qu’il ne lui revenait pas, à lui qui avait rang de ministre, de se déplacer. Vanité des vanités…

Toujours est-il que la Propagande allemande n’eut qu’à se féliciter – et elle ne s’exonéra pas de le faire – de « l’attitude extrêmement positive » à l’égard de la collaboration d’un trio à nos yeux peu recommandable : Chardonne, Brasillach et Morand, lequel avait figuré à plusieurs reprises sur la « liste de la littérature à promouvoir » publiée le 16 juin 1941.

Quant à l’Occupation, elle inspire à l’écrivain la célébration de « l’air campagnard » de la capitale « égayée par le craquètement des poules, décorée de balcons transformés en potagers » : un lyrisme bucolique que Bernard-Henri Levy ne s’est pas privé de rappeler en fustigeant les charmes que d’aucuns trouvaient au Paris du premier confinement 2020 (Ce virus qui rend fou, Grasset, 2020).

Sans trancher sur la part de prudence ou de paresse de l’écrivain trop occupé à jouir des plaisirs de la vie (dont la guerre ne l’a d’ailleurs jamais privé), Pauline Dreyfus rapporte que Morand avait renoncé à participer à un voyage d’auteurs français, organisé à Weimar par la Propagande. On ne trouvera donc pas de photos du vichyssois zélé aux côtés de Goebbels.

Paul Morand participe à une cérémonie officielle aux côtés du maréchal Pétain à Vichy en 1942. (Autorisation)

Pour la biographe « rien, dans ses écrits publics, ne prête à controverse ». Sur l’échelle de la dangerosité, elle n’accorde même au roman France-la-Doulce qu’un label « inoffensif ». En revanche, le Journal intime (tenu par Morand entre 1940 et 1950 et confié par ses soins à la Bibliothèque nationale) est, à ses yeux, d’une autre étoffe et ne laisse aucun doute sur ses convictions qui évoque avec éloquence ce dont le philosophe Francis Kaplan avait fait le titre de son essai : La passion antisémite (Ed du félin, 2011).

L’antisémitisme de Morand est, martèle l’auteure, « têtu, durable, avéré ». Pour preuve, le retour des premiers déportés ne suscita aucune pitié de la part de l’écrivain qui se désola de voir « ces nuées de Levy et de Bloch qui rentrent ‘chez eux’ ».

Le 14 septembre 1944, Morand fut révoqué sans pension ni indemnités. Le décret était signé Charles de Gaulle.

S’il se posa en victime d’une « conspiration du silence (influence juive) », l’écrivain passa à travers les mailles parfois trop larges du filet de l’épuration : il échappa en effet à tout procès, internement et mesure infamante. Et à partir du printemps 1951, le nom de Morand, banni après-guerre, recommençait à faire son chemin dans le milieu des lettres.

En 1953, le Conseil d’Etat annula le décret de septembre 1944, rendant l’écrivain éligible à une indemnité rétroactive compensant l’absence de traitement entre septembre 1944 et avril 1950. Il pouvait de fait également faire valoir ses droits à la retraite.

C’est, dès lors, une autre atmosphère nationale que Pauline Dreyfus nous donne à ressentir. Morand comprend que son rêve de l’Académie française n’est peut-être pas brisé. Pour autant, sa candidature déclenche le combat des « morandophiles » contre les « morandophobes » et le retour de de Gaulle au pouvoir à la suite de la crise algérienne le condamne à un échec.

Toute l’Académie était présente pour son élection, le 24 octobre. Il remporta par 21 voix au second tour, contre 4 à son concurrent et 15 blancs ou nuls, le fauteuil de Maurice Garçon (1889-1967), avocat mondain qui – soit dit en passant – a laissé des écrits pour le moins empreints de préjugés antisémites.

Paul Morand le jour de sa réception à l’Académie française le 30 mars 1969. (Autorisation)

Sa déception, tout autant que son amertume face à son manque de reconnaissance littéraire, s’expriment au gré de « mouvements d’humeur » qu’il réserve, avec une constance qui n’étonnera plus le lecteur, aux Juifs et aux homosexuels.

Au Printemps 1968, l’Elysée fait savoir qu’une nouvelle candidature de Morand à l’Académie est envisageable, à la condition qu’il ne se présente pas au fauteuil du maréchal Juin, vieux camarade du Général depuis Saint-Cyr.
En octobre de la même année, celui que l’écrivain Henri Raczymow qualifiait « d’antisémite littéral » – et, plus tard, « d’esthète de la merde » – est élu au premier tour avec vingt-et-une voix.

Le rétroviseur dans lequel, arrivé au grand âge, il regarda sa vie, plaça la Shoah et son attitude envers les Juifs dans l’angle mort de son repentir. Son jugement envers lui-même, pourtant peu indulgent, ne portait que sur sa paresse et sa désinvolture d’écrivain. Jamais il n’a cessé de « vomir la Résistance » ; jamais il n’a cessé, « ligoté par ses phobies », d’être antisémite. S’il détestait son collègue académicien juif Joseph Kessel, on relève qu’il se réjouit de l’élection de son ami Maurice Rheims parmi les Immortels.

Morand mourut le 23 juillet 1976. L’hommage littéraire qui lui fut rendu fut, nous dit sa biographe, « teinté d’inévitables nuances ».

L’écrivain avait fait de l’Académie sa légataire universelle, chargée notamment de créer la Fondation Paul-Morand et de remettre un prix à un ouvrage « remarquable par ses qualités de pensée, de style, d’esprit d’indépendance et de liberté ». En 1978, le premier lauréat pressenti pour ce prix fut Romain Gary, écrivain juif, russe et gaulliste. Gary refusa la distinction, arguant de la dimension pour le moins « ironique » de la situation.

Tombeau de Paul Morand à Trieste. (Autorisation)

Dans le registre de l’ironie, citons cette autre, relevée par la biographe qui, en se rendant sur la tombe de Morand à Trieste, s’amusait de la
« topographie malicieuse » de cette partie de la ville. Le cimetière israélite se trouve en effet juste en face du cimetière où repose le couple si viscéralement antisémite.

« Jusqu’à la fin », conclut Pauline Dreyfus, « Paul Morand a eu la sensibilité de son âge et de son milieu ». Cet antisémitisme
« prodigieusement banal », pour reprendre l’expression de Pierre Vidal-Naquet au sujet du racisme giralducien, peine évidemment à nuancer le malaise, comme lorsqu’il s’agit de Céline.

Passionnante porte d’entrée dans l’œuvre morandienne, cette biographie aux allures de roman national ausculte une page de l’Histoire française et dresse le portrait d’un pan de la société qui, indifférente aux soubresauts, ne s’est « battue » que pour préserver ses biens, s’enrichir ou conquérir des honneurs : ceux-là mêmes qui ont inspiré à Pauline Dreyfus son roman Ce sont des choses qui arrivent (Grasset, 2014) auquel elle fait une brève allusion dans la biographie, au moment d’évoquer la fille « cachée » de Morand. De ce dernier, on garde, au sortir de cet ouvrage, l’image d’un écrivain à la plume fougueuse et pleine de panache, d’un bousculeur de style qui, par peur de perdre sa place dans le « gratin », a fait des choix dont il semble bien qu’ils se sont figés en convictions haineuses.

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Pauline Dreyfus, Paul Morand, Collection NRF Biographies, Gallimard, 496 pages + 16 p hors texte, 24 €

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