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Des enfants jouent dans le quartier de Wadi Nisnas à Haïfa, le 5 février 2021. (Crédit :  Shir Torem/Flash90)
Des enfants jouent dans le quartier de Wadi Nisnas à Haïfa, le 5 février 2021. (Crédit : Shir Torem/Flash90)

Plan budgétaire pour les Arabes israéliens : Le diable est dans les détails

Les décisionnaires disent que des allocations massives vont être allouées à la résolution des problèmes des communautés arabes israéliennes. Est-ce que ce sera suffisant ?

Quand un investissement de 10 milliards de shekels avait été annoncé pour cinq ans en 2016, les Arabes israéliens avaient espéré que l’argent aiderait à résoudre le problème des écarts persistants entre Arabes et Juifs en Israël.

Mais une grande partie de ce financement était resté bloqué par la bureaucratie ou, pire encore, avait échoué entre les mains du crime organisé suite à des rackets. Aujourd’hui, le gouvernement – poussé par le tout premier parti arabe islamiste à intégrer une coalition – avance un plan qui triplera au bas mot la somme, qui était déjà alors sans précédent.

Dans le cadre de la bataille budgétaire prochaine, au mois de novembre, les responsables du gouvernement ont promis de faire avancer presque 35 milliards de shekels au total pour soutenir la communauté arabe au cours des cinq années à venir. Ce chiffre ridiculise toutes les initiatives qui, dans le passé, avaient été prises pour compenser des décennies de négligence des villes arabes de la part de l’État.

Plus de la moitié des Arabes israéliens vivent sous le seuil de pauvreté. Les infrastructures sont souvent croulantes dans les villes et villages arabes, et les services publics y sont médiocres. Le gouvernement israélien émet des classements économiques des villes sur une échelle de un à dix : Aucune localité arabe ne dépasse la note de cinq.

Mais les tentatives antérieures visant à régler les problèmes des écarts – qui se sont enracinés depuis des décennies – entre communautés juives et arabes ont fait face à de graves difficultés. Des milliards de shekels ne sont jamais arrivés là où ils étaient le plus nécessaires et, dans de nombreux cas, le crime organisé arabe est parvenu à mettre la main sur des fonds publics, renforçant des gangs d’ores et déjà puissants.

« Le vrai test sera de voir comment va être assemblé ce plan », commente Ofir Dagan, expert politique au sein de l’ONG Sikkuy, qui milite pour une société plus homogène.

Le parti islamiste Raam – première formation arabe israélienne à entrer dans une coalition depuis des décennies – l’a affirmé : Il ne soutiendra pas le budget à moins que ce plan de financement ne soit approuvé à ses côtés. Il serait presque impossible pour la maigre majorité de la coalition du Premier ministre Naftali Bennett de faire approuver le budget sans Raam. Et si le budget ne devait pas être approuvé, le gouvernement, encore jeune, s’effondrerait automatiquement.

Des plans économiques pour combler les écarts socio-économiques entre Arabes et Juifs israéliens ont été proposés à plusieurs reprises au cours des dernières décennies. Le plus récent – connu sous le nom de plan 922 – avait alloué plus de dix milliards de dollars pour stimuler l’économie au sein des communautés arabes entre 2016 et 2020.

Cette fois-ci, ce sont 29,5 milliards de dollars qui sont alloués sur cinq ans et des milliards de plus vont être investis dans des initiatives de lutte contre le crime ou pour améliorer l’accès aux soins. Si le plan est adopté, le gouvernement investira dans des dizaines d’initiatives – qui vont de la planification urbaine à la santé publique, en passant par l’enseignement de l’hébreu – ce qui le rend bien plus ambitieux que le dit plan 922, qui s’était focalisé sur les opportunités d’emploi, explique Dagan.

« Le plan précédent était né de la prise de conscience de l’entremêlement des économies juives et arabes, et du fait que les discriminations contre les Arabes israéliens nuisent en fin de compte à l’économie dans son ensemble. Ce plan semble être basé sur une nouvelle prise de conscience du gouvernement qui a compris que cette interdépendance s’élargissait aussi à d’autres domaines », indique-t-il.

Le plan économique va aussi investir des centaines de millions de shekels de manière à favoriser l’intégration des Arabes dans le secteur florissant des technologies israéliennes.

Des étudiants Arabes travaillent sur un projet à Moona, un incubateur mis en place par une ONG en Galilée pour construire des passerelles entre Juifs et Arabes israéliens par le biais des technologies spatiales. (Autorisation)

« Nous établissons des cadres pour encourager les jeunes Arabes à acquérir les compétences nécessaires au secteur hi-tech. Nous allons offrir des incitations aux entreprises de manière à ce qu’elles ouvrent des branches dans les communautés arabes. C’est un secteur dont nous avons été largement absents », commente Alaa Ghantous, conseiller économique, qui a joué un rôle déterminant dans l’élaboration de ce plan de cinq ans aux côtés du président du parti Raam Mansour Abbas.

Les responsables du gouvernement et les organisations de la société civile avaient commencé à planifier cette enveloppe financière importante il y a deux ans. Mais, selon Ghantous, l’entrée de Raam dans la coalition a entraîné un climat plus propice au projet.

« Il y a un soutien politique à ce plan. C’est clair que l’entrée de Raam dans la coalition a changé les choses, y compris avec les interactions que nous avons eues avec les ministères. C’est un changement tangible en termes de coopération », ajoute Ghantous.

De nombreux Arabes israéliens n’avaient considéré le plan 922 que comme une réussite partielle, comme un programme qui avait été asphyxié par de trop nombreuses clauses et dispositions. Les municipalités arabes, en manque de personnel, avaient lutté pour mettre en place les projets massifs et les lourdeurs bureaucratiques avaient empêché de réaliser un grand nombre d’initiatives – même une fois que l’argent était finalement arrivé.

Une image de la ville arabe de Majd al-Krum en Galilée. (Capture d’écran YouTube)

A la fin de l’année 2021, environ deux milliards de shekels prévus pour le plan restent encore bloqués au Trésor, même après la prolongation du programme pour une année supplémentaire dans le but de permettre justement le déblocage de ces fonds.

Par exemple, cent millions de shekels avaient été alloués à l’élargissement des transports publics dans les villes arabes, qui en manquent souvent cruellement. Mais les rues d’un grand nombre de villes arabes – de taille plus modestes – sont beaucoup plus étroites que ce n’est le cas dans les villes juives, ce qui les rend impraticables pour les bus. Et même installer des arrêts de bus s’était révélé être un défi bureaucratique formidable.

Les officiels, cette année, ont trouvé des solutions pour résoudre ces problématiques, promet Hassan Tawafrah qui dirige un bureau gouvernemental dont la mission est de faire progresser l’économie arabe israélienne.

La lutte contre les violences et le crime

Avec 76 victimes d’homicide depuis le début de l’année 2021 et une vague sans fond de trafic d’armes qui envahissent les rues, la violence est le problème numéro un que les Arabes israéliens veulent résoudre.

Selon une autre décision qui a été prise début août par le gouvernement, la somme supplémentaire de 2,5 milliards viendra s’ajouter aux presque 30 millions de shekels pour combattre la violence et le crime organisé dans les communautés arabes. Environ 1,5 milliard sur ce montant de 2,5 milliards financera les opérations renforcées que la police mènera au sein de la société arabe israélienne : L’argent servira à construire de nouveaux commissariats dans les villes arabes, à recruter un plus grand nombre d’agents et à établir de nouvelles unités qui seront chargées de poursuivre les gangs.

Mais le milliard de shekels restant aidera à financer des dizaines de programmes visant à lutter contre ce qui a fait que les communautés arabes sont devenues un terreau fertile pour le crime organisé.

« Nous pensons que la lutte contre le crime doit s’appuyer sur deux éléments : Le renforcement de la police d’un côté et, de l’autre côté, le développement économique, en donnant des compétences aux jeunes et à d’autres », explique Tawafrah.

Hassan Tawafreh, chef de l’Autorité du développement économique dans la société arabe lors d’une réunion de la commission spéciale des Affaires de la société arabe à la Knesset, le 21 juin 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Environ 200 millions de shekels iront à la planification urbaine, les conflits fonciers étant l’une des sources déterminantes des violences, selon les experts. De l’argent sera également investi dans des programmes visant à éradiquer la violence dans les établissements scolaires et dans des initiatives qui permettront d’intégrer les jeunes Arabes au chômage sur le marché du travail, ont poursuivi les responsables.

« Ce qui signifie que nous financerons des psychologues, des travailleurs sociaux et d’autres qui pourront lutter contre le phénomène. Nous allons financer des séminaires pour les marginaux qui passent entre les mailles du système et qui risquent potentiellement de rejoindre les gangs du crime organisé de manière à pouvoir les former et à les faire entrer dans la main-d’œuvre », dit Tawafrah.

« L’une de ces initiatives est de prendre ces jeunes et de les intégrer dans des programmes d’année sabbatique qui, par exemple, leur apporteront de nouveaux outils – comment travailler en groupe, la prise de parole en public, comment envisager leur avenir sur la base de ce qu’ils veulent faire et de ce qu’ils peuvent faire », poursuit-il.

Mais cet afflux d’investissements – même dans une tentative visant à combattre le crime organisé – pourrait bien alimenter le phénomène même que les responsables s’efforcent d’éradiquer. Au cours des années passées, les gangs ont cherché à se saisir de budgets prévus pour des projets publics – utilisant, dit-on, le racket et ouvrant le feu sur l’habitation des maires arabes qui osaient leur résister.

La police sur les lieux du meurtre de Sahar Ismail, l’assistant du ministre de l’éducation pour la société arabe, dans la ville de Rameh, au nord d’Israël, le 15 août 2021. (Crédit : FLASH90)

« Les chefs de municipalité ont toujours été pris pour cible par les organisations criminelles. Mais depuis le plan 922, alors que de plus importantes sommes d’argent ont été dépensées pour les autorités locales, ces dernières sont devenues une cible plus intéressante », avait commenté l’année dernière, lors d’un entretien téléphonique, Rida Jabr, qui dirige l’organisation à but non-lucratif Aman.

Les officiels disent avoir conscience du problème et qu’ils s’assureront que les milliards de shekels qui seront versés aux communautés arabes ne finiront pas entre les mains des organisations criminelles.

« Il y aura plus de contrôle des appels d’offres sur les projets publics. Le ministère de l’Intérieur travaille à numériser le processus, ce qui permettra moins de manipulation du système. De cette façon, nous serons en mesure de savoir qui a soumis un appel d’offres, etc. », explique Tawafrah.

Plus que de l’argent

Les politiciens arabes israéliens de toutes allégeances soutiennent naturellement l’idée que leur communauté défavorisée puisse bénéficier d’une plus importante aide financière. Mais certains législateurs issus du bloc de la Liste arabe unie, qui siège dans l’opposition au Parlement, ont critiqué le budget dans son ensemble. Un député l’a même qualifié de « budget de la droite extrême ».

D’autres estiment que de l’argent seul ne pourra pas résoudre toutes les difficultés au sein de la société arabe. Une question déterminante est celle de la terre : alors que de nouvelles villes juives ont été construites et qu’elles se sont développées, les villes et villages arabes israéliens souffrent d’un manque criant de biens immobiliers.

Le résultat en est un surpeuplement intense, ce qui amène de nombreux Arabes israéliens à construire illégalement des habitations – ce qui place par ricochet des milliers de constructions arabes sous la menace d’une démolition. Et ce ne sont pas les plans économiques variés qui permettront de résoudre ce type de problématique, disent les critiques.

« On ne peut pas transformer les défis et les crises qui traversent la communauté arabe en affaire exclusivement financière. Les plans économiques variés n’ont pas pu résoudre les inégalités entre citoyens juifs et arabes et entre les communautés », commente l’ancienne députée Sondos Saleh, qui a été législatrice sous les couleurs de la faction Taal d’Ahmad Tibi à la précédente Knesset.

L’Arabe israélienne Sondos Saleh, candidate sur la liste Hadash-Taal en campagne à Akko le 26 mars 2019. (Crédit : AHMAD GHARABLI / AFP)

Malgré les milliards qui ont été promis, Abbas, du parti Raam, n’a pas été en mesure d’obtenir des promesses portant sur des changements politiques majeurs : La loi Kaminitz de 2017 qui s’attaquait aux constructions arabes non-régulées restera intacte, même si Raam avait demandé sa suppression. Une loi de 2018 définissant Israël comme État-nation du peuple juif – un texte qui avait été considéré comme une gifle au visage par de nombreux Arabes israéliens – restera elle aussi, et sans aucun doute, en vigueur.

Raam a également cherché à légaliser les hameaux bédouins non-reconnus du sud du désert du Negev, en Israël. Le gouvernement considère ces villages comme illégaux et les 90 000 résidents, dont un grand nombre forme la base électorale de Raam, vivent dans des conditions de pauvreté, avec peu d’accès à l’électricité ou à l’eau potable.

Mansour Abbas, chef du parti Raam, dirige une réunion de faction, au Parlement israélien, le 19 avril 2021. (Olivier Fitoussi/Flash90)

Mais tandis que Raam avait publiquement espéré légaliser 14 de ces dizaines de villages non-reconnus, en fin de compte, les accords de coalition ont permis d’en reconnaître trois – qui devaient déjà l’être l’année dernière, a déclaré au Times of Israel le chef de l’Autorité du développement bédouin Yair Maayan.

Les accords de coalition stipulaient que le gouvernement devait reconnaître les trois villages dans les quarante-cinq jours. Eh bien, plus de 100 jours plus tard, les villages restent aussi illégaux dans la loi qu’ils l’étaient sous Netanyahu.

Certains Arabes israéliens expliquent que l’échec d’Abbas est là. Ils expliquent que la collaboration avec la droite israélienne n’apportera que peu de bénéfice en ce qui concerne les obstacles structurels que doivent franchir les Arabes israéliens – qu’il s’agisse des Bédouins ou ailleurs.

« L’idée d’Abbas, c’est que notre problème est exclusivement une question d’argent. Mais nous avons aussi des doléances profondes – comme la loi sur l’État-nation et la loi Kaminitz. Et il ne pourra pas y répondre », commente Abdullah Amir, un habitant de Kfar Qassem qui a voté pour la Liste arabe unie au mois de mars.

« C’est difficile de changer tout le système du jour au lendemain. Ce n’est pas facile », reconnaît Ghantous. « Mais ce que nous nous efforçons de faire aujourd’hui, c’est de diminuer la portée des négligences dans tous les domaines. »

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