Les étagères de la cuisine de Hafez sont presque vides, dit-il. Juste de la farine, de l’huile, et tout ce qu’il peut faire durer pour nourrir sa femme et ses sept enfants pendant une semaine. Même s’il travaille comme chauffeur depuis 15 ans, ces derniers temps, cela ne suffit plus. Les prix ont grimpé en flèche, il est plus difficile de trouver du travail, et pour la nourriture, c’est encore plus compliqué.
« Depuis le COVID-19, la situation a empiré », a déclaré cet homme de 52 ans depuis son domicile de Wadi al-Naam, l’un des plus grands villages bédouins non reconnus d’Israël.
« Surtout en ce qui concerne la nourriture. »
La guerre, déclenchée par le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023, n’a fait qu’aggraver la crise. Mais près de deux ans plus tard, sans aucun changement en vue, les pénuries auxquelles lui et les autres sont confrontés semblent perdre leur caractère exceptionnel pour devenir la nouvelle norme.
Un rapport publié en mars par l’Adva Center et le Negev Coexistence Forum expose l’ampleur et la complexité de la situation. Sur la base de 21 entretiens approfondis avec des femmes bédouines provenant de sept villages, les chercheurs ont découvert que la privation structurelle, la stigmatisation culturelle et les retombées économiques suivant la guerre ont laissé de nombreuses familles dépendre presque exclusivement du pain, de la farine et de l’huile – à condition de parvenir à les obtenir.
« Les habitants ne pouvaient pas quitter le village pour aller chercher de la nourriture », a indiqué Huda Abu Obaid, directrice du Negev Coexistence Forum et coauteure du rapport.
« Pendant des semaines, nous avons apporté nous-mêmes de la nourriture -des camions de farine, des dizaines de milliers de colis alimentaires. C’était une urgence. »
Le rapport, qui portait sur les deux années précédentes, a été publié en mars. Mais le Dr. Shani Baron, chercheur à l’Adva Center et coauteur du rapport, affirme que la situation actuelle reste en grande partie inchangée.
Ce qui était autrefois considéré comme une anomalie due à la guerre est depuis devenu une réalité chronique aggravée par un profond sentiment de honte, déplorent les habitants.
« Nous sommes des Bédouins », a répondu une femme aux chercheurs.
« Nous pouvons subsister avec de l’huile d’olive. Nous ne disons pas que nous n’avons pas à manger. »
Cette stigmatisation culturelle est profonde, surtout pour les hommes.
Le chômage et la pauvreté ont augmenté ces dernières années, en particulier depuis le COVID. Lors du premier confinement, durant la pandémie, les familles se sont retrouvées sans aucun revenu.
« Ici, la plupart des gens travaillent dans la construction ou dans l’agriculture, et ils gagnent très peu », a rapporté Najib Abu Gharbiyeh, un dirigeant local de Wadi al-Naam.
« Mon salaire n’a pas évolué depuis 10 ans. Le coût de la vie a augmenté, mais rien d’autre n’a changé. »
« La plupart des gens ne se plaignent pas. Les Bédouins ne demanderont pas d’aide. C’est notre sens de l’honneur. Nous pourrions mourir de faim avant de dire que nous avons faim. »
Le ministère de l’Agriculture, qui supervise la sécurité alimentaire nationale et le ministère de la Lutte contre l’antisémitisme, qui supervise l’Autorité pour le Développement et l’implantation des Bédouins dans le Néguev, ont accusé réception de la demande de commentaires du Times of Israel, mais n’y ont pas répondu.
Un village invisible
Juste à côté de la Route 40, à environ 10 kilomètres au sud de Beer Sheva, à proximité d’un réseau électrique auquel ils ne sont pas autorisés à se connecter et profondément enfoui dans les dunes de sable du Néguev central, se trouve le village bédouin de Wadi al-Naam.
C’est une communauté presque invisible pour l’État qui l’entoure. Wadi al-Naam n’apparaît pas sur la plupart des cartes, car le village n’est pas reconnu par l’État. Seuls ceux qui savent déjà où chercher parviennent à le trouver.
Uniquement accessible par un enchevêtrement de pistes de terre non balisées, traçant des dunes géantes, ce groupe de maisons au toit de tôle et de structures de fortune ne ressemble pas à un village de plus de 5 000 habitants. La nuit, parce qu’il n’est pas connecté au réseau électrique qui le jouxte, il disparaît entièrement.
« Il n’y a pas d’électricité », a fait savoir Abu Gharbiyeh.
« Il y a de l’eau, mais pas d’eau froide en été. Pas d’internet. Nous avions Internet avant, mais plus maintenant. Nous pouvons construire des routes nous-mêmes, mais elles seront détruites par le gouvernement. »
Le manque d’infrastructures ne découle pas d’une omission bureaucratique. C’est le résultat direct d’une longue histoire de dépossession, a expliqué Abu Obaid, avocate de formation, elle-même habitante de la ville bédouine de Lakiya.
Et d’ajouter : « Ces villages ne figurent même pas sur la carte. C’est un problème que l’État a créé. »
« Ces villages ne figurent même pas sur la carte. C’est un problème que l’État a créé. »
Avant 1948, quelque 120 000 bédouins vivaient dans le Néguev. Nombre d’entre eux ont fui ou ont été expulsés pendant la guerre. Ceux qui sont restés ont été placés par l’État dans une zone restreinte sous contrôle militaire jusqu’en 1966.
« Ils nous ont donné des terres que nous ne pouvions pas cultiver et nous ont dit : elles sont à vous maintenant », a poursuivi Abu Obaid.
« Les gens ont perdu leurs revenus de l’agriculture et de l’élevage. Il était de plus impossible de partir. Il fallait obtenir une permission juste pour partir. »
Les recherches menées dans le rapport se sont concentrées sur les liens entre l’insécurité alimentaire et les changements historiques du travail, en particulier la disparition des pratiques traditionnelles bédouines d’agriculture et d’élevage.
« Il n’y a pas d’agriculture bédouine aujourd’hui », a souligné Baron.
« L’État limite le nombre de chameaux et de bétail qu’ils sont autorisés à posséder. »
L’État ne reconnaît ni les villages, ni les droits fonciers. Même s’il n’existe pas de plafond officiel sur la taille des troupeaux, les Bédouins des villages non reconnus sont effectivement contraints à ne garder que quelques animaux en raison des restrictions de zonage, de l’absence de droits de pâturage et des confiscations fréquentes par les autorités.
Les villages non reconnus d’aujourd’hui sont souvent habités par les descendants de ceux qui ont refusé de déménager encore.
« Chacun sait où se trouve sa terre – et l’État le sait aussi », a indiqué Baron.
« Mais comme cela n’a jamais été consigné dans un contrat, l’État ne le reconnaît pas. »
En l’absence de reconnaissance, les villages sont exclus des services de base : électricité, routes goudronnées, égouts, transports en commun et services d’urgence.
Selon Baron, il existe un lien direct entre les infrastructures et l’insécurité alimentaire.
« Ils n’ont aucun moyen de conserver de la nourriture. Ils n’ont pas de réfrigérateurs ni de congélateurs », a-t-elle poursuivi.
« Il n’y a pas de moyen de transport qui permettrait d’aller chercher davantage de nourriture. Pas de garderie pour que les femmes puissent travailler. Aucune infrastructure pour assurer une autosuffisance. »
La mobilité est un obstacle majeur, même dans les villes reconnues.
« À Lakiya, nous n’avons eu accès aux transports en commun qu’en 2008 », a raconté Abu Obaid.
« Culturellement, les femmes sont encore stigmatisées lorsqu’elles les utilisent. Environ 30 % des gens ne possèdent pas de voiture. Si vous n’êtes pas en mesure de vous déplacer en voiture, vous ne pouvez pas aller travailler ou faire des courses au supermarché. »
Aux premiers jours de la guerre, a-t-elle rapporté, même les villes reconnues étaient confrontées à de graves pénuries.
« »Il y a un sentiment de honte. Si une femme apporte de la nourriture, c’est une offense à l’honneur de l’homme. Alors elle se cache. »
« Les gens appelaient et disaient : ‘Nous n’avons pas de farine' », s’est-elle rappelée.
« Les magasins étaient vides. Les camions ne passaient pas. »
D’après elle, la guerre a intensifié les problèmes qui s’étaient déjà aggravés depuis le COVID.
« Après le COVID, nous pensions avoir vu le pire. Mais la guerre a apporté la peur, le racisme, le chômage. Les gens ont cessé de quitter leurs maisons », a ajouté Abu Obaid.
Pour de nombreuses femmes, demander de l’aide est encore tabou.
« Il y a un sentiment de honte. Si une femme apporte de la nourriture, c’est une offense à l’honneur de l’homme. Alors elle se cache. Nous n’avons même pas interviewé d’hommes pour notre rapport. De nombreuses femmes n’en parleraient pas à leur mari », a indiqué Abu Obaid, qui explique qu’admettre qu’elles ont accepté de la nourriture provenant de sources extérieures ou qu’elles ont participé au rapport pourrait être considéré comme une menace pour la dignité de l’homme.
« On ne peut pas régler le problème de l’insécurité alimentaire sans régler tous les autres »
Abu Gharbiyeh, un dirigeant local et militant, se souvient d’une époque où la nourriture n’était pas un problème.
« Jusqu’à la fin des années 70, nous avions des légumes secs, de la viande. Nous vendions nos produits et de la viande à Gaza. Mais après les intifadas, c’était terminé. Nous ne nous en sommes jamais remis. »
Ratb Abo Krenat, chef de projet chargé de superviser la construction de centres communautaires dans cinq villages non reconnus avec l’ONG AJEEC, affirme qu’une grande partie de l’aide alimentaire se transmet de manière informelle.
Il a évoqué l’histoire d’une femme divorcée, avec des enfants, qui avait demandé de l’aide discrètement, à l’image du désespoir silencieux auquel certaines familles sont confrontées.
« Elle voulait que personne ne le sache », a-t-il dit.
« Son mari était parti. Nous lui avons dit : allez au supermarché, prenez tout ce dont vous avez besoin, nous paierons. »
Les habitants ont fortement insisté sur le rôle que jouent la fierté et la honte, qui les empêchent, en particulier les hommes, de demander de l’aide.
« Ils ne veulent pas dire qu’ils souffrent d’insécurité alimentaire », a précisé Abu Obaid.
« Ils veulent se débrouiller seuls – juste avec de l’huile et du pain. »
Mais la fierté n’explique pas tout, a-t-elle fait valoir. « L’État est absent. Ce n’est pas quelque chose que la société civile peut réparer. »
L’État s’est engagé à mettre en place différents projets – zones industrielles, transports en commun, écoles. Mais la mise en œuvre s’est avérée sporadique, voire inexistante.
« Sur le papier, tout existe », a confié Abu Gharbiyeh.
« Mais sur le terrain, il n’y a rien. »
« Sur le papier, tout existe. Mais sur le terrain, il n’y a rien. »
À Rahat, la zone industrielle soutenue par le gouvernement emploie moins de 90 personnes. À Lakiya, les transports en commun ne sont arrivés qu’en 2008. Des villages comme Wadi al-Naam doivent d’abord obtenir la reconnaissance de l’État, une procédure qui n’a rien de facile.
Selon Baron, l’insécurité alimentaire fait partie d’un « réseau de ressources » plus large, lié à l’énergie, à l’eau, à la mobilité et au travail.
« C’est le point de départ de tout », a-t-elle affirmé.
« L’électricité pour se rafraîchir, l’eau pour se laver, le transport pour aller chercher de la nourriture. Tout est lié. »
Le rapport recommande la mise en place par le gouvernement d’un programme alimentaire d’urgence adapté aux conditions spécifiques aux villages non reconnus – stockage localisé, accès à des aliments frais et plans d’urgence pour la crise. Mais plus largement, insistent les auteurs, la solution proposée doit inclure la reconnaissance, la construction d’infrastructures et un investissement social.
Abu Gharbiyeh est également frustré par le manque de leadership local.
« L’État s’en fiche, et notre propre peuple a également cessé de s’y intéresser. »
« Nous traversons une crise de l’autorité – pas seulement parmi les Bédouins, mais dans la société arabe toute entière. L’État s’en fiche, et notre propre peuple a également cessé de s’y intéresser », a-t-il indiqué.
« Nous sommes devenus une société militante. Le crime est partout. »
« Nous devons entamer un dialogue sur ce sujet, et élever notre niveau de vie », a-t-il déclaré, tout en soulignant que la reconnaissance de leurs villages est essentielle si l’on veut démanteler le réseau interconnecté de criminalité, de pauvreté et d’insécurité alimentaire qui sévit dans sa communauté.
« Reconnaissez nos villages. Permettez-nous de vivre dignement », a martelé Abu Gharbiyeh .
la Communauté du Times of Israël !
