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Une professeure arabe dans une école juive. (Autorisation : Institut Merchavim)
Une professeure arabe dans une école juive. (Autorisation : Institut Merchavim)
Interview

Pénurie d’enseignants : Des profs arabes dans des écoles juives ? Pas si simple…

Il y a seulement 1 200 enseignants arabes dans les écoles publiques juives, où de très nombreux postes sont vacants. Mais pour réussir, il faut à ces profs plus qu’un bon hébreu

Alors que l’année scolaire est sur le point de se terminer, il manque encore des milliers d’enseignants dans le système d’éducation juif. En même temps, la communauté arabe connaît un excédent massif de professeurs – ils seraient environ 11 000 professeurs à être actuellement sans emploi, selon les estimations.

Même si une des solutions susceptible de résoudre cette crise de la pénurie d’enseignants, une crise qui dure depuis des années, semble évidente – il s’agirait d’offrir une formation supplémentaire aux professeurs arabes pour qu’ils puissent venir travailler dans les écoles juives – le ministère de l’Éducation n’a toujours pas adopté une telle mesure à un niveau significatif.

Il y a bien eu des projets visant à intégrer des professeurs arabes au chômage dans les écoles israéliennes depuis qu’un premier programme de ce type avait été lancé par le ministère de l’Éducation, en 2014, mais il n’a été mis en œuvre qu’à une échelle dérisoire face aux besoins réels qui subsistent dans les établissements scolaires juifs.

Le ministère a préféré opter pour d’autres initiatives – certaines de nature drastique – qui ont notamment consisté à embaucher des enseignants à la retraite ou des éducateurs qui ne répondent pas toutefois à toutes les exigences nécessaires pour assumer un tel emploi. Des programmes de formation en accéléré ont été lancés pour les universitaires et pour les anciens instructeurs du Corps de l’éducation de Tsahal. Les professeurs qui se trouvent déjà dans le système ont aussi dû prendre leur part du fardeau et certaines informations ont indiqué que des directeurs d’école avaient dû augmenter la charge de travail de leurs enseignants, pour certains, de 150 %.

Environ 1 200 professeurs arabes travaillent actuellement dans des écoles publiques juives, a confié le ministère de l’Éducation au Times of Israel. Un porte-parole a annoncé que le ministère prévoyait d’élargir les programmes qui existent déjà pour augmenter encore le nombre d’enseignants éligibles et pour permettre à un plus grand nombre d’écoles juives de faire appel à leurs services.

« Des centaines de professeurs arabes travaillent d’ores et déjà dans des écoles juives et cette expérience a été une réussite – du point de vue pédagogique, dans la relation qu’ils entraînent avec les élèves, dans l’éclatement des stéréotypes », commente Ahmad Tibi, député arabe vétéran et chef du parti radical Taal. Augmenter encore ce nombre, ajoute-t-il, serait une initiative « gagnant-gagnant » pour les Juifs comme pour les Arabes.

Le député de la Liste arabe unie, Ahmad Tibi, s’exprimant lors de la conférence Haaretz au Centre Peres pour la paix et l’innovation à Jaffa, le 16 juin 2022. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

Mais régler le problème de la pénurie des professeurs dans les écoles juives à l’aide d’enseignants arabes au chômage est plus facile à dire qu’à faire, selon le docteur Salim J. Munayer.

Une série d’obstacles

Professeur adjoint à la Faculté d’éducation de l’université Hébraïque et expert du système d’éducation arabe, Munayer souligne les principaux obstacles qui empêchent les enseignants arabes d’être recrutés dans les écoles juives : « Avant tout, afin de travailler dans une école juive, les professeurs arabes doivent non seulement parler couramment l’hébreu mais ils doivent aussi être formés à la médiation culturelle et savoir comment dialoguer avec les Juifs israéliens. »

Actuellement, le plus grand projet d’intégration en direction des enseignants arabes est « Meshalvim u’Mishtalvim » (« Employer et intégrer »), qui a été lancé par l’Institut Merchavim en coopération avec le ministère de l’Éducation et avec le ministère de l’Égalité sociale.

Ce programme aide les enseignants arabes à améliorer leurs compétences en hébreu et à se familiariser avec la société juive israélienne, avec un objectif : celui de rejoindre les rangs des professeurs qui travaillent dans les écoles juives. L’Institut a également un programme de placement direct pour les professeurs qui répondent d’ores et déjà à ces exigences.

Munayer, qui est le fondateur de Musalaha, une organisation confessionnelle qui fait la promotion de la réconciliation entre Israéliens et Palestiniens, fait remarquer l’importance, pour les professeurs arabes, de savoir gérer le conflit lorsqu’ils travaillent dans un environnement juif. « La médiation dans le conflit, c’est aussi important que de savoir parler hébreu parce que le conflit peut éclater dans une classe à n’importe quel moment », dit-il.

Autre obstacle, selon Munayer : les réactions négatives des élèves et des parents, en particulier dans certains secteurs plus conservateurs. « Les enseignants arabes, aujourd’hui, ont plus de chance d’être embauchés dans des villes progressistes comme Herzliya ou comme Ramat HaSharon que dans des villes conservatrices comme peut l’être Jérusalem », explique-t-il.

Il cite des recherches – des anecdotes, aussi – qui témoignent du fait que les parents et les élèves mettent souvent en doute les compétences des professeurs arabes et la qualité de leur enseignement, en particulier dans l’atmosphère actuelle « de clivage et de radicalisation », note-t-il.

Pour pouvoir travailler, un professeur doit se sentir à l’aise dans son environnement et il ne doit pas constamment être remis en question ou testé pour définir s’il est « un bon Arabe loyal au pays », ajoute-t-il.

Salim Munayer, professeur à la Faculté d’éducation de l’université hébraïque et fondateur de l’organisation confessionnelle Musalaha. (Autorisation : Musalaha)

Une étude commanditée par le Gordon Academic College of Education de Haïfa, en 2016, avait révélé que 41 % des parents juifs s’opposaient à ce que leurs enfants reçoivent l’enseignement d’un professeur arabe. Parmi les parents religieux, ce pourcentage s’élevait à 82 %.

Selon l’étude, les parents juifs s’inquiétaient de ce que les enseignants arabes puissent ne pas vouloir transmettre les valeurs essentielles du sionisme ou apprendre à leurs enfants les dates significatives du calendrier israélien, comme Yom HaShoah ou Yom HaZikaron.

Trouver l’équilibre

Il est probable que l’intégration sera plus réussie si le professeur arabe est appelé à intervenir dans des matières comme l’anglais, les mathématiques ou la chimie, plutôt que « dans une matière sensible » comme l’histoire, dit Munayer. « Le narratif historique, dans une école juive, est très sioniste ; c’est un narratif historique qui est rendu obligatoire par le ministère de l’Éducation et qui ne laisse aucune place au narratif et au patrimoine palestiniens et arabes, ce qui peut être difficile à accepter pour les enseignants arabes », fait-il remarquer.

Même écho chez May Arow, l’une des fondatrices de « Ya Salam », un programme qui apprend aux élèves la langue arabe dans les écoles élémentaires. Le programme, qui avait été lancé par le groupe Abraham Initiatives en 2007 et qui a ensuite été récupéré par le ministère de l’Éducation en 2016, est en cours dans 200 écoles de tout le territoire israélien, laïques ou religieuses. Dans sa version originale, « Ya Salam » avait pour objectif de former les professeurs arabes pour qu’ils soient en mesure d’enseigner la langue et la culture arabes tout en les préparant simultanément à travailler dans un environnement juif.

Une enseignante dans une classe israélienne. (Autorisation : Abraham Initiatives)

Arow, qui a elle-même travaillé comme professeure dans une école juive, reconnaît que la connaissance culturelle est un élément majeur de la formation des enseignants arabes, une formation qui les prépare à travailler au mieux avec des élèves juifs.

« Un professeur arabe n’a souvent pas les compétences nécessaires pour travailler dans un environnement dont les codes culturels sont très différents », explique-t-elle. « S’ils ne connaissent pas ces codes, ils perdront facilement le respect de leurs élèves. De surcroît, pendant les périodes de tension sécuritaires, lorsque l’animosité entre les communautés est forte, les enseignants ne peuvent pas ignorer la situation et il est plutôt de leur devoir d’expliquer aux élèves de quelle manière les Juifs et les Arabes sont affectés, tous les deux. Et lorsqu’il y a un sentiment d’hostilité dans une classe, il est avant tout important de le reconnaître, il ne faut pas l’étouffer. »

Elle note aussi qu’en tant qu’Arabe dans une école juive, un enseignant fera souvent l’objet de toutes les attentions et que les élèves, comme les employés, sont susceptibles de lui poser des questions – pourquoi, par exemple, il n’entonne pas l’hymne national. « La communication entre les professeurs, le directeur d’établissement et les élèves est déterminante dans ce genre de cas et il faut trouver un équilibre entre le respect de l’environnement juif israélien de l’école et les origines et les sentiments personnels du professeur », explique-t-elle.

Deux pas en avant, un pas en arrière

Les universités et les établissements d’enseignement supérieur israéliens ont produit un excédent dans le nombre de professeurs arabes – qui sont en majorité des femmes – à tel point que la plupart d’entre eux ne parviennent pas à trouver un poste dans le système d’éducation arabe. Ils sont souvent dans l’obligation d’enseigner loin de chez eux, voire d’abandonner cette profession après des années d’études. Selon un rapport établi par la Knesset au mois de juin 2023, seulement un peu plus de la moitié des diplômés arabes parviennent à trouver un travail de professeur.

« Nous constatons aussi qu’il y a de nombreux enseignants arabes qui ont le sentiment de ne pas être en capacité de travailler, pour diverses raisons, dans des écoles juives », explique Yael Keren-Raba, directrice des programmes d’éducation à l’institut Merchavim. « Un grand nombre d’entre eux vivent dans le nord, là où la population arabe se concentre, et ils ne souhaitent pas prendre un travail dans le centre du pays, où se trouve la plus grande partie des postes vacants, en particulier parce que les coûts de déplacement ne sont pas pris en charge par les établissements scolaires.

Approximativement mille professeurs arabes certifiés se portent candidats, chaque année, au programme « Meshalvim u’Mishtalvim » pour pouvoir intégrer les personnels travaillant dans les écoles juives. Le principal obstacle à l’expansion du programme reste, selon Keren Raba, la maîtrise parfaite de la langue.

« Nous recevons de nombreuses candidatures chaque année mais moins de la moitié des candidats franchissent l’étape de la sélection », dit-elle. « De nombreux enseignants arabes font leur formation en arabe et ils n’ont pas le niveau nécessaire, en hébreu, pour enseigner à une classe d’enfants juifs ».

Des professeurs d’arabe lors d’une formation à l’Institut Merchavim, au mois de juillet 2022. (Autorisation : Merchavim Institute)

Les professeurs qui sont acceptés dans le cadre du programme et qui ne peuvent pas trouver eux-mêmes une école où travailler suivent un programme d’orientation de deux mois – pendant lequel ils améliorent leurs compétences en hébreu écrit et oral et ils se familiarisent avec l’histoire, la tradition et les fêtes juives. Ils suivent aussi une formation inter-culturelle.

Le taux de réussite du programme est élevé. Pendant l’année scolaire 2022-2023, 262 professeurs ont trouvé un emploi – ils étaient 300 à avoir suivi le programme d’orientation. Ils ont été embauchés dans les 240 écoles de tout le pays qui participent au programme et ils sont principalement enseignants en anglais, en maths, en sport, en sciences, en art ou en éducation civique. Quelques-uns enseignent même la littérature hébraïque et les études de la Bible. Certains sont devenus coordinateurs, administrateurs ou directeurs d’école.

Keren-Raba reconnaît que les tensions peuvent entourer des matières spécifiques liées au sionisme et à l’Histoire israélienne. Si de nombreux professeurs arabes sont ouverts au débat sur Yom HaZikaron ou sur Yom HAatzamout pendant les cours – après tout, dit un porte-parole du ministère de l’Éducation, « travailler dans une école juive a été le choix du professeur » – d’autres préfèrent prendre un jour de congé lors de ces occasions. L’Institut Merchavim, en coopération avec le ministère de l’Éducation, organise des ateliers de travail particuliers avant les journées de commémoration et pendant les périodes de tensions accrues, lorsque certains professeurs arabes redoutent de devoir entrer dans les villes juives et que l’atmosphère est pesante dans les salles de classe.

« A chaque fois que le pays traverse une période de tensions sécuritaires, le soupçon refait surface entre les deux communautés et l’intégration devient plus difficile, » fait remarquer Keren-Raba, faisant écho aux propos tenus par May Arow.

Les enseignants arabes placés par Merchavim, lorsqu’ils ont travaillé pendant plus de deux ans dans la même école, ont également l’opportunité de devenir « des ambassadeurs interculturels », dit Keren-Raba. « Leur présence dans la classe est une opportunité offerte aux élèves juifs d’en apprendre davantage sur les fêtes musulmanes et chrétiennes », dit-elle, « ainsi que sur les traditions arabes, dont certains éléments peuvent s’insérer dans le programme éducatif – par exemple, en sciences, les élèves apprennent la tradition de la récolte des olives dans la société arabe ».

Photo d’illustration : Une enseignante dans une classe israélienne. (Crédit : Archive)

Le programme d’intégration a commencé en 2014 avec dix professeurs par an – il y en a aujourd’hui 300 qui y prennent part chaque année. « Nous faisons tout ce que nous pouvons, en coopération avec le ministère de l’Éducation, pour faire la publicité de ce programme auprès des directeurs d’école et des enseignants arabes pour augmenter encore le nombre de participants », déclare Keren-Raba.

Placer les professeurs continue malgré tout à poser des difficultés.

« Nous avons rencontré des directeurs d’école qui ne souhaitent pas relever le défi de l’embauche d’un enseignant issu d’une culture différente parce qu’ils s’inquiètent des réactions potentiellement négatives des parents et de leurs employés », explique-t-elle. « Parfois, nous avons l’impression de faire deux pas en avant et un pas en arrière ».

« Le programme d’intégration est efficace à court-terme dans la mesure où il donne des professeurs aux écoles juives et à long-terme, il est efficace dans la mesure où il brise les préjugés et où il promeut la coexistence. A chaque fois qu’il est mis en œuvre, nous constatons que la réponse apportée par les élèves et par les parents est largement positive. Mais il a ses limites. »

« Pour le moment, malheureusement, il est impossible qu’il s’agisse de la seule réponse à apporter au problème de la pénurie de professeurs », déplore-t-elle.

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