Cette nuit-là, à une heure déjà avancée, les rues de Londres sont vides. C’est la veille de Yom Kippour, mais ce n’est pas le caractère sacré de la journée la plus sainte du calendrier juif qui occupe l’esprit de ce petit groupe d’Israéliens qui déambule dans la capitale anglaise. L’un d’entre eux, Zvi Zamir, vient de rencontrer une source très bien informée dans le monde arabe et il réfléchit, silencieux, à la formulation de la note qu’il va transmettre par téléphone.
Zamir est le chef du Mossad.
Nul doute que pour un non-initié, cette note ressemblerait à un à compte-rendu commercial passablement rébarbatif. En réalité, elle est un appel aux armes – avertissant les dirigeants d’Israël, en phrases codées, que la nation se trouve dans la situation la plus périlleuse depuis sa fondation, il y a 25 ans. Deux armées arabes, entraînées par l’Union soviétique et en possession d’un arsenal important d’armements modernes, vont lancer une attaque sur deux fronts contre le pays avant la fin de la journée.
Et Israël n’est pas prêt : les réservistes, qui comptent pour les deux-tiers des effectifs militaires, n’ont même pas été mobilisés.
Arrivé au domicile du chef du bureau local du Mossad, Zamir rédige la note à la main et demande à l’opérateur international de le mettre en relation avec son chef de bureau en Israël, Freddy Eini. L’opérateur a du mal à le joindre. « Je pense que c’est un jour férié en Israël », dit-il à Zamir.
Zamir le lui confirme. Et enfin, il entend une voix familière mais endormie à l’autre bout du fil.
« Plongez-vous les pieds dans une baignoire d’eau froide », conseille Zamir.
Il dit à Eini qu’il va lui résumer l’essentiel de sa réunion. Puis, parlant lentement, il évoque une discussion avec des cadres d’entreprises étrangères. « Ils parlent du contrat dans des termes qui nous sont familiers. » (Ce qui signifie que les Égyptiens exécuteront le plan de guerre réactualisé que le Mossad avait réussi à obtenir auprès de son agent égyptien coûteux, Ashraf Marwan, gendre de l’ancien président égyptien Gamal Abdel Nasser).
« Les dirigeants ont l’intention de venir en Israël même s’ils savent que c’est Yom Kippour. » (L’attaque commence aujourd’hui.)
« Ils pensent pouvoir atterrir avant la nuit. » (Une attaque au crépuscule.)
« Ils n’ont pas de partenaires en dehors de la région. » (Les Soviétiques ne seront pas impliqués.)
Samedi 6 octobre 1973 – Yom Kippour
Traduisant le message de Zamir en hébreu simple, Eini passe son premier appel téléphonique à 3 h 40 du matin au général Yisrael Leor, conseiller militaire de Golda Meir. Meir passait une nuit agitée. Leor la réveille dans son cauchemar.
« Nous avons des informations selon lesquelles il y aura une guerre avec l’Egypte et la Syrie d’ici ce soir », a dit Elazar. « Êtes-vous prêts ? »
C’est à Moshe Dayan, l’aide de camp du ministre de la Défense, qu’Eini téléphone ensuite. Le chef d’État-major de l’armée israélienne – celui pour qui toute minute qui passe est pourtant précieuse – est de son côté réveillé à 4h30 par son propre aide de camp. Le rythme s’accélère. Le général Elazar exige que les membres de l’État-major général se retrouvent au quartier-général à 5h15. Les chefs des commandements du Nord et du Sud, pour leur part, sont convoqués à six heures précises.
Elazar lui-même téléphone depuis chez lui au commandant des forces aériennes, le général Benny Peled. « Nous avons des informations qui nous annoncent le début d’une guerre avec l’Égypte et la Syrie ce soir », dit Elazar. « Êtes-vous prêts ? »
« Nous sommes prêts », répond Peled.
« Que voulez-vous faire ? », demande Elazar.
Peled accorde la priorité aux batteries SAM (missiles sol-air) de la Syrie, car le front syrien, proche des implantations du Golan et d’Israël proprement dit, présente un danger plus immédiat que le front égyptien, relativement éloigné. Elazar est d’accord. « D’accord », dit-il. « Je vais obtenir l’autorisation. »
L’autorisation d’une attaque préventive doit venir à la fois de Dayan et de Meir. Peled fait savoir que l’armée de l’air sera prête dès 11 heures.
Alors qu’Elazar s’habille, sa femme, Talma, lui demande d’une voix ensommeillée ce qui est en train d’arriver.
« Ça y est », répond-il. « C’est la guerre. » L’expression de son visage, cet air solennel, elle l’a déjà vu auparavant.
En conduisant dans les rues vides de Tel Aviv, Elazar fait un rapide bilan de la situation. Il a tout de suite décelé une situation « extrême ». Le haut commandement avait pris pour hypothèse que les services de renseignements militaires donneraient l’alerte cinq ou six jours avant le lancement des hostilités. Cela aurait permis une mobilisation totale et aurait donné le temps aux réservistes de retrouver leur agilité aux armes. Une mise en garde de quarante-huit heures était considérée comme moins probable, mais suffisante pour la mobilisation. Mais ce qui est en train de se passer – avec un avertissement émis 12 heures avant ou à peu-près – n’a jamais été envisagé.
Le général Eli Zeira, chef du renseignement militaire, arrive au quartier général peu après Elazar. Il assure au chef d’état-major que le président égyptien Anouar el-Sadate n’entrera pas en guerre – ce qu’il n’a cessé d’affirmer malgré les nombreux rapports provenant de sources fiables qui ont indiqué que la guerre était imminente, ces dernières semaines. Parmi ces sources, le roi de Jordanie, Hussein, qui s’est secrètement rendu en hélicoptère à Tel Aviv la semaine précédente, pour alerter Meir. Elazar choisit de faire plaisir à Zeira. « Faisons comme s’il y avait une guerre, » dit-il.
La certitude qu’il va y avoir une guerre semble s’imposer dorénavant avec clarté pour Elazar. Il est maintenant totalement concentré sur ce qui l’attend – « comme un bulldog », dira son assistant. Il n’y a pas encore d’autorisation de mobilisation, mais Elazar dit à son adjoint, le général Israël Tal, d’activer le réseau chargé de la mobilisation, ce qui permet de gagner plusieurs précieuses heures. Sans en avoir obtenu officiellement la permission, il ordonne lui-même la mobilisation de plusieurs milliers de personnes dont le rôle au sein de l’armée est déterminant, y compris des officiers de l’état-major à différents niveaux de commandement, ainsi que des soldats appartenant à quelques unités de commando choisies.
À 5h50 du matin, Elazar rencontre Dayan. Un officier qui avait pris des notes de la réunion a raconté ultérieurement avoir été surpris par la jovialité affichée par le chef d’État-major. Quand ce dernier dit vouloir écraser rapidement les Syriens, le ministre de la Défense lui demande : « Pourquoi tant de hâte ? ». Elazar lui répond par une blague juive : « Dans un shtetl d’Europe de l’Est, un lève-tôt est surpris de voir un ami sortir d’un bordel à 6 heures du matin. ‘J’ai une journée chargée qui m’attend’, répond l’ami. ‘Et au moins ça, c’est fait’. »
Au grand étonnement d’Elazar, Dayan rejette l’idée d’une attaque préventive
Au grand étonnement d’Elazar, Dayan rejette l’idée d’une attaque préventive. Dayan explique qu’il n’est pas du tout convaincu que la guerre éclatera, malgré l’appel de Zamir. « Nous n’allons pas ordonner pas une mobilisation générale sur la seule base du rapport de Zvika », dit-il. Il y a eu des avertissements similaires dans le passé qui n’ont eu aucune suite. De plus, la CIA n’a rapporté aucun signal annonciateur d’un conflit.
« Nous nous trouvons dans une situation politique où il n’est pas possible de répéter ce que nous avions mis en œuvre en 1967 », explique Dayan, faisant référence à la frappe aérienne préventive contre l’Égypte qui avait ouvert la guerre des Six Jours. Une attaque – alors même, tout particulièrement, que les Américains affirment que les États arabes n’ont pas de velléité d’entrer en guerre – serait considérée comme une volonté de déclencher des hostilités, indépendamment de ce que les Arabes pourraient avoir prévu en réalité. Quelques mois auparavant, Dayan avait assuré au commandant de l’armée de l’air Peled que le gouvernement autoriserait une première frappe s’il s’avérait vraiment que les Arabes se préparaient à la guerre – mais cette promesse n’aura finalement pas été tenue. La seule circonstance dans laquelle il est prêt à approuver une attaque préventive, ajoute Dayan, c’est si des informations fiables font état de la préparation d’une attaque des Arabes contre Tel Aviv.
Le ministre s’oppose également à la proposition d’Elazar d’une mobilisation « presque générale » de 200 000 à 250 000 réservistes. En l’absence d’hostilités actives, une mobilisation de cette ampleur serait elle-même perçue comme un acte de guerre. À ce stade, Dayan estime que seules les forces nécessaires pour soutenir la défense, soit 20 000 à 30 000 hommes, doivent être mobilisées.
Elazar, estime, de son côté, que la défense seule nécessitera 50 000 à 60 000 réservistes, soit le double du chiffre avancé par Dayan. Convaincu de l’imminence de la guerre, il demande instamment que l’ensemble de la force de combat de réserve soit mobilisée – quatre divisions blindées plus des unités auxiliaires – afin d’être prêt à contre-attaquer dès que la poussée initiale des Arabes aura été arrêtée.
Dayan accepte ce chiffre de 50 000 à 60 000 hommes pour la défense. Mais l’approbation du Premier ministre est nécessaire. Ils doivent rencontrer Meir sous peu et ils laisseront la Première ministre prendre l’ultime décision et éventuellement décider d’attaque préventive.
Elazar repousse la réunion prévue avec Meir afin de s’entretenir avec les généraux qui vont mener les batailles à venir. Il veut s’assurer que tous envisagent la situation en prenant en compte les mêmes critères et qu’ils ont compris ce qui se prépare. La mise en garde qui concerne le lancement des hostilités, leur explique-t-il, a été bien plus courte qu’ils ne l’avaient jamais imaginé. « Nous allons mobiliser ceux qu’il nous sera permis de mobiliser. On appellera les autres quand les tirs commenceront. »
Elazar leur demande de retourner à leur quartier-général et de mettre leurs commandements en ordre de marche. Ils doivent revenir à midi pour régler les derniers détails. Elazar rencontre ensuite les commandants de l’armée de l’air, de la marine et des corps blindés. La guerre pourrait éclater aux environs de 18 heures, leur confie-t-il. Convoquant le porte-parole de l’armée, Elazar lui demande d’envoyer des correspondants étrangers sur les deux fronts afin qu’ils puissent signaler quel camp ouvrirait le feu en premier.
Elazar est inquiet pour le Sinaï. Dovecote, le plan permanent pour faire face à une attaque surprise sur ce front, était basé sur une mobilisation totale, qui n’avait même pas commencé. Il n’a pas non plus été conçu pour repousser une attaque de cinq divisions, qui semble désormais imminente. « Nous sommes dans une guerre difficile, » dit-il.
Rencontre avec la Première ministre
La rencontre avec la Première ministre débute à 8 h 05. Dayan le répète encore : la guerre n’est pas une certitude. Les enfants des implantations du Golan seront évacués dans l’après-midi, quelques heures avant l’éventuelle attaque des armées arabes. On dira alors qu’ils sont partis en excursion. Une baisse des tensions au cours de la journée pourrait rendre l’évacuation inutile, ce qui pourrait aussi éviter l’indignation des citoyens que serait susceptible de déclencher une excursion parrainée par le gouvernement le jour le plus saint de l’année.
Laissant apparaître la grand-mère qu’elle est derrière le masque de la Première ministre, Meir ordonne que les enfants soient évacués immédiatement (ce qui leur évitera d’être piégés lorsque les Arabes lanceront leur attaque par un barrage d’artillerie massif à 14 heures plutôt qu’à 18 heures). Dayan et Elazar présentent ensuite leurs arguments respectifs.
« Si nous frappons les premiers, nous n’obtiendrons l’aide de personne », remarque Meir
C’est un moment étonnant que celui où ces deux généraux, des vétérans de la guerre au sommet de l’establishment militaire israélien, font part de leurs divergences sur des questions militaires vitales à une grand-mère de 75 ans – qui avait toujours admis ignorer ce qu’était une division et ne pas connaître grand-chose aux questions militaires. Dayan la traite avec la déférence due à sa position. Meir, de son côté, enchaîne cigarette sur cigarette pendant leur entretien, remplissant la pièce d’une fumée âcre qui pique les yeux des personnes présentes. Elazar se dit prêt à faire un compromis sur la mobilisation de 100 000 à 120 000 hommes à ce stade. Comprenant, d’après les questions de Meir, qu’elle penche pour son point de vue, il envoie son assistant passer un coup de fil qui permettrait de lancer la mobilisation de deux divisions.
Une fois que la présentation de la situation est terminée, la Première ministre hésite pendant quelques instants avant de prendre une décision. Elle est défavorable à une attaque préventive. Israël pourrait avoir besoin de l’aide américaine prochainement. « Si nous frappons les premiers, nous n’obtiendrons l’aide de personne », remarque-t-elle. Quant à la mobilisation, elle accepte le compromis d’Elazar. « Si la guerre éclate, mieux vaut être en mesure d’y faire face, même si le monde est furieux contre nous. »
« Le chef d’état-major mobilisera toute la force qu’il a proposée », résume Dayan.
Il est maintenant 9 h 25. Un sentiment de soulagement envahit les personnes présentes dans la salle, malgré le caractère sombre du moment. L’indécision est terminée. Les choses se mettent en place. Elazar demande à son assistant de lancer la mobilisation de deux divisions supplémentaires. L’échéance approche – mais elle sera plus courte que prévu.
Meir confie la gestion de la guerre à Dayan et Elazar, mais ses instincts continueront à lui servir chaque fois que sa contribution serait requise.
Lorsque Meir avait été réveillée quelques heures auparavant par l’appel de son aide Yisrael Leor, elle avait demandé : « Yisrael, que faisons-nous maintenant ? » Il lui avait alors conseillé d’appeler Dayan et de se rendre à son bureau. Elle y était allée, le pas particulièrement lourd, le visage défait. Et pourtant, elle reste encore alerte et déterminée.
Les décisions qu’elle a prises lors de la réunion avec Dayan et Elazar sont judicieuses, fondées sur le bon sens et l’instinct politique, et elles vont déterminer le mode opératoire d’Israël pour la phase critique du début de la guerre. Pas de frappe préventive, mais le poids de l’armée de réserve d’Israël sera mis à contribution dans les meilleurs délais. Elle confie la gestion de la guerre à Dayan et Elazar, mais ses instincts continueront à lui servir chaque fois que sa contribution sera requise, ce qui arrivera périodiquement.
Elazar appelle ensuite Peled pour l’informer qu’une attaque préventive a été exclue. Peled prévient de son côté ses commandants de base que si la situation doit se transformer en une véritable guerre et que les forces terrestres sont en difficulté, l’armée de l’air pourra devoir leur venir en aide, même si les missiles sol-air n’ont pas été détruits. « Soyez prêts à aller au feu », déclare-t-il.
À 9 h 30, l’ambassadeur américain Kenneth Keating et son adjoint, Nicholas Veliotes, arrivent au bureau de Meir en réponse à une convocation urgente. Les diplomates sont stupéfaits lorsqu’elle leur décrit la situation. La veille encore, la CIA et les Israéliens eux-mêmes leur avaient assuré qu’il n’y avait aucun danger qu’un conflit n’éclate.
Meir leur dit qu’Israël ne procédera pas à une frappe préventive. Si les Arabes déclenchent la guerre, dit-elle, Israël répondra avec force. Alors que Veliotes prend rapidement des notes, Keating, aux cheveux argentés, demande s’il peut avoir la certitude qu’Israël ne mènera pas d’action préventive. « Vous pouvez en être sûr », répond Meir de manière décisive. Keating annonce qu’il transmettra son rapport assorti de la plus haute désignation de sécurité, ce qui signifie que le secrétaire d’État américain Henry Kissinger sera spécialement réveillé pour en prendre connaissance.
La crise du Moyen-Orient tire Kissinger d’un profond sommeil à l’hôtel Waldorf Astoria de New York. Sans fanfare, le secrétaire d’État adjoint Joe Sisco fait irruption dans sa suite à 6 h 15, heure locale, pour annoncer qu’Israël et les Arabes sont sur le point d’entrer en guerre. Sisco vient lui-même de lire le message de Keating. L’ambassadeur cite Meir dans son message, disant « Nous pourrions être en difficulté ».
Une demi-heure plus tard, c’est au tour de Kissinger de réveiller l’ambassadeur soviétique à Washington, Anatoly Dobrynin, pour lui faire savoir que Meir a garanti qu’Israël ne prévoyait pas d’action offensive. Kissinger demande à Moscou de transmettre d’urgence ce message aux dirigeants égyptiens et syriens. Il appelle ensuite le chargé d’affaires israélien à Washington pour demander à Jérusalem « d’éviter toute action irréfléchie ».
Des avertissements étouffés
Les plus hauts dirigeants israéliens auront été, toute la semaine précédente, dans l’attente d’un message qui n’est jamais arrivé. Au début de le même année, quatre hélicoptères israéliens transportant une unité de commando et des spécialistes des communications avaient décollé du Sinaï de nuit et volé vers l’Égypte. Selon une source, ils avaient atterri à un endroit situé entre Suez, sur le canal, et Le Caire.
Cela avait été l’occasion, pour les commandos, de sécuriser la périphérie et les techniciens avaient placé des dispositifs d’écoute sur les lignes de communication menant à certains bureaux militaires et gouvernementaux qui allaient être au cœur des préparatifs de guerre.
Un descriptif de ce système très précis n’a jamais été rendu public mais ces dispositifs n’étaient pas des systèmes d’écoute ordinaires. Un ministre de premier plan les décrira comme étant des « réalisations majeures dans le domaine de l’électronique » et Meir devait préciser que leur fonctionnement impliquait « des sommes d’argent fantastiques ». L’installation et la maintenance de ces dispositifs nécessitaient des incursions risquées en territoire égyptien. Pour les personnes proches du projet, ce dernier représentait une « police d’assurance de la nation », une garde qui préviendrait d’une attaque-surprise si tout le reste des moyens mis en œuvre échouaient à la signaler.
À l’exception de tests périodiques, les dispositifs d’écoute restaient habituellement en sommeil, leur activation leur faisant courir le risque d’être détectés. Ils ne devaient être activés, en appuyant sur un bouton à Tel Aviv, qu’en cas de menace tangible d’une attaque ennemie. Les rares personnes qui connaissaient ce système l’appelaient simplement « les moyens spéciaux ». Ces écoutes avaient été activées de manière opérationnelle pour la première fois en avril 1973, lorsque l’Égypte avait paru sur le point d’attaquer. Elles avaient, à ce moment-là, fourni la preuve que les forces égyptiennes massées de l’autre côté du canal ne faisaient qu’un exercice.
Au cours de l’été, les Égyptiens avaient découvert certains branchements. Un poteau téléphonique tombé au sol, criblé de dispositifs d’écoute israéliens, sera d’ailleurs être exposé après la guerre dans un musée militaire du Caire. Mais d’autres écoutes n’avaient pas été détectées.
Cinq jours avant Yom Kippur, lors d’une conversation téléphonique avec le chef adjoint des renseignements militaires, Arye Shalev, le colonel Yoel Ben-Porat, chef de la très importante section SIGINT (renseignement électromagnétique), qui surveillait les communications radio dans le monde arabe et au-delà, avait demandé si les « moyens spéciaux » avaient été activés. Shalev avait répondu qu’il avait lui-même demandé à Zeira de les mettre en fonctionnement, comme l’avaient fait d’autres hauts responsables du renseignement militaire, mais que la réponse avait été jusqu’à présent négative. Cela avait été la première fois que Ben-Porat avait entendu l’adjoint de Zeira exprimer un malaise à propos de la situation et qu’il avait ouvertement revendiqué une différence d’opinion avec Zeira.
La même nuit, Ben-Porat avait été réveillé par une mise en garde annonçant l’ouverture rapide d’hostilités à 3 heures du matin. Une source crédible lui avait annoncé qu’une guerre était imminente. Il avait alors demande à son officier de service de réunir les principaux membres du personnel du quartier général du SIGINT une heure après. La réunion avait été l’occasion de reconnaître, de manière unanime, la nécessité de renforcer la surveillance des communications arabes, et ce dans les meilleurs délais. Lorsque Ben-Porat était parvenu à joindre Zeira, il avait alors demandé la permission de mobiliser 200 réservistes du renseignement à cette fin. La réponse de Zeira avait été ferme et sans appel.
« Yoel, écoute bien. Je ne te permets pas de penser à mobiliser ne serait-ce qu’une fraction d’un réserviste. Le rôle du renseignement militaire, c’est d’apaiser les nerfs de la nation, ce n’est ni de rendre le public fou, ni de miner l’économie. »
Ben-Porat s’était insurgé contre cette définition du rôle du renseignement. Malgré l’agacement perceptible dans la voix de Zeira, il avait demandé l’activation des moyens spéciaux. Zeira avait refusé.
« La situation que vous voyez », a dit Eli Zeira, « n’est pas celle que je vois de mon côté »
« A quoi servent ces moyens spéciaux », avait demandé un Ben-Porat exaspéré, « si ce n’est à des situations comme celle à laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés ? ».
« La situation que vous voyez », a dit Eli Zeira, « n’est pas celle que je vois de mon côté ».
Perplexe – il n’avait pas été le seul – face au refus de Zeira de reconnaître les preuves qui s’accumulaient, Ben-Porat s’était résigné à l’idée que le chef du renseignement devait avoir d’autres informations dépeignant une image d’ensemble différente.
En raison de ce mantra d’une « faible probabilité de guerre » du renseignement militaire, Elazar, dans la semaine précédant Yom Kippur, avait été amené, peut-être malgré lui, à minimiser les preuves croissantes des préparatifs de guerre arabes – les exercice égyptiens ou les démonstrations de nervosité de la part des Syriens.
Deux fois au cours de la semaine, le chef d’état-major avait demandé à Zeira si les « moyens spéciaux » avaient été activés. Ils l’avaient été, avaient assuré ses interlocuteurs. Mais ils ne l’avaient pas été, parce que Zeira était convaincu que Sadate n’attaquerait pas. Et que les activer inutilement, à son avis, risquait de mettre en péril les écoutes. Zeira avait rejeté les supplications de sa propre hiérarchie, qui lui avait demandé de les mettre en fonctionnement. Il avait agi comme s’il avait été le décideur numéro un de Tsahal, un rôle pourtant assumé par Elazar. Et cette décision sortant de l’ordinaire avait impliqué que les « moyens spéciaux », qui avaient été conçus pour alerter Tsahal d’une attaque ennemie imminente, ne seraient pas utilisés.
Peu après avoir pris la tête du renseignement militaire en 1972, après avoir été attaché militaire à Washington, Zeira avait donné une conférence devant des officiers supérieurs. En sortant de la salle, après la conférence, un colonel des brigade de parachutistes, Danny Matt, (qui jouera ultérieurement un rôle déterminant dans la traversée du canal de Suez par Israël), avait dit à un général qui marchait à côté de lui : « Je préférerais un chef du renseignement qui soit moins sûr de lui ».
Le qualificatif « d’arrogant » était pourtant inadéquat pour décrire Zeira. Les principaux décideurs en Israël – de Dayan et Elazar à Meir en passant par ses conseillers ministériels – avaient été psychologiquement bloqués dans leur réflexion, dans la semaine cruciale qui avait précédé Yom Kippour, par leur certitude qu’il existait un mécanisme sûr et efficace qui saurait annoncer une guerre future et donner les avertissements nécessaires. Cela n’avait pas été le cas. Eussent-ils su que les branchements n’avaient pas été activés, ils eurent été en mesure de se concentrer sur les signaux d’alarme qui se multipliaient autour d’eux. Et ils étaient nombreux. Les préparatifs des Arabes à la guerre étaient clairement visibles, même pour les troupes en première ligne, et des mises en garde portant sur une attaque arabe imminente arrivaient tous les deux jours de la part de sources de renseignement crédibles.
Zeira expliquait parfois son attitude en se référant à « l’idée » qu’il avait fait sienne lorsqu’il avait pris la tête du renseignement militaire, à savoir que l’Égypte n’entrerait pas en guerre avant d’avoir reçu des Soviétiques des bombardiers à longue portée capables de frapper les bases aériennes d’Israël, ainsi que des missiles Scud qui sauraient dissuader Israël de bombarder Le Caire. Il avait également eu l’occasion de faire part d’une « intuition » personnelle, celle que Sadate ne risquerait pas une nouvelle défaite humiliante.
En infériorité numérique
À 10 heures, dans cette matinée de Yom Kippour, après la réunion décisive avec Meir, Elazar descend dans la salle de guerre souterraine pour y rencontrer l’état-major général. Le général Zeira commence par passer en revue les plans de guerre égyptiens et syriens que le Mossad a obtenus. Les Égyptiens, dit-il, ont l’intention de traverser le canal de Suez, long de 160 km, avec cinq divisions, soit 100 000 hommes. Il note que sur le front syrien, il y a trois divisions ennemies sur la ligne et deux en réserve.
Seule une brigade israélienne se trouve à ce moment-là à proximité du canal de Suez. La ligne Bar-Lev, une série de petits forts construits le long du canal, est tenue par 450 soldats de deuxième ligne de la brigade de Jérusalem et d’un petit contingent de jeunes soldats Nahal
Dayan, qui les a rejoints, demande des détails sur le déploiement d’Israël dans le Sinaï. Deux des trois brigades – chacune avec cent chars – de la division blindée du Sinaï se trouvent sur des terrains d’entraînement au plus profond du Sinaï, à trois heures de route du canal. Seule une brigade, commandée par le colonel Amnon Reshef, est installée à proximité du canal. La ligne Bar-Lev, une série de petits forts construits le long du canal, est occupée par 450 soldats de deuxième ligne de la brigade de Jérusalem et d’un petit contingent de jeunes soldats de Nahal.
« Quand les divisions de réserve arriveront-elles ? » demande Dayan.
« Selon une estimation très approximative », répond Elazar, « il y aura 300 chars d’ici demain (dimanche) soir, 300 lundi et encore 300 autres mardi ».
Entièrement mobilisée, l’armée israélienne compte 350 000 hommes. Du côté égyptien, il y a 650 000 soldats et 150 000 du côté syrien. Les armées jordanienne et irakienne, si elles doivent se joindre à l’opération, seraient respectivement fortes de 60 000 et 250 000 combattants, mais tous ne devraient pas monter sur le front. Il est possible que d’autres pays arabes envoient également des contingents.
Plus tôt dans la matinée, Elazar a évoqué avec Dayan la possibilité d’atteindre Damas en contre-attaquant. Le ministre de la Défense n’a pas été enthousiasmé par cette idée. Il fait maintenant comprendre aux généraux qu’en cas de guerre, Israël ne nourrit aucune ambition territoriale.
« Je veux rappeler à tous que notre objectif principal est la destruction des forces ennemies. Tout mouvement en direction de Damas aurait pour but de détruire des forces, et non de capturer des territoires d’où nous serons obligés de nous retirer. C’est la devise qui guidera ce forum. »
Des certitudes effondrées
Les hauts responsables de Zeira, convoqués à une réunion organisée en urgence par le chef du renseignement militaire, prennent place à une table de conférence. Zeira se tourne vers son adjoint, Arye Shalev, à sa gauche immédiate. « Dites-moi, Arye, y aura-t-il une guerre aujourd’hui ou non ? »
Le général Shalev abandonne le visage confiant qu’il montre habituellement. « Je n’ai aucune raison de changer mon opinion et selon moi, je le répète, les chances de guerre sont faibles », rétorque-t-il.
Zeira pose la même question à Yona Bandman, cheffe du bureau égyptien. « Je soutiens Arye », répond Bandman.
Zussia Kaniezer, cheffe du bureau jordanien, intervient avec colère. « Dites ce que vous pensez, pas que vous soutenez quelqu’un », dit-elle sèchement. Pour sa part, Kaniezer est convaincue de l’imminence de la guerre depuis qu’elle a suivi la conversation du roi Hussein avec Meir deux semaines auparavant. Le renseignement militaire a bien évalué une menace de guerre « faible » – mais la nature colossale de cette erreur commence à apparaître clairement aux yeux de la hiérarchie des services d’espionnage de Tsahal.
Lorsque le ministre de la Santé Shemtov est sorti brièvement dans le couloir, un officier de l’armée lui a dit : « Ils nous ont pris complètement par surprise ».
Pour le ministre de la Santé, Victor Shemtov, conduire dans les rues de Jérusalem le jour de Yom Kippur est une expérience troublante – même s’il est lui-même loin d’être pratiquant. Par contre, pour son chauffeur, un homme religieux, c’est une expérience insupportable. Le jour de Yom Kippur, aucun véhicule ne circule normalement, sauf s’il transporte une femme enceinte ou encore un blessé à l’hôpital. Ce jour-là, Shemtov a été appelé plus tôt à son domicile par le secrétaire du cabinet qui l’a informé qu’une réunion d’urgence aura lieu à midi dans le bureau du Premier ministre à Tel Aviv. Il y est lui-même convoqué mais ne doit en parler à strictement personne.
A son arrivée, des véhicules militaires équipés de hautes antennes se garent à l’extérieur du bâtiment. Il monte les escaliers quatre par quatre et il entre dans la salle du cabinet. La plupart de ses collègues y sont déjà assis. Seuls les ministres religieux de Jérusalem ne sont pas venus. Les visages sont tendus, le silence règne – ce qui est de mauvais augure. Alors que Shemtov s’installe confortablement dans son fauteuil, le ministre à côté de lui se penche et murmure : « Il va y avoir la guerre. » Shemtov est sidéré. A midi pile, Meir n’est pas encore sortie de son bureau, ce qui est inhabituel. Lorsque Shemtov s’éclipse brièvement dans le couloir, un officier de l’armée lui dit : « Ils nous ont pris complètement par surprise. »
Meir pénètre dans la salle du cabinet à 12 h 30, en compagnie de Dayan. Elle est livide et ses yeux sont baissés alors qu’elle se dirige lentement vers sa chaise. Ses cheveux, normalement bien peignés et tirés en arrière, sont légèrement ébouriffés et il semble qu’elle a à peine dormi. Pour la première fois, les ministres découvrent une vieille femme, légèrement courbée, assise dans le fauteuil du Premier ministre. Elle allume une cigarette, feuillette brièvement une pile de papiers devant elle et déclare la réunion ouverte.
La Première ministre commence par un rapport détaillé des événements des trois derniers jours – le déploiement arabe aux frontières qui a soudainement pris une couleur inquiétante, l’évacuation soudaine des familles des conseillers soviétiques d’Égypte et de Syrie, les photos aériennes qui montrent un étonnant déploiement de forces égyptiennes attendant de traverser le canal, l’insistance des services de renseignements militaires à dire qu’il n’y aura pas de guerre – malgré les éléments croissants laissant penser le contraire. Les dirigeants militaires sont divisés, dit-elle, sur la question de savoir s’il y aura une guerre ou non, s’il faut mobiliser les forces israéliennes et lancer une attaque préventive.
Pendant des années, il a été dit et répété aux ministres que, même dans la pire des situations, Tsahal aurait au moins 48 heures pour appeler les réserves avant le début des combats. Aujourd’hui, ils découvrent qu’une guerre sur deux fronts devrait être déclarée dans moins de six heures et que l’armée n’est toujours pas mobilisée
Elle parle d’un ton monocorde ressemblant à celui d’un juge en train de lire son verdict. Elle arrive ensuite à l’essentiel. Aux premières heures de la matinée, dit-elle, une source dont les dires ne peuvent pas être mis en doute a fait savoir que la guerre éclaterait aujourd’hui, à 18 heures, sur les fronts égyptien et syrien.
Les ministres sont stupéfaits. Ils n’ont pas été mis au courant de l’accumulation des forces arabes aux frontières, il n’y a eu aucune discussion sur la possibilité d’une guerre depuis des mois. De plus, il leur a été dit et répété que, même dans la pire des situations, Tsahal aurait au moins 48 heures pour appeler les réserves avant le début des combats. Aujourd’hui, ils découvrent qu’une guerre sur deux fronts se déclarera dans moins de six heures et que l’armée n’est toujours pas mobilisée.
Meir demande à Dayan de décrire la situation sur les deux fronts au cabinet. S’il a l’air déprimé, sa voix est ferme. Peut-être légèrement tremblante. Il ressemble à un homme dont les certitudes se sont effondrées.
« Messieurs, la guerre va éclater aujourd’hui »
Les soldats, sur les fortifications de la ligne de Bar-Lev, ont entendu de l’activité de l’autre côté du canal toute la nuit et beaucoup n’ont pas dormi. Des soldats égyptiens ont amené sans discontinuer différents objets jusqu’au bord de l’eau et des travaux intensifs ont été ininterrompus dans les zones de stockage à l’arrière. Au matin, il y avait des piles de gilets de sauvetage orange à côté du matériel de génie près du bord de l’eau, et dont la présence pose des questions dont les soldats ne veulent sans doute guère imaginer les réponses.
Le colonel Avigdor Ben-Gal, commandant de la 7e brigade qui est arrivée sur le Golan au compte-gouttes au cours des dix derniers jours, est une personnalité imposante, avec un visage buriné à la Lincoln, des cheveux en bataille, très grand. Né en Pologne en 1938, il a perdu sa famille pendant la Shoah et il est arrivé en Palestine en 1944 avec un groupe d’enfants orphelins, via l’Union soviétique et l’Iran. Sans famille, il en a trouvé une dans l’armée. Pour ses officiers et ses hommes, c’est une figure d’autorité et de professionnalisme. Il n’hésite pas à dire les choses, brutalement parfois mais certains perçoivent cette dureté comme une façade. Depuis qu’il a pris le commandement de la prestigieuse brigade, l’année précédente, il a insisté pour que les exercices d’entraînement reproduisent le plus fidèlement possible les conditions réelles de la guerre. Il a fait travailler ses hommes intensément au tir et il a organisé des exercices exclusivement nocturnes d’une semaine ou plus.
Ben-Gal a été informé de l’alerte à 10 heures du matin, en cette journée de Yom Kippour. Il a ordonné par radio à ses commandants de bataillon et de compagnie de le rejoindre immédiatement dans un camp de l’armée situé au nord du Golan. Toutes les personnes présentes se lèvent lorsqu’il entre dans la pièce. Il leur demande de retourner à leur place. « Nous n’avons pas beaucoup de temps », dit-il « Qui est ici ? Quel est l’état de vos chars ? », interroge-t-il simplement.
« Mon adjoint et cinq commandants de compagnie sont dans la place », répond le commandant principal du bataillon, le lieutenant-colonel Avigdor Kahalani. « Les chars sont dissimulés sous des filets de camouflage. »
Les deux autres commandants de bataillon, dont les unités sont arrivées pendant la nuit, signalent que la plupart de leurs chars sont en place mais que certains continuent à monter depuis les dépôts de ravitaillement qui se trouvent au pied du Golan.
« Très bien », dit Ben-Gal, « alors passons aux choses sérieuses. Messieurs, la guerre va éclater aujourd’hui. »
Les visages des officiers reflètent l’incrédulité.
« Oui, vous avez bien entendu », poursuit-il. « Une attaque coordonnée, menée depuis l’Egypte et la Syrie. »
Après avoir donné ses instructions, Ben-Gal demande aux commandants de retourner à leurs unités et de les préparer à passer à l’action. Les hommes auront l’ordre de rompre leur jeûne. Les officiers se rassembleront à nouveau à 14 heures pour un dernier point sur la situation.
Le commandant de section de chars Yoav Yakir, à l’extrémité sud de la ligne, tente de persuader les hommes qui observent le jeûne de le rompre. Pour les encourager à manger, Yakir et son premier sergent préparent un déjeuner pour la section, un plaisir auquel la plupart des hommes choisissent de ne pas résister.
A la fortification numéro 107, dans le secteur nord, le lieutenant Avraham Elimelekh passe une heure – c’est deux fois le temps qu’il passe d’habitude – à revoir avec ses hommes la procédure que chacun devra suivre en cas d’attaque syrienne. La garnison, qui compte normalement 12 hommes, a été renforcée et elle est passée à 19 au cours de la journée qui s’est écoulée. Des dix fortifications qui se trouvent le long de la ligne, la 107 est la seule à ne pas être située en hauteur, ce qui ne permet pas d’apercevoir l’environnement immédiat. Elle se trouve sur une plaine qui s’étend vers les profondeurs de la Syrie. La fortification y a été installée parce qu’elle permet de couvrir la route déterminante qui relie Damas à Quneitra, située à 200 mètres.
En cas d’attaque sérieuse, la survie de la fortification dépendra probablement des trois chars qui y sont rattachés. Au cours des quelques semaines passées à la numéro 107, Elimelekh a travaillé avec le commandant de la section de chars, le lieutenant Shmuel Yakhin, dans le but de mettre au point la coordination. Les deux officiers ont choisi des noms pour les éléments de topographie – pour que chacun comprenne rapidement ce à quoi l’autre fait référence en situation de combat. Ils ont convenu que les chars s’occuperaient des blindés syriens et de la fortification tenue par l’infanterie. L’officier de renseignement appartenant au bataillon venu dans la matinée, a dit à Elimelekh que les Syriens pourraient tenter de s’emparer d’une fortification lors de la prochaine bataille, et de faire prisonniers les soldats. Une cible probable est la fortification numéro 107, a dit l’officier, les mains agitées par la nervosité.
A midi, le colonel Ben-Gal se rend sur le front et il scrute les lignes syriennes à l’aide de jumelles. Il y a une importante armée – mais aucun mouvement. Il a levé la tête pour voir les oiseaux qu’il entend chanter dans un arbre voisin. Il est étrange qu’il puisse les entendre. Cette immobilité et ce silence anormaux semblent confirmer définitivement l’imminence de la guerre.
À 12 h 20, sur le canal de Suez, un poste d’écoute capte un message provenant d’un poste d’observation de l’ONU situé du côté égyptien du canal : « Contrôle horaire spécial« . Les Israéliens savent qu’il s’agit d’un avertissement destiné aux observateurs de l’ONU dans la région de Suez, qui signifie qu’un barrage d’artillerie égyptien est imminent. Les fortifications situées le long du canal sur la ligne Bar-Lev reçoivent l’ordre de rappeler les hommes qui sont stationnés dans les postes d’observation périphériques et de se préparer à un bombardement intensif. Un sergent d’un avant-poste se dirige vers le semi-remorque qui a été envoyé pour chercher ses hommes lorsqu’il voit un soldat égyptien de l’autre côté du canal qui s’efforce d’attirer son attention. L’Égyptien tapote sa montre et écarte les mains dans un geste moqueur, semblant poser la question : « Pourquoi ? ».
À 12 h 30, les services de renseignements militaires publient un bulletin réactualisé faisant état de préparatifs militaires importants en Égypte et en Syrie et ils reconnaissent enfin les information faisant état de l’imminence de la guerre.. Toutefois, note le bulletin, « nous supposons que les responsables de la stratégie en Égypte et en Syrie sont conscients de l’absence de toute chance de réussite ». Même à cette heure critique, le renseignement militaire semble refuser que les les événements les obligent à renoncer pleinement à la logique qui avait été la sienne face à la stratégie de Sadate – qui avait été mal comprise par le général Zeira.
« Il est inscrit…
Pour les habitants de Jérusalem, c’est le bruit d’un avion qui a donné la première indication d’une évolution inhabituelle. Les premiers fidèles au mur Occidental le matin de Yom Kippour sont surpris par le rugissement soudain d’un seul Phantom à basse altitude, comme si l’armée de l’air déposait une prière.
Au fur et à mesure que la matinée avance, le silence impressionnant du jour saint est rompu par le bruit des pneus des véhicules militaires qui patrouillent dans les quartiers résidentiels.
Des coursiers portant des ordres de mobilisation sortent pour vérifier les numéros de maison. En général, ils sont dirigés par les voisins vers l’une des synagogues locales.
Dans une synagogue du quartier Ramat Eshkol de Jérusalem, un jeune homme portant un châle de prière se lève de son siège à l’appel de son nom. Son père, assis à côté de lui, le prend dans ses bras et refuse de le lâcher. Le rabbin s’approche et dit doucement au père en pleurs : « Sa place n’est pas ici aujourd’hui ».
Les offices sont interrompus pour permettre au messager ou à un responsable de la synagogue de lire les noms des réservistes depuis l’estrade. Il était évident pour tous que si la mobilisation avait lieu à Yom Kippour, c’était en raison d’une attaque arabe surprise.
Dans une synagogue du quartier Ramat Eshkol de Jérusalem, un jeune homme portant un châle de prière se lève de son siège à l’appel de son nom. Son père, assis à côté de lui, le prend dans ses bras et refuse de le lâcher. Le rabbin s’approche et dit doucement au père en pleurs : « Sa place n’est pas ici aujourd’hui ».
Dans le quartier de Bait Hakerem, un coursier consulte un officiant. Montant sur l’estrade, l’officiant demande à l’assemblée de faire silence, puis lit les noms qui lui étaient donnés, marquant une pause presque imperceptible lorsqu’il arrive au nom de son propre fils. Les rabbins assurent à leurs congrégations qu’il est permis à toutes les personnes mobilisées de rompre leur jeûne et de conduire une voiture, ce qui est strictement interdit à Yom Kippour, sauf en cas de danger de mort.
Dans tout le pays, on peut voir des hommes portant des calottes et des châles de prière conduire de façon incongrue des voitures, ce qu’ils n’avaient jamais fait de leur vie à Yom Kippour, ou essayer de faire du stop pour se rendre aux points de rassemblement. De nombreux pères de famille conduisent leur femme et leurs enfants chez des proches avant de rejoindre leur unité.
Dans l’esprit de tous – ceux qui étaient appelés et ceux qui restaient – résonne la prière « Unetanai Tokef » et sa mélodie poignante chantée ce matin-même. « A Rosh Hashana il est écrit et au jeûne de Kippour il est inscrit … qui vivra et qui mourra, qui dans son temps imparti et qui pas, qui par l’eau et qui par le feu, qui par l’épée… »
Plus de 200 000 civils allaient être transformés en soldats ce jour-là. Le processus avait été mis en branle peu après 9 heures du matin avec la transmission de mots de code aux centres de mobilisation des brigades. Les coursiers désignés de chaque brigade ont été convoqués par téléphone pour recevoir les ordres d’appel qu’ils allaient distribuer.
La plus grande partie de la flotte d’autobus civils avait été mobilisée pour transporter les réservistes des points de rassemblement locaux aux bases du pays, que certains ont atteint en début d’après-midi. D’autres, vivant dans des régions du pays où les bus devaient s’arrêter dans de nombreux établissements ruraux, ne sont arrivés qu’après minuit. Certains hommes qui n’avaient pas reçu d’avis de convocation se rendaient à leur base par leurs propres moyens, parfois même en taxi. Les anciens chevaux de guerre, depuis longtemps retirés du service, se présentaient à leur ancienne unité et demandaient à s’inscrire, ce qui était généralement accepté. Tous devaient remplir des formulaires désignant des parents ou d’autres personnes à informer « si quelque chose arrivait ».
Au Caire, le président Sadate, revêtu de son uniforme militaire, attend chez lui lorsque le ministre de la Guerre, Ahmad Ismail Ali, arrive en jeep à 1 h 30 pour le conduire au Centre 10 (Center Ten), le poste de commandement de l’armée. Les officiers du commandement suprême sont assis sur une estrade basse surplombant la salle des opérations où les chefs de chaque branche des forces armées et les cadres supérieurs étaient assis près des consoles de communication. La salle est dominée par des cartes de situation projetées sur un grand écran.
Faisant écho à la directive donnée par Israël à ses soldats ce matin de rompre le jeûne de Yom Kippour, le haut commandement égyptien répète son ordre précédent de rompre le jeûne du Ramadan. Les ecclésiastiques ont jugé qu’il était également permis de fumer. Ne voyant personne manger ni fumer, Sadate commande du thé et allume sa pipe et rapidement, les personnes présentes dans al salle de commandement lui emboîtent le pas. Tous les regards sont désormais tournés vers l’horloge.
Dans le centre de commandement souterrain de l’armée syrienne, sous un verger à l’extérieur de Damas. Le président syrien Hafez al-Assad sort de la pièce où il dort pendant la guerre pour parler à ses généraux avant qu’ils ne lancent leur attaque sur le Golan.
La guerre commence
À 1 h 30, les soldats de la ligne Bar-Lev reçoivent l’ordre d’enfiler des gilets pare-balles et des casques et d’entrer dans des bunkers. Seuls les commandants des forts restent à l’extérieur pour faire le guet, le plus souvent dans de minuscules « trous de lapin » construits dans un mur de tranchée extérieur, à l’abri de tout sauf d’un coup direct, où ils peuvent observer les environs à l’aide d’un périscope. À Budapest, le fort le plus au nord, le commandant monte dans la tour d’observation. Pour la première fois, les tours de guet égyptiennes situées en face sont vides.
Sur le Mont Hermon, qui surplombe le Golan, un observateur d’artillerie rapporte que les Syriens ont commencé à retirer les filets de camouflage de leur artillerie et de leurs chars. Un commandant de bataillon sur le Golan s’est souvenu que les Syriens commençaient habituellement leurs « journées de combat » périodiques à 14 heures. Il ordonne à ses chars de s’éloigner de leurs positions habituelles. Si les Syriens ouvraient le feu, ils toucheraient toutes les positions israéliennes fixes marquées sur leurs cartes.
À 13 h 50, un officier du quartier général de l’armée de l’air à Tel Aviv, qui surveillait les communications syriennes, annonce : « Nous avons un décollage à Damir (une base aérienne syrienne) ». Dans les instants qui ont suivi, des informations ont fait état d’avions décollant de bases égyptiennes.
Dans la rue, les sirènes se sont mises à hurler. Meir a déclaré la réunion close. On a vu Zeira se diriger vers la salle de crise, l’air livide.
La réunion du cabinet touchait à sa fin, quand, quelques minutes avant 14 heures, un assistant est entré et a remis une note à Dayan. Le ministre de la Défense annonce que les avions égyptiens avaient commencé à attaquer dans le Sinaï. Dans la rue, les sirènes se sont mettent à hurler. Meir déclare la réunion close. Zeira se dirige vers la salle de crise, l’air livide.
En écoutant son réseau radio dans le Sinaï, le colonel Amnon Reshef entend le signal ondulant d’une pénétration aérienne ennemie. Emergeant de son quartier général, il voit des avions égyptiens plonger sur un campement voisin d’où s’élève déjà une fumée noire. Le sol du désert sous ses pieds se met soudainement à trembler.
À 30 km à l’ouest, 2 000 canons et mortiers lourds égyptiens ont ouvert le feu sur la ligne Bar-Lev. Cinq divisions égyptiennes vont bientôt commencer à traverser le canal de 160 km de long avec 100 000 hommes. La seule force israélienne en position de les rencontrer pendant les trois heures suivantes, lorsque les deux autres brigades de la division arriveraient, est la brigade de Reshef avec 96 chars.
La stratégie de longue date d’Elazar était d’empêcher les Égyptiens de prendre pied sur la rive du Sinaï. « Les tuer sur le canal », voilà comment il s’exprimait. Ce dictum était désormais clairement détaché de la réalité.
Avec le retentissement des sirènes à Tel-Aviv, Elazar descend au centre de contrôle de l’armée de l’air pour demander à Peled s’il pouvait attaquer les bases aériennes syriennes dans les trois heures de clarté restantes. Maintenant que la guerre a commencé, il n’était plus question de prévention.
Au grand regret de Peled, ce n’était plus possible. Une heure auparavant, il contrôlait la plus formidable concentration de puissance au Moyen-Orient – 326 avions de guerre prêts à l’emploi et des équipages expérimentés prêts à partir. Cependant, en prévision d’une tentative des forces aériennes arabes d’envahir l’espace aérien israélien dans le cadre de l’attaque surprise prévue, Peled avait ordonné que les chasseurs-bombardiers polyvalents Phantom soient convertis en intercepteurs. Dans les bases aériennes du pays, les Phantom israéliens ressemblaient désormais à des poulets déplumés, car les équipes au sol les dépouillaient de leurs bombes et autres accessoires et les préparent au combat aérien, une tâche qui prendra encore trois heures. Peled ordonna à tous les avions qui n’avaient pas encore été dépouillés de leurs bombes de décoller, de larguer les bombes dans la mer et de commencer à patrouiller.
Il n’y aura aucune tentative égyptienne de pénétrer dans l’espace aérien israélien ce jour-là, à l’exception d’un missile tiré depuis un avion au large vers Tel Aviv. Les avions israéliens effectuaient des patrouilles sans incident. C’est un contraste frappant avec la frappe aérienne préventive d’Israël qui a donné le coup d’envoi à la guerre des Six Jours.
Une mobilisation fébrile
Alors que la mobilisation se déroule sans heurts, les scènes dans les bases de chars sont un pandémonium à peine contrôlé. Les chars avaient été dépouillés lors de leur mise en dépôt et il fallait maintenant les équiper et les armer à partir de zéro. Les chars affectés aux brigades de réserve étaient utilisés par diverses unités pour l’entraînement et, comme des livres empruntés, ils n’étaient pas toujours rendus dans leur état d’origine ou à leur place. Parfois, ils n’étaient pas rendus du tout. Un commandant de brigade a dû envoyer des hommes dans six bases pour récupérer ses chars.
À la demande de l’armée, la police de la ville de Beer Sheva, près de laquelle se trouvent de nombreuses bases, a demandé samedi soir aux commerçants d’ouvrir leurs magasins pour vendre des articles tels que des jumelles et des lampes de poche.
Des pièces d’équipement petites mais importantes manquaient presque partout. Des brigades entières ont dû partir pour le front sans mitrailleuses, qui seraient plus importantes dans le Sinaï que les canons de chars dans les combats d’infanterie à venir.
À la demande de l’armée, la police de la ville de Beer Sheva, près de laquelle se trouvent de nombreuses bases, a demandé samedi soir aux commerçants d’ouvrir leurs magasins pour vendre des articles tels que des jumelles et des lampes de poche. Dans une base du sud où aucun chariot élévateur n’a pu être trouvé pour transférer les caisses d’obus des bunkers de munitions, les soldats ont « emprunté » des chariots élévateurs d’une zone industrielle adjacente après avoir franchi une clôture. Le général Ariel Sharon, chef du Commandement du sud, récemment retraité et rappelé au service actif avec sa division blindée de réserve, téléphone à un ami millionnaire aux États-Unis pour obtenir des jumelles. Une cargaison arrivera par avion en quelques jours et sera envoyée directement à Sharon sur le front de Suez.
Les réservistes travaillent fiévreusement jusque dans la nuit pour transformer les mastodontes en machines de combat. Les équipes s’affairent autour des chars en installant des viseurs optiques, des périscopes pour les conducteurs, des postes de radio et d’autres équipements à leur place. De l’eau et des rations de combat sont embarquées et les obus, qui passent de main en main, sont stockés dans les tourelles et les ventres des chars. Les officiers pressent constamment les hommes d’aller plus vite. « Nous allons perdre la guerre à cause de vous » était un encouragement courant. « Dépêchez-vous. Dépêchez-vous. »
Malgré les problèmes, 85 % des unités atteignent le front dans les délais prévus. Certaines l’auraient atteint en deux fois moins de temps, mais il leur manquait des pièces d’équipement.
L’armée de l’air neutralisée
Les nouvelles du front sont rares, mais les réservistes sont conscients que les petites forces qui tiennent la ligne, y compris pour certains de leurs jeunes frères, doivent mener un combat désespéré. Dans le sud, le premier petit convoi de chars se dirigeant vers le front de Suez est parti à 22 h 30, 13 heures seulement après le début de la mobilisation. Les convois s’allongent et ralentissent au fur et à mesure que la nuit avance et que de nouvelles unités rejoignent les camps qui parsèment le Neguev.
Les hommes sont rassurés par la ligne de chars, leurs commandants sont debout dans les tourelles. D’autres, cependant, sentaient que cette guerre était différente.
Les hommes sont rassurés par la ligne de chars, leurs commandants sont debout dans les tourelles. « Les Égyptiens ont fait l’erreur de leur vie », dit un soldat en contemplant le spectacle. D’autres, cependant, sentaient que cette guerre était différente. Ce sont les Arabes qui ont pris l’initiative, ce qui suggère qu’ils sont confiants dans leurs nouvelles capacités ; les résultats sont imprévisibles.
Les hommes se taisent en voyageant vers l’ouest, perdus dans leurs pensées. Un médecin de la division de Sharon est frappé par la nature surréaliste de ce qui les a dépassés. « Hier encore », écrit-il dans une lettre à son domicile, « c’était des immeubles de grande hauteur, des pelouses, une synagogue et des enfants. Maintenant, ce sont des véhicules blindés, le désert, le kaki et une route sans fin menant à la guerre. »
Parfois, les convois doivent s’arrêter pour laisser passer sur les routes étroites les véhicules qui reviennent du front. Il s’agit le plus souvent de camions-citerne vides ou de bus transportant des jeunes femmes soldats qui ont reçu l’ordre de quitter la zone de guerre. Les femmes font le signe de la victoire aux soldats qui remontent vers le front.
Tant sur le Golan que dans le Sinaï, les combats entre les troupes en ligne et les forces d’attaque sont féroces et incessants, se poursuivant jusque tard dans la nuit. Dans les 12 heures qui ont suivi le début des combats, les deux tiers des chars de la division du Sinaï ont été mis hors service. (Certains seront réparés et renvoyés au combat). Plus de la moitié des soldats de la ligne Bar-Lev sont tués ou capturés. L’ordre est donné avant l’aube du dimanche de se retirer jusqu’à l’arrivée des divisions de réserve.
Sur le plateau du Golan, les Syriens font une percée importante la première nuit, mais le lendemain, les lignes commencent à se stabiliser lorsque les réservistes, qui avaient des distances à parcourir plus courtes que dans le Sinaï, ont commencé à se replier.
Les Arabes ont fait preuve d’un esprit combatif qui a surpris les Israéliens qui les connaissaient depuis la guerre des Six Jours. Ils ont tenu bon face à une charge de chars et ont répondu par des tirs massifs de RPG.
Ils ont également utilisé pour la première fois une arme antichar de fabrication soviétique – le Sagger – qui a changé la donne. Contrairement à l’omniprésente RPG qui était efficace jusqu’à 300 mètres mais vulnérable aux contre-feux des chars, le Sagger avait une portée de 3 000 mètres, à peu près aussi longue que celle d’un char, et ses opérateurs ne pouvaient pas être vus. Il s’agit d’un missile petit mais mortel, guidé par un pointeur muni de puissantes jumelles et d’un joystick. Tapi dans le sable à une distance appréciable, le pointeur était invisible pour les équipages des chars qu’il visait.
En quelques jours, les équipages de chars israéliens sur le terrain, indépendamment les uns des autres, ont élaboré des solutions tactiques qui ont considérablement atténué le problème. Mais les chars israéliens se tenaient désormais à une distance prudente des concentrations d’infanterie.
Israël n’avait aucune réponse au nouveau SAM-6. Plus de 60 avions ont été abattus en six jours.
Le défi des SAM était plus sérieux. Bien qu’Israël ait mis au point des contre-mesures électroniques pour les versions précédentes du missile anti-aérien, il n’avait aucune réponse au nouveau SAM-6. Plus de 60 avions ont été abattus en six jours. Le commandement israélien avait présumé que tout problème des forces terrestres, y compris la gestion d’une attaque surprise, pouvait être réglé par l’armée de l’air, mais le SAM-6 a largement neutralisé l’armée de l’air sur le champ de bataille.
Entre le Sagger et le SAM-6, les armées arabes avaient réussi, grâce à l’armement soviétique, à atténuer de manière significative l’impact de deux des armes les plus importantes de Tsahal – son corps de chars et sa force aérienne. Cependant, ils n’ont pas pu diminuer les compétences des équipages de chars israéliens qui, selon un officier supérieur des blindés, étaient capables de tirer deux fois pour chaque tir d’un char arabe, et avec plus de précision. De même, le leadership des officiers sur le terrain et des commandants de l’armée de l’air a permis de compenser en grande partie l’écart entre les chiffres.
Israël consommant des munitions à un rythme prodigieux, le président Nixon ordonne un pont aérien massif de fournitures à destination d’Israël dans des avions militaires américains, ce qui a donné un élan psychologique majeur à Israël. Les premiers avions atterrissent au neuvième jour de la guerre. Les Soviétiques avaient commencé quelques jours auparavant un pont aérien d’armes à destination de leurs mandataires, pour remplacer la plupart des chars perdus par la Syrie sur le Golan. Sur ses 1 600 chars, la Syrie en avait perdu 1 000.
L’attaque israélienne qui n’a pas été ordonnée
Deux semaines après la guerre de Kippour, des photos aériennes que le général Peled n’avait jamais vues auparavant sont passées sur son bureau. Ces photos avaient été prises par des avions de reconnaissance et étaient élaborées par les services du renseignement militaire qui les envoyait ensuite aux unités concernées. Ce lot s’était apparemment égaré.
Ce que Peled a vu l’a stupéfié. Prises le deuxième jour de la guerre, les photos montraient une division égyptienne – des centaines de chars, de camions et d’autres véhicules – alignés sur près de 15 km, pratiquement pare-chocs contre pare-chocs, attendant de traverser le canal. Ils se trouvaient à une bonne distance du canal, peut-être 45 kilomètres, et n’avaient pas été repérés par les pilotes israéliens qui esquivaient les missiles et s’efforçaient de frapper les pontons en construction sur le canal. Mais ils étaient clairement visibles sur les photos agrandies. Peled a déclaré dans une interview des décennies plus tard que s’il avait eu connaissance de ces photos en temps réel, il aurait ordonné une attaque même si cela aurait coûté des avions et des aviateurs. « Il y avait aussi d’autres points de passage. J’aurais pu détruire deux divisions. »
Il se trouve que son prédécesseur, Motti Hod, qui a commandé l’attaque préventive en 1967, avait élaboré un plan détaillé pour faire face précisément à une telle situation. Il avait étudié les photos aériennes d’un exercice à grande échelle de l’armée égyptienne l’année précédente, au cours duquel une division avait simulé une traversée du canal de Suez. La concentration dense de véhicules était immobile, comme si elle attendait que les ponts soient achevés. Le point de passage choisi avait un sens tactique et on pouvait supposer qu’il serait utilisé par l’Égypte en cas de guerre.
Le plan de Hod, baptisé Srita (égratignure), prévoyait une armada aérienne pour attaquer de telles concentrations. Les avions survoleraient à basse altitude le désert du côté israélien du canal. À deux kilomètres de la voie d’eau, ils s’arrêteraient brusquement et lanceraient leurs bombes à travers le canal, l’angle et la vitesse de l’ascension de l’avion et le moment du largage des bombes étant soigneusement calculés à l’avance.
Cette technique de « bombardement à la volée » réduit le danger que représentent les batteries SAM, mais elle est notoirement imprécise contre les petites cibles. Cependant, la concentration de chars, de camions et de troupes montrée sur les photos était si large et si dense qu’il aurait été difficile de la manquer. Chaque avion transportait jusqu’à 24 petites bombes afin d’élargir le champ d’action, ce qui signifiait 2 400 bombes en un seul passage par 100 avions. Le plan de Hod prévoyait au moins deux cycles d’attaque, peut-être trois. Les pertes dues aux tirs anti-aériens seraient minimes, selon Hod.
La dynamique de la situation de Peled était quelque peu différente, mais lors d’une interview, des décennies plus tard, Hod déplorera encore que Peled n’ait pas ordonné l’attaque. S’il l’avait fait, Hod pensait que cela aurait déstabilisé toute l’attaque arabe, coupé le vent de leurs voiles psychologiques, restauré le moral d’Israël et permis à une force aérienne robuste et sûre d’elle d’avancer et de détruire les sites de missiles SAM. En bref, une guerre différente.
« Il n’avait qu’à dire ‘Srita. Exécutez.' »
Ce scénario restera l’un des nombreux « et si » qui ont marqué la guerre.
Des décennies de traumatismes
Au vu des lourdes pertes et du choc psychologique subis par Israël dans les premiers jours de la guerre, Elazar décide que seule une action spectaculaire, comme la traversée du canal, pourrait déséquilibrer l’armée égyptienne et changer le cours de la guerre.
La traversée est une entreprise périlleuse, mais la division d’Ariel Sharon y parvient, s’infiltrant de nuit le 15 octobre par une brèche entre deux armées égyptiennes campées sur la rive israélienne du canal.
Une fois de l’autre côté, les forces de chars israéliennes se lancent en roue libre dans l’arrière-garde égyptienne et ont menacé de s’abattre sur Le Caire.
L’initiative appartient désormais à Israël. Avec les chars israéliens à seulement 60 miles du Caire et à portée d’artillerie de Damas, le secrétaire d’État américain Kissinger trouve un terrain fertile pour les négociations.
Les pourparlers qui s’ensuivent aboutiront à un traité de paix historique entre Israël et l’Égypte six ans plus tard, ainsi qu’à un accord de désengagement avec la Syrie qui fera de cette frontière la plus calme de toutes les frontières d’Israël.
Mais le traumatisme national lié à l’impact de la guerre persiste. Pour de nombreux Israéliens, il faudra des années avant qu’ils puissent accepter que la guerre de Kippour, compte tenu des circonstances, est peut-être le plus grand exploit militaire d’Israël.
La guerre de Kippour en chiffres
Pertes israéliennes
Morts : 2 656
Blessés : 7 250
Chiffres arabes pour leurs propres pertes (Egypte et Syrie)
Morts : 8 528
Blessés : 19 500
Estimations israéliennes des pertes arabes
Egypte
Morts : 11 000
Blessés : 25 000
Syrie
Morts : 4 000
Blessés : 10 000
Chars
Israël a détruit ou capturé 2 250 chars arabes, principalement égyptiens, syriens et irakiens, ainsi qu’un petit nombre de chars jordaniens. Des centaines de chars arabes ont été abandonnés intacts, principalement sur le Golan. Israël a incorporé 400 d’entre eux dans son corps de chars. Pratiquement tous les chars israéliens ont été touchés pendant les combats ; beaucoup ont été touchés plusieurs fois. Les équipes de maintenance ont rendu la plupart des chars endommagés utilisables, souvent pendant la nuit. Quelque 400 chars israéliens furent totalement détruits.
Israël a commencé la guerre avec 2 100 chars, soit la moitié du nombre de chars égyptiens (2 200) et syriens (1 650) réunis. Les forces arabes seront renforcées pendant la guerre par des chars d’Irak (600) et de Jordanie (200).
100 00 soldats égyptiens et 1 350 chars ont traversé le Sinaï au début de la guerre. Du côté israélien, 91 chars et 450 réservistes d’infanterie occupent la ligne Bar-Lev. Deux cents autres chars atteindront le canal quelques heures plus tard. Mais les deux tiers du total ont été éliminés en 12 heures. La plupart des réservistes de la ligne Bar-Lev ont été tués ou capturés.
Troupes
Israël : 375 000, dont 240 000 réservistes
Égypte : 650 000
Syrie : 150 000
Avions
Israël : 326 avions au début de la guerre. 102 ont été abattus, presque tous par des tirs anti-aériens, y compris des missiles SAM.
Dans les combats aériens, Israël a abattu 277 avions et n’en a perdu que 6. Ce rapport de 46 contre 1 est à comparer au rapport de 9 contre 1 dans les combats aériens de la guerre des Six Jours.
Égypte : 400 avions
Syrie : 280 avions
Aviateurs israéliens tués (y compris les passagers de l’avion) : 53
Aviateurs israéliens capturés : 44
Territoires capturés
À la fin de la guerre, Israël détenait 1 600 kilomètres carrés à l’ouest du canal de Suez et se trouvait à moins de 80 kilomètres du Caire, soit 12 kilomètres de moins qu’avant la guerre.
L’Égypte a capturé 1 200 kilomètres carrés dans le Sinaï, à l’est du canal, au début de la guerre et en détenait la majeure partie à la fin.
Israël a capturé 500 kilomètres carrés au-delà de la frontière d’avant-guerre avec la Syrie et se trouvait également 12 kilomètres plus près de Damas qu’il ne l’était avant la guerre.
Prisonniers de guerre
La Syrie a détenu 65 Israéliens et Israël a détenu 380 Syriens.
L’Égypte a détenu 230 prisonniers de guerre israéliens, Israël a détenu 8 300 Égyptiens.
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Cet article est partiellement basé sur le livre d’Abraham Rabinovich, The Yom Kippur War. L’écrivain est également l’auteur de The Boats of Cherbourg et The Battle for Jerusalem. abra@netvision.net.il
