Rechercher
Leonard Cohen, (au centre), se produisant avec le chanteur israélien Matti Caspi, (à la guitare), pour Ariel Sharon, (les bras croisés), et d'autres soldats israéliens dans le Sinaï en 1973. (Autorisation de Maariv via JTA)
Leonard Cohen, (au centre), se produisant avec le chanteur israélien Matti Caspi, (à la guitare), pour Ariel Sharon, (les bras croisés), et d'autres soldats israéliens dans le Sinaï en 1973. (Autorisation de Maariv via JTA)
Interview

Pourquoi Leonard Cohen est venu soutenir ses frères pendant la guerre de Yom Kippour

Utilisant les notes personnelles de Cohen et les souvenirs des soldats, Matti Friedman a démêlé l’histoire étonnante de l’emblématique chanteur juif sur la ligne de front

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Matti Friedman a eu une série de rendez-vous manqués avec Leonard Cohen.

Friedman est né au Canada en 1977, quatre ans après la guerre de Yom Kippour durant laquelle le poète, chanteur et compositeur canadien avait offert une série tout à fait remarquable de concerts ad-hoc aux soldats israéliens qui se trouvaient sur la ligne de front de ce terrible conflit.

Friedman n’était pas parvenu non plus à assister au dernier concert (très différent) de Cohen en Israël en 2009, quand le légendaire musicien – qui avait environ 75 ans et qui faisait l’objet d’une adulation sans précédent dans sa carrière à ce moment-là – avait donné un spectacle devant des dizaines de milliers d’Israéliens, concluant la soirée en offrant au public conquis d’avance une bénédiction religieuse. Il faut dire qu’à ce moment-là, Friedman était chez lui, à Jérusalem, veillant sur ses jumeaux qui étaient âgés de 18 mois à l’époque.

Puis, au mois de novembre 2016, Friedman avait commencé à travailler sur ce qui devait devenir son nouveau livre sur Cohen. A cette occasion, il avait envoyé un courriel à son éditeur – qui travaillait dans la maison d’édition qui était aussi celle de Cohen – pour examiner la possibilité d’organiser une interview. Il s’était avéré, hélas, que Cohen était décédé la veille, à l’âge de 82 ans.

Il est impossible de dire ce que Cohen en personne aurait pu ajouter au livre fascinant et déterminant qui a été écrit par Friedman : Who By Fire: Leonard Cohen in the Sinai. L’ouvrage est sorti en anglais en date du 29 mars (après une publication en hébreu, fort à propos, à Yom Kippour en 2021).

Il aurait pourtant pu expliquer pourquoi il avait finalement écarté une strophe de la chanson « Lover Lover Lover » redécouverte par Friedman – le titre était sorti peu après la guerre – une strophe dans laquelle Cohen évoquait une descente dans le désert « pour aider mes frères à combattre ».

Il aurait aussi pu établir clairement ce qui l’avait poussé non seulement à venir donner des concerts dans un contexte de guerre, mais aussi à mettre véritablement sa vie en péril ; Cohen avait traversé le canal de Suez juste après le passage des tous premiers soldats israéliens à un moment-charnière qui devait marquer un tournant et être décisif dans le conflit.

Il aurait pu également aider Friedman à déterminer l’itinéraire et le calendrier exacts de ses concerts ; aucun document établissant les choses de manière définitive n’existe pour percer ce mystère – ce qui n’est guère surprenant au vu du chaos qui régnait là-bas et dans la mesure où Cohen n’était pas, à l’époque, la superstar qu’il allait devenir ultérieurement.

Leonard Cohen, l’homme, a été très présent ici, aux côtés des Israéliens. Mais Leonard Cohen, l’artiste, avait bien compris qu’il devait être plus grand que ça, ne pas se limiter à une seule partie, qu’il devait être quelque chose de plus grand que la seule guerre de Yom Kippour. Il ne voulait pas que son art soit considéré comme du journalisme

Mais comme Friedman le réalisera en faisant ses recherches pour le livre – initialement déçu par l’absence d’informations de base, mais finalement encouragé lorsqu’il a obtenu un accès sans précédent aux notes prises par le musicien pendant cette période – Cohen ne lui aurait peut-être pas été finalement d’une grande aide. Dans les décennies qui avaient suivi cette tournée hors de l’ordinaire, en pleine guerre, l’artiste n’avait guère évoqué le sujet. Et il ne désirait d’ailleurs pas nécessairement le faire.

« Leonard Cohen, l’homme, a été très présent ici, aux côtés des Israéliens » me confie Friedman, un ami et un ancien collègue côtoyé au sein du Times of Israel, au cours d’un entretien. « Mais Leonard Cohen, l’artiste, avait bien compris qu’il devait être plus grand que ça, ne pas se limiter à une seule partie, qu’il devait être quelque chose de plus grand que la seule guerre de Yom Kippour. Il ne voulait pas que son art soit considéré comme du journalisme. »

D’où, explique Friedman, la modification de cette strophe sioniste apparaissant dans la chanson « Lover Lover Lover », et son abandon final. D’où peut-être également le refus de discuter du caractère héroïque de sa tournée dans le désert en 1973.

Leonard Cohen joue pour les soldats israéliens dans le Sinaï pendant la guerre de Yom Kippour, en 1973. (Crédit : Ron Ilan/ IDF archives)

Mais – et c’est une chance pour tous ceux chez qui résonne profondément l’œuvre unique de Cohen, cette œuvre riche en sagesse, en colère et en spiritualité – l’ouvrage de Friedman permet de remplir des cases qui étaient restées vides jusqu’à présent.

Le livre a beaucoup à dire à tous ceux qui souhaiteraient mieux comprendre ce moment terrible pour Israël qu’a été la guerre de Yom Kippour, qui a eu lieu du 6 au 25 octobre 1973 – une guerre à l’issue de laquelle le pays ne sera plus jamais le même miracle pionnier et laïc, à la fois confiant et indomptable.

Friedman remarque au cours de son entretien que ses apparitions dans le Sinaï n’ont pas seulement été « une période déterminante pour Cohen – qui se trouve à un carrefour au niveau professionnel et qui pense qu’il va prendre sa retraite…. mais pour le pays aussi qui se trouve également à un carrefour ».

« L’État d’Israël ne sera plus jamais ce qu’il était avant la guerre de Yom Kippour. Les responsables des Sionistes travaillistes sont discrédités sous de nombreux aspects. Le sionisme, tel qu’il existait jusque-là, est discrédité. La vieille musique est discréditée », dit Friedman. « Après la guerre, on va voir apparaître un type de culture totalement différent, un type de pays totalement différent. Et dans ce cadre, il y a aussi une nouvelle musique, dans le pays, qui parle moins de kibboutz et d’agriculture, de collectif – tous ces sujets très présents avant 1973. La musique va beaucoup plus ressembler à Leonard Cohen ; elle sera plus individualiste. Et elle parlera davantage de réflexion, d’introspection, avec des artistes plus ouverts à Dieu, au Judaïsme ».

Le Times of Israel: Pourquoi avez-vous décidé qu’il fallait écrire un livre à ce sujet ? Etes-vous vous-même admirateur de l’œuvre de Leonard Cohen depuis toujours ? Connaissiez-vous l’histoire de son voyage en Israël pendant la guerre de Yom Kippour ? Est-ce que ce sujet était déjà présent quelque part dans votre esprit ?

Matti Friedman: Je suis Canadien, pour commencer. Et quand on est un Juif Canadien, alors Leonard Cohen occupe une place particulière. Le Canada n’a pas donné naissance à de nombreuses personnalités qui ont eu une telle importance mondiale. Et bien entendu, quand j’étais enfant, il y avait toujours du Leonard Cohen en bruit de fond dans la maison.

Je suis en permanence en quête de petites histoires ou d’histoires qui peuvent paraître peu importantes, auxquelles les gens ne portent pas une grande attention, mais qui disent finalement beaucoup de choses sur le pays où elles se déroulent, ou qui disent beaucoup de choses sur l’expérience humaine. Je l’ai appris en tant que jeune journaliste au Jerusalem Report, un magazine qui est formidable pour apprendre le journalisme, et ce pour de nombreuses raisons. L’une des raisons en est que le magazine ne sortait que toutes les deux semaines. Il n’était pas possible de couvrir une actualité proprement dite – il fallait trouver un angle obscur qui serait encore d’actualité deux semaines plus tard, quand le magazine serait disponible dans les kiosques. Ce qui s’est avéré être, pour moi, un très bon moyen de réfléchir à ce qu’est une histoire. A ce jour, dans mon travail de journaliste, si je me retrouve au même endroit qu’une horde de journalistes, je sais que ce n’est pas pour moi. Ce n’est pas mon truc. Je pars du principe qu’une histoire ne va pas avoir une durée de vie arrêtée dans le temps. J’ai besoin d’être ailleurs, de chercher un genre d’histoire différent.

« Who By Fire: Leonard Cohen in the Sinai », écrit par Matti Friedman

Et l’histoire qui nous intéresse a commencé en 2009, quand Cohen est venu en Israël pour ce qui s’est avéré être son dernier concert ici. Ce concert était entré dans le cadre de sa grande tournée du Retour, quand il avait quitté un monastère bouddhiste dans lequel il s’était cloîtré et qu’il avait découvert que ses économies avaient été volées par son manager. C’est à ce moment-là qu’il avait repris la route et qudécouvert qu’il était entré au panthéon des grands artistes, et qu’il jouait dorénavant à guichets fermés dans des stades dans le monde entier.

Et quand il était venu ici, en 2009, il y avait eu un article publié dans le Yedioth Aharonoth qui avait mentionné une tournée qu’il avait faite pendant la guerre de Yom Kippour. C’était une histoire tellement dingue – que faisait Leonard Cohen dans le Sinaï pendant la guerre de Yom Kippour ? J’ai commencé à faire des recherches. J’avais l’idée qu’il devait y avoir des choses intéressantes à dire à ce sujet, même si je n’avais pas immédiatement su ce qu’elles pourraient bien être.

En premier lieu, une partie de ma motivation a pu résider dans le fait que c’était une histoire qui unissait le Canada et Israël, qu’elle parlait donc à cette partie de moi qui est canadienne, sachant qu’il y a peu d’histoires de ce type qui se démarquent réellement ou qui sortent de l’ordinaire.

Et là, vous avez un Canadien lâché au milieu d’une tragédie israélienne, comme s’il avait atterri de la lune, et il va arriver quelque chose de très intéressant – pour lui comme pour ceux qui le voient chanter. Et cela m’a semblé être une mine riche et digne d’être exploitée.

Il n’était pas seulement un simple citoyen canadien venu en Israël. C’était une personnalité juive incroyablement spirituelle, issue d’une famille rabbinique. Pourquoi est-il venu, selon vous ?

Cohen a grandi dans une famille juive très érudite. Il a aussi grandi dans une congrégation appelée Shaar Hashomayim qui reste à ce jour l’une des plus importantes institutions juives du Canada. C’est une synagogue de Montréal qui a été fondée, entre autres, par les ancêtres de Cohen. Le père et le grand-père de Cohen étaient les présidents de la synagogue. Et, bien sûr, ils étaient également des kohanim, ils étaient des prêtres. Ce qui offre un certain statut au sein de la communauté. De l’autre côté, le grand-père de Cohen – le père de sa mère – était un rabbin connu en hébreu comme étant le Sar Hadikduk, le prince des grammairiens ; il était expert en grammaire hébraïque. Il était originaire de Kovno et il vivait en partie chez les parents de Cohen quand ce dernier était enfant. Cohen était donc originaire d’une famille juive d’un grand sérieux et il avait grandi dans cette synagogue, et dans cette famille ; et le judaïsme était très présent dans son esprit. C’est une évidence pour tous ceux qui connaissent les paroles des chansons de Cohen.

Mais il avait quitté Montréal et il avait quitté la communauté ; il voyageait dans le monde, hors de ce cercle, au moment où cette guerre avait éclaté. Il avait posé ses valises au Village [à New York], et il avait vécu à Londres ; et à cette période-là, il vivait sur une île grecque appelée Hydra.

Pourquoi était-il venu en Israël ? C’est une bonne question et je tente d’y répondre dans mon livre, même si Cohen est trop insaisissable pour vraiment nous raconter les choses. En fait, l’une des choses intéressantes dans cette histoire, c’est que Cohen n’a jamais – ou presque – évoqué ce chapitre de sa vie après. J’ai eu suffisamment de chance pour trouver un manuscrit qu’il avait écrit sur ce sujet mais qu’il n’avait jamais publié – il se trouve dans une boîte à Hamilton, dans l’Ohio – et j’ai eu aussi suffisamment de chance pour obtenir la permission de la part des héritiers de Cohen d’en publier certains extraits pour la toute première fois.

Ainsi, certaines parties de mon ouvrage sont les récits faits par Cohen de son expérience, qu’il présente donc de sa propre voix, en exprimant son propre point de vue. Et pourtant, il n’apporte jamais au journaliste ce que ce dernier voudrait savoir : Quand ? Pourquoi ? Comment ?

Il se passe des choses à ce moment de sa vie. L’une d’entre elles, c’est qu’il est désespérément malheureux – cela apparaît clairement dans ses écrits. Il est dans une impasse au niveau musical. Il a annoncé qu’il allait prendre sa retraite. Cette information a été transmise par la presse musicale en Europe et en Amérique cette année-là, en 1973. Il explique dans un entretien qu’il a fait le tour, qu’il a déjà dit tout ce qu’il avait à dire et qu’il ne peut plus continuer.

Il vit avec une femme à laquelle il se réfère comme étant son épouse, même s’ils ne sont pas mariés officiellement. Mais cette relation a été longue, sérieuse. Ils viennent tout juste d’avoir un enfant : son premier fils, Adam, est né un an avant la guerre. Et Cohen est âgé de 39 ans. Un moment privilégié pour une crise existentielle.

Il dit qu’il a le sentiment d’être emprisonné et de ne pas réussir à quitter sa prison. Il est sur cette île. C’est possible d’aller se réfugier sur une île mais une île c’est également un endroit susceptible de ressembler à une prison.

Il dit explicitement : Je n’ai jamais caché le fait que je suis Juif et si des Juifs sont en danger, je serai là. Et il ressent le besoin d’être là. Il apprend à la radio qu’une guerre a éclaté ; il prend le ferry jusqu’à Athènes puis embarque dans un avion pour Israël, sans idée claire de ce qu’il va y faire

Je pense que sous de nombreux aspects, notre crise nationale lui offre une porte de sortie face à sa crise personnelle. Et c’est en partie ce qui va se passer.

Il y a aussi cette connexion profonde qui le lie au monde juif et à Israël. Il le dit explicitement : « Je n’ai jamais caché le fait que je suis Juif et si des Juifs sont en danger, je serai là ». Et il ressent le besoin d’être là. Il apprend à la radio qu’une guerre a éclaté ; il prend le ferry jusqu’à Athènes puis il embarque dans un avion pour Israël, sans idée claire de ce qu’il va y faire.

Il ne semble pas avoir programmé de jouer pour les soldats. Ce qu’il voulait faire à la base reste difficile à dire, même si, de son côté, il raconte à son entourage et à ceux qu’ils croisent qu’il veut travailler bénévolement dans un kibboutz. Il ressent une forte attraction qui est indubitablement née de son identité juive.

Il avait déjà été en Israël. Il venait d’y faire des concerts. Mais était-il déjà venu en Israël avant ce voyage précédent ?

Le voyage qui avait précédé cette visite de 1973 avait en effet eu lieu un an avant, à la fin d’une tournée mondiale et ses concerts israéliens, selon lui, ne s’étaient pas bien passés. Toutes sortes de choses étaient allées de travers, les sonos n’avaient pas fonctionné, il n’y avait pas eu l’ambiance qu’il escomptait. Ces deux concerts en Israël avaient été étranges, chacun à sa manière.

Photo de Leonard Cohen dans « Bird on a Wire ». (Autorisation Isolde Films)

Le concert à Tel Aviv s’était terminé par une bagarre entre les agents chargés de la sécurité et le public, avec Cohen annulant sa prestation au beau milieu.

Un réalisateur de documentaire était présent, et on dispose donc d’un film documentaire appelé « Bird on a Wire » que vous pouvez toujours regarder. Le concert avait été catastrophique.

Les gardiens de la sécurité parmi la foule réunie au concert de Leonard Cohen à Tel Aviv, en 1972. (Capture d’écran du documentaire ‘Bird on a Wire’)

Puis il y avait eu le dernier concert à Jérusalem. A Jérusalem, c’est Cohen qui gâche presque la fête. Il chante quelques chansons mais il n’arrive pas à se concentrer. Dans le documentaire, on le voit prendre de l’acide juste avant le spectacle – peut-être que cela a à voir avec les ratages qui arrivent plus tard. Toujours est-il qu’il n’arrive pas à se tenir.

Il commence à se lancer dans ce monologue intéressant mais assez décousu, où il raconte au public que la Kabbale dit que pour que quelque chose se produise, pour que quelque chose sorte du néant, les parties mâle et femelle que chacun possède en soi doivent se faire face. Et que l’Adam et l’Eve qui sont en lui ne parviennent pas à le faire ce soir-là, que ça ne fonctionne pas. Qu’Adam et Eve, en lui, ne se font pas face et que Dieu, en conséquence, ne peut pas s’asseoir sur son trône.

Il revient sur scène et il se contente de regarder son public, en souriant. Puis il recommence à chanter et le spectacle est ensuite étonnant. A la fin, il pleure ; le groupe pleure ; le public pleure. C’est un moment incroyable

Et il annonce qu’il va rembourser les billets de tout le monde. Il quitte la scène. Le public – au lieu de partir ou de se mettre réellement en colère comme on pourrait s’y attendre – commence à chanter « Hevenu Shalom Aleichem » (Nous vous apportons la paix) et les gens chantent, encore et encore. Lui est dans sa loge, il tente de se calmer, et on entend la foule chanter « Hevenu Shalom, » les gens sont persuadés qu’il connaît cette chanson – parce que c’est une chanson que tous les Juifs connaissent s’ils ont fréquenté une école hébraïque. Et que cette chanson, il doit forcément la connaître.

Et il la connaît, bien évidemment. Il revient sur scène et il se contente de regarder son public, en souriant. Puis il recommence à chanter et le spectacle est ensuite étonnant. A la fin, il pleure ; le groupe pleure ; le public pleure. C’est un moment incroyable.

Ce que ça dit, c’est que là où il se trouve n’est pas un endroit ordinaire à ses yeux. Ce n’est pas un endroit où on se donne en spectacle. C’est un endroit différent – et il l’appelle son « foyer mythique ». Je ne sais pas exactement ce qu’il voulait dire par là, et je ne sais pas non plus si lui-même savait très bien ce qu’il voulait dire par là, mais c’était un lieu qui sortait de l’ordinaire. Et quand quelque chose de terrible est arrivé dans ce lieu, quand quelque chose de vraiment important s’est produit, il a su qu’il devait venir.

Et il avait fini par faire cette tournée, cette série de petits concerts. Il semble que ça n’était pas ce qu’il avait prévu initialement : il n’avait pas amené de guitare avec lui et il s’était retrouvé, au fil des événements, traîné d’un endroit à un autre. C’est étonnant. Ce que vous faites remarquer dans le livre, c’est qu’il n’avait pas joué dans des endroits sûrs. Il s’était plongé dans les profondeurs de la bataille. Il avait mis sa vie en péril. Comment décririez-vous les dangers encourus ?

Je pense que quand les lecteurs américains imaginent ce que peut être une tournée de guerre, ils pensent à Bob Hope donnant des concerts dans de grandes bases, bien à l’écart du front, ou ils pensent à cette scène de « Apocalypse Now » avec les Playboy Bunnies, où vous avez une grande base militaire avec une sorte de stade qui a été installé et où se produisent les artistes invités. Or, dans le cas qui nous intéresse, ce n’était absolument pas ça.

Leonard Cohen chante avec le chanteur israélien Matti Caspi, à la guitare, pour les troupes israéliennes dans le Sinaï en 1973. (Crédit : Isaac Shokal)

Cohen avait commencé à donner des concerts sur des bases des forces aériennes dès le premier jour. Mais très rapidement, il s’était retrouvé dans le Sinaï, là où la guerre était très précisément en train de se dérouler contre les Égyptiens. Et non seulement il était allé sur le devant de la ligne de front dans le Sinaï mais il avait traversé le Canal de Suez – juste après la traversée du Canal de Suez par l’armée, une traversée qui avait marqué le tournant de la guerre de Yom Kippour.

Ce qui était excessivement dangereux. Le territoire n’avait pas été sécurisé, et je raconte dans le livre l’histoire d’une autre chanteuse qui avait donné des concerts devant les soldats au même moment que Cohen — Yafa Yarkoni, une grande dame de la chanson israélienne. Elle jouait devant les même soldats quand un avion-chasseur égyptien avant fait un bombardement en piqué et elle avait dû être poussée précipitamment dans un véhicule blindé. Ariel Sharon l’avait bousculée avant de sauter sur elle et de la couvrir de son corps pour la protéger.

Ainsi, oui, il n’était pas en sécurité et il s’était vraiment engagé au plus fort de la ligne de front. Le plus surprenant dans tout cela, je pense, c’est qu’il n’a presque jamais évoqué cet épisode de sa vie après dans la mesure où il a pourtant vraiment vécu quelque chose de très fort – pas seulement pour ceux qui l’avaient vu, mais aussi pour lui.

Des parachutistes israéliens marchent le long de la route Suez-Caire après avoir traversé le canal de Suez, octobre 1973. (Ron Ilan / GPO)

Et il avait fait de tous petits concerts, n’est-ce pas ? Il ne chantait que trois ou quatre chansons à la fois ?

Oui.

Combien de fois s’est-il produit pour les soldats ?

Personne ne l’a compté.

L’une des premières choses que j’ai faites quand j’ai fait mes recherches sur le livre, cela a été d’aller aux archives de l’armée et de demander une liste. Je savais que le Corps de l’Éducation avait organisé des activités culturelles et qu’il avait fait venir des artistes dans le Sinaï, et je m’étais dit que peut-être, quelqu’un aurait suivi ces concerts et les aurait noté quelque part. Mais en fait, personne n’avait été chargé de le faire. C’était le chaos. Nous avions presque perdu la guerre et 2 600 soldats étaient morts en trois semaines. Je veux dire, le pays était dans le chaos et l’armée en déroute. Alors personne n’avait jugé utile de suivre ces artistes – ce qui est probablement l’une des raisons expliquant qu’il ait pu ainsi traverser le Canal de Suez au beau milieu de la guerre.

Pour les spots, on utilisait les phares des jeeps ; les soldats se hissaient sur les caisses de munition et Cohen chantait « Suzanne », les choses se passaient réellement comme ça

Personne n’organisait de tournée proprement dit. Les artistes allaient d’un endroit à l’autre en jeep et ils se produisaient. Selon Oshik Levy, l’un des musiciens qui avait fait le voyage avec Cohen, ils circulaient dans le désert et il y avait quelques pièces d’artillerie déployées au milieu de nulle part – et ils sortaient de la jeep et ils demandaient : « Vous voulez entendre quelques chansons ? » et les soldats répondaient : « D’accord ». Ils n’avaient pas dormi depuis plusieurs semaines, ils avaient peur de mourir mais pourquoi pas ?

Pour les spots, on utilisait les phares des jeeps ; les soldats se hissaient sur les caisses de munition et Cohen chantait « Suzanne », les choses se passaient réellement comme ça. C’était très dur. Et bien sûr, c’était beaucoup plus sympa et marquant de cette façon ; tout était tellement désorganisé.

Leonard Cohen, (au centre), se produisant avec le chanteur israélien Matti Caspi, (à la guitare), pour Ariel Sharon, (les bras croisés), et d’autres soldats israéliens dans le Sinaï en 1973. (Autorisation de Maariv via JTA)

Certains avaient aperçu Cohen, assis sur un casque alors qu’il était en train de chanter, entouré d’un public de trois ou quatre soldats. Parfois, il y avait 20 ou 30 militaires. Et on dispose de photos de concerts qui paraissent montrer une cinquantaine de soldats qui sont là, debout dans le désert.

Il y avait eu aussi des concerts dans des bases plus importantes, qui avaient été plus organisés. Il y en avait notamment eu un sur une base de l’armée de l’air appelée Hatzor, où il avait composé l’une de ses chansons les plus célèbres, « Lover Lover Lover. » Il avait écrit cette chanson pour les pilotes et pour les unités militaires, au beau milieu d’un combat réellement désespéré.

Et la chanson contient une strophe que soutient Israël avec une force incroyable – une strophe qui a été ensuite éliminée de la version finale de la chanson ?

Je ne parlerais pas très exactement d’un « soutien ». En revanche, elle crée un lien profond, elle parle d’une identification avec les Israéliens. Et il s’exprime très ouvertement au sujet de cette identification qu’il ressent à l’égard du peuple israélien, à l’égard des soldats lesquels il se produit à ce moment-là.

I went down to the desert to help my brothers fight
Je suis descendu dans le désert pour aider mes frères à combattre
I knew that they weren’t wrong
Je sais qu’ils n’avaient pas tort
I knew that they weren’t right…”
Je sais qu’ils n’avaient pas raison…

Là, on ne peut pas dire qu’il brandisse réellement les couleurs du drapeau bleu et blanc.

But bones must stand up straight and walk
Mais les os doivent se tenir droit et marcher
And blood must move around
Et le sang doit circuler
And men go making ugly lines
Et les hommes font des lignes affreuses
across the holy ground
A travers la Terre sacrée

Il a chanté cette chanson pendant toute la guerre, et ce qui touchait les soldats était en particulier ce : « I went down to the desert to help my brothers fight. »

En tant qu’Israéliens, c’est vrai qu’on se pose toujours la question : « Est-ce que vous, vous êtes de notre côté ? Est-ce que vous êtes avec nous ? »

Et là, vous avez ce grand artiste qui arrive de l’étranger. On est tenté de lui dire : « Que faites-vous là ? Etes-vous de notre côté ? » Et à ce moment précis de la guerre, je pense que la réponse était incontestablement oui.

Leonard Cohen avait demandé aux musiciens qui l’accompagnaient lors de ce voyage de l’appeler Eliezer, son nom en hébreu.

Et ils l’avaient appelé Eliezer Cohen. Eliezer Cohen en Israël, c’est comme « Jean Dupont ». Il y en a partout dans le pays. Et lui les appelle « mes frères ».

Les soldats s’en souviennent. En fait, la toute première fois que j’ai entendu parler de cette strophe – je n’avais aucune idée qu’il y avait une autre strophe dans « Lover, Lover, Lover » — c’est venu d’un soldat qui l’avait vu dans le Sinaï. Il m’avait dit qu’il ne parvenait pas à se souvenir des mots, mais que Cohen avait chanté une strophe où il s’identifiait aux soldats. Mais il m’avait dit que quand la chanson était sortie, plusieurs mois plus tard, et qu’il l’avait entendue à la radio, la strophe avait disparu. Il ne l’avait jamais pardonné à Leonard Cohen.

On constate dans son livret qu’il efface les mots « aider mes frères » et qu’il les remplace par « watch the children« . Ce qui devient finalement : « I went down to the desert to watch the children fight« . Il recule d’un pas et il le fait immédiatement après, parce qu’il s’agit du même livret. Puis il prend la décision de supprimer entièrement la strophe

J’ai mis ça dans un coin de ma mémoire, un drôle de souvenir. Je me suis dit que peut-être, le soldat avait imaginé ce qu’il m’avait dit. Et quand j’ai pu accéder aux livrets de Cohen, ces petits livrets qui restaient dans sa poche et dans lesquels il écrivait toutes sortes de choses, il y avait notamment la première version de « Lover Lover Lover. » Et la strophe était bien là.

Ce qui montre vraiment l’ouragan d’émotions qu’il avait ressenties à ce moment-là, et la manière dont il a fait ensuite marche arrière après la guerre. Parce qu’on peut bien constater dans son livret qu’il efface les mots « aider mes frères » et qu’il les remplace par « watch the children » (regarder les enfants). Ce qui devient finalement : « I went down to the desert to watch the children fight« .

Il recule d’un pas et il le fait immédiatement après, très rapidement – on s’en rend compte parce que c’est dans le même livret. Puis il prend la décision de supprimer entièrement la strophe. Aujourd’hui, cette strophe ne figure plus du tout dans les versions connues de « Lover Lover Lover » et la majorité des gens ignore que cette chanson a été écrite sur une base des forces aériennes israéliennes.

Vous écrivez que sa tournée se termine très rapidement. Il décide que c’est terminé, qu’il s’en va. Puis il y a ce changement qui intervient dans l’empathie exprimée à l’égard de ses « frères », avec une modification radicale de la chanson.

On peut considérer ça comme une continuation de sa trajectoire – à partir de ce moment très émotionnel passé à côté de ceux qui sont ses « frères » et sa demande d’être appelé Eliezer, qui avaient été un moyen de se distancier de lui-même. En 1976, il donne un concert en France et il interprète « Lover Lover Lover. » Il reconnaît devant son public avoir écrit la chanson pendant la guerre de Yom Kippour mais il ajoute l’avoir composée pour les soldats égyptiens et pour les soldats israéliens – dans cet ordre.

Leonard Cohen, au centre, chante avec Ilana Rovina, à gauche, et Matti Caspi, pour les soldats israéliens dans le Sinaï en 1973. (Crédit : Isaac Shokal)

Je pense que Leonard Cohen, l’homme, a été très présent ici, aux côtés des Israéliens. Mais Leonard Cohen, l’artiste, avait bien compris qu’il devait être plus grand que ça, ne pas se limiter à une seule partie, qu’il devait être quelque chose de plus grand que la seule guerre de Yom Kippour. Il ne voulait pas que son art soit considéré comme du journalisme. Je pense que c’est l’une des raisons qui expliquent qu’il n’ait pas beaucoup parlé de cet épisode de sa vie, ou qu’il n’ait pas clairement établi quand cette chanson avait été écrite. Il écrivait des réflexions universelles sur la condition humaine, pas des dépêches journalistiques en provenance du front du Sinaï en 1973. Il ne voulait pas se sentir coincé, limité.

Bien sûr, on aimerait pouvoir cerner vraiment ce qu’il pensait là-dessus parce qu’on voudrait désespérément se dire qu’il a été des nôtres. Mais Cohen est trop insaisissable, peut-être trop intelligent pour qu’on puisse limiter sa pensée comme ça.

Et c’est très précisément ce qui se joue dans cette histoire de guerre de Yom Kippour.

Etes-vous déçu par ce changement – en tant qu’Israélien, en tant que Juif ? C’était un artiste emblématique, éminemment spirituel, éminemment grave. Un artiste grave – d’une grande gravité dans son art, déchirant face à la condition humaine, face au pourquoi de l’existence, s’interrogeant sur nos manières d’interagir avec les forces de l’autre monde… Et pourtant, le voilà qui se présente comme un politique pragmatique, cherchant à ne pas aliéner un public potentiel, renonçant donc à une empathie qu’il avait pourtant exprimée, qui venait du plus profond de lui et qui était l’expression artistique de ce qu’il ressentait alors. S’agit-t-il d’une sorte de « trahison » de tout l’esprit de son art ?

C’est une manière peu charitable d’envisager les choses. Je ne suis pas en train de dire que cette hypothèse n’est pas vraie mais seulement que ce serait plus charitable de tenter de comprendre ce que Cohen s’efforçait de faire : à savoir s’adresser à l’Humanité toute entière et pas à un seul groupe d’êtres humains.

Le type idéal du judaïsme, pour Cohen, c’était la prophétie – une forme de communication libre avec le divin, l’ouverture de l’esprit humain à la réception de transmissions divines

Il avait des idées qui sont également perceptibles dans d’autres choses qu’il a écrites et dites : le type idéal du judaïsme, pour Cohen, c’était la prophétie – une forme de communication libre avec le divin, l’ouverture de l’esprit humain à la réception de transmissions divines. Il n’aimait pas les règles et la basse politique dans les communautés juives et il supportait mal les demandes communautaires. Et il n’aimait pas, je le pense, l’idée que le judaïsme serait d’une manière ou d’une autre incarné par un État ou par une armée. En Israël, nous comprenons bien qu’il nous est impossible de vivre sans un État, sans une armée. Ce sont des moyens qui nous permettent de vivre des vies différentes, des existences dans lesquelles nous pouvons parler à Dieu, ou qui nous permettent tout simplement de mener la vie que nous voulons vivre.

Mais je pense qu’il ne voyait pas les choses comme ça. Dans une certaine mesure, je pense qu’il n’aimait pas l’idée que cet État représentait le judaïsme. Au début des années 1980, il avait même écrit un poème à ce sujet – un poème rempli de fureur. Je ne sais pas si il était directement lié à la guerre au Liban, en 1982, mais il avait été écrit à peu-près à cette période dans son recueil de poésie Le Livre de la miséricorde, où Cohen s’attaque au Livre des Psaumes. C’est un poème rempli de colère adressé à Israël ou, plus largement, à l’Humanité – dans le poème, elle est incarnée à ce moment-là par Israël. Il est déçu. Il veut que les Juifs soient plus grands que ça, ou il veut qu’Israël soit autre chose, quelque chose de supérieur à ce qu’est réellement le pays, ou à ce qu’il peut être.

Mais on ne peut pas oublier que Cohen ne reniera jamais son judaïsme, et qu’il ne changera jamais son nom. La toute première ligne de « Lover Lover Lover », c’est « Father, change my name » (Père, change mon nom). Il ne changera jamais son nom et il ne deviendra jamais un Bob Dylan ou un Michael Douglas.

Il s’appelle Leonard Cohen, même si c’était, j’en suis sûr, profondément inconfortable au niveau professionnel. Et il est toujours resté très ouvert sur ses origines, tout au long de sa vie. C’était un Juif de Montréal. Il ne le cachait absolument pas.

Et à la fin de sa vie, ou quand il était proche de la fin de sa vie, il est revenu ici, en Israël, et il a, tout le monde le raconte, retrouvé un nouveau lien étonnant avec le public israélien – qui l’avait toujours considéré comme un frère. Les Israéliens pensent à Leonard Cohen comme à un artiste israélien ; il n’y a pas vraiment d’autre artiste étranger bénéficiant du même statut. Il fait, de toute évidence, partie intégrante des Israéliens. Bob Dylan qui, bien sûr, est adoré par les Israéliens, ne bénéficie pas du même statut – même si Bob Dylan était aussi Juif que l’était Leonard Cohen.

…et qu’il a écrit une chanson incroyablement sioniste. [Neighborhood Bully].

C’est vrai. Une chanson que Cohen n’aurait jamais pu écrire.

Si Cohen l’avait écrite, il l’aurait auto-censurée immédiatement après.

Exactement.

Il n’y a probablement aucun artiste qui soit repris aussi souvent que Cohen en hébreu. De nouvelles traductions des chansons de Cohen sortent régulièrement. Un phénomène qui est dû, en partie, à qui était Cohen, et aussi partiellement au fait qu’à l’un des pires moments de notre histoire, il est venu, il a été là. Il n’était pas obligé de venir, mais il est venu.

Il est venu. Il a risqué sa vie, et peu importe ce qui est arrivé après, peu importe ce qui l’a amené ici, le fait est qu’il a mis sa vie en danger pour des concerts improvisés offerts aux soldats israéliens.

C’est vrai. Et les soldats ne l’ont jamais oublié.

On peut dire que ce n’était qu’un petit détail en marge de l’histoire – c’est vrai que ça l’est. Mais pour un fan de Leonard Cohen, sans même parler d’un passionné, c’est colossal. Ce compositeur incroyablement grave et spirituel pour qui l’écriture d’une chanson était une torture… Je me souviens avoir lu un échange entre lui et Dylan sur le temps qu’il lui avait fallu pour écrire « Hallelujah » en comparaison avec « I and I » de Dylan… Cet artiste d’une gravité incroyable vient sur les terres qui ont été le berceau de sa foi, de cette foi qui occupe une place si centrale dans sa famille, dans ses origines, dans son nom. Puis il fait cette chose unique. Mais, selon vous, existe-t-il un autre épisode semblable, avec un artiste incroyablement célèbre qui mette ainsi sa vie en danger sur le front d’une guerre ? Je ne connais pas d’exemple tel que celui-ci pour ma part. Et pourtant sa biographe, par exemple, avait eu accès à des informations sur le sujet, des informations qu’elle n’a pas utilisés et qu’elle a mis à votre disposition. Pourquoi tout ça a été laissé de côté jusqu’à ce que vous écriviez votre livre ? Pourquoi est-ce que ça n’a pas été analysé, pourquoi est-ce que les fans de Cohen n’ont pas enquêté là-dessus ?

Cette tournée en pleine guerre a toujours été considérée comme une anecdote étrange. Je pense que les gens ne savaient pas vraiment comment l’expliquer. Même les plus grands fans de Cohen, qui ont pu lire l’excellente biographie écrite par Sylvie Simmons, avaient pu imaginer qu’il y avait eu un important concert sur une grosse base – un concert dans le style Bob Hope. Qu’il était venu, et qu’il était reparti.

Combien de temps est-il resté ?

Il est resté pendant une quinzaine de jours. On n’a aucune date exacte. Il a laissé son livret – mais un livret n’est pas un journal intime. J’ai déduit la chronologie des évènements de mes interviews avec les soldats. On a une date concrète pour un concert, parce qu’un soldat que j’ai retrouvé avait écrit une carte postale le jour du spectacle de Leonard Cohen à Charm el-Cheikh, dans le Sinaï. Les autres musiciens se souviennent qu’il avait dit que dès que les politiciens entreraient en jeu, avec la possible conclusion de la fin de la guerre, il partirait.

J’ai toujours pensé que c’est dans les petites histoires que la vie de l’individu, ou la vie d’un pays, apparaissent réellement. Mon ouvrage n’est pas du tout une biographie de Cohen ou un examen minutieux et attentif de son œuvre, c’est seulement l’histoire d’un épisode bien précis de sa vie. Un moment extrême où Cohen s’est retiré du contexte qui était habituellement le sien et où il s’est inséré dans un autre, complètement différent – c’est le moment qui allait être certainement le plus révélateur de qui il était réellement, et de ce qu’était la réflexion qu’il avait sur le monde.

Votre livre porte manifestement sur Leonard Cohen en Israël – mais il parle aussi d’Israël et de la guerre de Yom Kippour, et de cette guerre en tant que point de rupture, en tant que tournant pour le pays, avec l’explosion de toutes les certitudes ; l’explosion de de la croyance dans l’idée pionnière du sionisme laïc que nous n’allions pas amener Dieu ici, que nous n’avions pas besoin de réaliser l’œuvre biblique ici, que étions capables d’agir seuls, que nous étions indépendants, que nous pouvions vaincre nos ennemis. Nous pensions que le nouveau judaïsme serait un judaïsme en tant que nation, contrairement au judaïsme en tant que foi – et toutes ces croyances ont explosé. Cela apparaît très clairement dans le livre.

Ce qui est intéressant, c’est que ce n’est pas un moment déterminant pour Cohen seulement – qui se trouve à ce moment-là à un carrefour professionnel et qui pense à prendre sa retraite et qui finalement, après la guerre, va sortir l’un des meilleurs albums de sa carrière (« New Skin for the Old Ceremony » en 1974) — mais c’est un carrefour pour le pays également.

La guerre de Yom Kippour est un moment de crise profonde – le pays ne sera plus jamais le même après ça. Les dirigeants Travaillistes sionistes sont discrédités sous de nombreux aspects. Le vieux sionisme est discrédité. La vieille musique est discréditée.

Notre ami mutuel, Yossi Klein Halevi, m’a dit à une occasion que la guerre de Yom Kippour avait tué l’accordéon. L’une des victimes, dans cette guerre, avait été ces vieilles troupes musicales militaires qui s’appuyaient lourdement sur l’accordéon. Après la guerre, nous allons voir émerger un type de culture complètement différent et un pays là aussi complètement différent.

Et il y a notamment un nouveau genre de musique qui parle bien moins du collectif, du kibboutz ou de l’agriculture – ce genre de choses auxquelles nous étions habitués avant 1973. La musique ressemblera bien plus à du Leonard Cohen.

Meir Ariel, à droite, avec le chanteur Shalom Hanoch (Crédit: Moshe Shai/FLASH90)

Tout va être beaucoup plus individualiste. Beaucoup plus réfléchi. Il y aura des artistes comme Shalom Hanoch ou comme Meir Ariel, qui est mentionné dans le livre.

Ariel est le seul Israélien à égalité avec Cohen, selon moi. Et, entre parenthèses – c’est une coïncidence assez dingue – ils se trouvent au même endroit pendant la guerre. Impossible de savoir s’ils se sont rencontrés mais Meir Ariel est parachutiste à Suez City au moment où Cohen y fait un concert. Et j’adore m’imaginer leur rencontre, même si elle n’a très probablement jamais eu lieu.

Ce sont les artistes qui vont changer la musique israélienne au lendemain de la guerre. Un grand nombre d’entre eux va s’ouvrir à Dieu et au judaïsme.

Meir Ariel, qui était un kibboutznik laïc, parachutiste dans la guerre de 1973, qui faisait vraiment partie de cet ancien Israël, a fini sa vie en écrivant des prières. Ses chansons, sur le tard, étaient des prières, comme c’est le cas également des chansons de Cohen.

Et pour mettre le point final à l’histoire, Cohen revient en Israël en 2009.

C’était le dernier concert de sa toute première tournée de retour dans la région.

J’étais à ce concert.

Oui. Racontez-moi ça !

C’était au stade de Ramat Gan, où j’avais vu aussi un autre concert incroyable, celui de Dylan. C’est difficile de recréer l’atmosphère d’une synagogue dans un stade en béton et à ciel ouvert. Une mauvaise acoustique, des dizaines de milliers de personnes… Et pourtant, ça avait été un concert extraordinaire, cela a été peut-être le concert le plus extraordinaire qu’il m’ait été donné de voir parce que c’était un événement spirituel – ce musicien contemporain dont les paroles étaient inspirées par la Bible, cet homme appelé Cohen. Et je suis sûr que dans l’esprit de plein de gens, dans le public, il y avait le souvenir de cette période que vous décrivez dans le livre. Même si je ne pense pas que ça ait été clairement exprimé, il y avait cette idée de retour aux sources – avec ce sentiment que c’était peut-être la dernière fois qu’on allait voir cet artiste lié de manière si unique à Israël, qu’on ne le verrait probablement plus jamais. Et qu’est-ce que lui pouvait bien avoir dans en tête à ce moment-là ?… Il a terminé avec la bénédiction des Prêtres.

L’un de mes plus grands regrets a été de ne pas avoir assisté à ce concert. Mes jumeaux étaient alors âgés d’un an et demi à l’époque et j’étais trop fatigué pour seulement penser à m’y rendre. Cela a été l’un de mes plus grands regrets en ce qui me concerne – et malheureusement un regret auquel je ne pourrais jamais remédier.

Leonard Cohen donnant un concert à Ramat Gan, en Israël, le 24 septembre 2009. (Crédit : Marko / Flash90)

Mais si vous lisez ce qu’a écrit Cohen pendant la guerre, alors vous allez découvrir quelque chose de très intéressant et dont j’ignorais tout pour ma part. Non seulement il se préoccupait du judaïsme, de son affiliation au peuple Juif, mais il se préoccupait du fait d’être d’un Cohen. Il était très conscient d’être né dans une famille de prêtres – ou de kohanim – qui occupaient un rôle spécifique, qui est de bénir la communauté. La Birkat Kohanim, la bénédiction sacerdotale qui est souvent récitée dans les synagogues d’aujourd’hui, est récitée par des personnes qui sont des descendantes des prêtres du Temple et leur nom est souvent Cohen.

Leonard Cohen appartenait à l’une de ces familles. Et c’était important pour lui, finalement. Cela m’a beaucoup surpris. Pendant la guerre, il lutte contre lui-même parce qu’il sait qu’il a un rôle à jouer et qu’il ne le fait pas.

Il y a dans le livre quelqu’un qu’il rencontre ici, un Américain devenu religieux depuis peu – du type rabbin hippie. Il ne cesse de dire à Cohen qu’il faut qu’il revienne, qu’il doit faire ce qu’il a à faire. Qu’il faut qu’il arrête de chanter, qu’il faut qu’il arrête sa vie de bohème, qu’il faut qu’il se range. Qu’il faut qu’il revienne et qu’il devienne prêtre. Et ça a un sens pour Cohen. Il en parle plusieurs fois dans le livret, dans ce livret qu’il n’avait jamais publié.

Il lève ses mains comme seuls les prêtres sont supposés le faire et il bénit la congrégation – cette foule de 50 000 personnes dans le stade de Ramat Gan. Et il prononce en hébreu la Birkat Kohanim. C’est un moment de bonheur unique pour tous ceux qui ont eu la chance d’y assister. Et je pense que cela dit quelque chose de très profond sur l’ensemble de cette histoire et sur l’ensemble de l’existence de Cohen

Bien sûr, il ne veut pas devenir prêtre et il retourne à sa vie, celle qu’il menait avant.

Mais il revient en 2009 et il donne ce concert incroyable – de l’avis général. Et à la fin du concert, il y a ce moment sidérant dont j’ai immédiatement entendu parler après le spectacle, parce que les gens ne pouvaient tout simplement pas y croire. A la fin du concert, donc, il lève ses mains comme seuls les prêtres sont supposés le faire et il bénit la congrégation – cette foule de 50 000 personnes dans le stade de Ramat Gan. Et il prononce en hébreu la Birkat Kohanim. C’est un moment de bonheur unique pour tous ceux qui ont eu la chance d’y assister. Et je pense que cela dit quelque chose de très profond sur l’ensemble de cette histoire et sur l’ensemble de l’existence de Cohen.

C’est une histoire qui commence donc dans une synagogue de Montréal et qui va finalement s’ouvrir au monde entier – c’est le Village et Joan Baez, c’est cette île grecque et c’est l’Europe, c’est « Hallelujah. » Elle se termine dans un cimetière où il enterré à côté de ses parents, à Shaar Hashomayim, à Montréal.

Il y a un mot en hébreu dans sa da dernière grande chanson, « You Want It Darker », ce qui est rare. Et ce mot, qui est « Hineni » – « Je suis là » – Cohen ne le chante pas. C’est quelqu’un autre qui le chante, avec l’apparition rare d’une autre voix masculine dans une chanson de Cohen. Ce chanteur, c’est le hazan (le chantre) de Shaar Hashomayim, cette synagogue dans laquelle il a grandi.

Et plusieurs mois après la sortie de cette chanson, Cohen s’éteint. Sur sa tombe, à Montréal, il y a écrit : « Leonard Cohen » et, en hébreu « Eliezer ». Sa vie se termine donc là où elle avait commencé.

Avec quelques incursions au sein de l’État juif.

Oui.

Leonard Cohen au Festival international de Beincassim. (Crédit : Diego Tuson/AFP)

Depuis la sortie du livre en hébreu – vous avez fait en sorte qu’elle coïncide avec Yom Kippour, l’année dernière – des gens sont-ils entrés en contact avec vous pour vous donner de nouvelles informations sur la tournée de 1973 ?

Tout ceux qui ont assisté à la tournée s’en souviennent. Et beaucoup de gens ont le sentiment d’avoir eu une sorte d’interaction unique avec lui à ce moment-là. Quelqu’un de mon âge m’a écrit pour me dire que son père avait participé à la guerre de Yom Kippour et qu’il n’en avait jamais parlé – puis qu’il avait lu mon livre et qu’il s’était exprimé sur ce qu’il avait vécu pour la toute première fois. Ce qui représente énormément pour moi. Pour les Israéliens, cette guerre est encore très vivante. Cohen occupe une place très importante ici, bien plus que ce n’est le cas pour un grand nombre de ses fans aux États-Unis. Cohen fait vraiment partie de la psyché israélienne et cette guerre est, elle aussi, profondément ancrée dans la psyché israélienne. Et ce carrefour où se retrouvent Cohen et la guerre a un sens très fort ici pour les gens. J’ai reçu des courriels intéressants.

Mais depuis que le livre est sorti, personne ne s’est manifesté pour vous donner des informations plus concrètes, plus claires ?

Ce que j’adorerais vraiment avoir, c’est la liste des concerts. Du genre, il joué ici le 16 et il s’est produit là le 17. Mais il est évident qu’une telle liste n’existe pas.

Et pas de vidéos ?

Pas une seule séquence. Le pays était tellement inquiet. Et Cohen n’était pas la célébrité qu’il était devenue ensuite. Personne ne l’a filmé. Il y a une brève interview au micro de la radio israélienne [Cohen y déclare : « Je suis juste un artiste… Je suis venu dès que j’ai pu venir ».] Un technicien de la radio militaire a enregistré un concert ; j’ai retrouvé l’homme mais personne ne sait où a pu passer l’enregistrement.

Leonard Cohen joue pour les troupes israéliennes dans le Sinaï, en 1973. Un technicien de la radio militaire enregistre le concert ; personne ne sait ce que cet enregistrement est devenu. (Crédit :Isaac Shokal)

J’ai dû courir derrière des fragments de souvenir. Ici et là, on parlait des concerts dans les journaux mais c’était bien peu de choses dans le contexte général des événements. C’est seulement le temps qui a révélé la nouvelle dimension et l’importance de ce qui n’était initialement qu’un « détail ». Chaque année, un article est écrit à ce sujet. C’est presque comme s’il y avait les batailles les plus célèbres – la Vallée des larmes, la ferme chinoise et Leonard Cohen – ce sont les histoires qui auront marqué la guerre de Yom Kippour. Cohen fait partie intégrante de la manière dont les Israéliens se souviennent de cette guerre.

Et bien sûr, il a écrit la chanson « Who By Fire » qui est inspirée de la liturgie de Yom Kippour, et il a fini par faire des allers-retours entre le monde de la pop music et celui de la synagogue – et la chanson est encore interprétée dans les synagogues à Yom Kippour.

Et cette chanson est née de ce qu’il a vécu pendant cette tournée en pleine guerre ?

Cohen est trop insaisissable pour l’affirmer réellement. Mais une première version se trouve dans son livret juste après la guerre. Et la chanson sort dans l’album suivant (« New Skin for the Old Ceremony »), quelques mois après le cessez-le-feu.

Il prend son art incroyablement au sérieux.

Oui.

Cet art est connecté à son âme. C’est un angoissé.

C’est vrai. Les choses ne viennent pas facilement. Il ne se contente pas d’écrire une chanson et de l’interpréter. Il met dedans tout ce qu’il est, il lui donne du sens. Son art a du sens.

Est-ce que je vous ai raconté comment je l’ai presque rencontré un jour ?

Matti Friedman (Crédit : Mary Anderson)

Ce n’est pas dans le livre.

Non, je ne souhaitais pas trop parler de moi dans le livre.

En 2016, il y avait eu un article formidable dans le New Yorker qui avait été écrit par David Remnick, dans lequel il interviewait Cohen. Il apparaissait clairement, en lisant l’article, que Cohen était très malade – ce que je n’avais pas vraiment saisi. Mon ami Mitch Ginsburg [traducteur israélien et ancien journaliste du Times of Israel] m’avait appelé et il m’avait dit qu’il était évident, à la lecture de l’article, que les jours de Leonard Cohen étaient comptés. Ce n’était pas dit explicitement dans l’article – mais c’est ce que Mitch avait perçu. Cela faisait des années que je réfléchissais de mon côté à écrire ce livre. Et Mitch m’avait dit qu’il fallait que je me lance le plus rapidement possible.

Mon éditeur, au Canada, était l’éditeur de Leonard Cohen, McClelland & Stewart. A ce moment-là, j’ai envoyé à mon éditeur un courriel, là-bas, et je lui ai dit que j’avais cette idée de livre sur Leonard Cohen et la guerre de Yom Kippour. Je lui ai demandé ce qu’il en pensait.

Il m’a répondu qu’il allait essayer de me mettre en contact avec Cohen. Qu’il fallait que je lui envoie le pitch du livre. Qu’il serait transmis à son agent.

Et je me disais : je vais enfin rencontrer Leonard Cohen. Dans quelques semaines, peut-être que je serais assis dans le salon de Leonard Cohen. J’ai écrit le résumé du livre qui m’avait été demandé. J’y ai collé la photo où il posait avec Arik Sharon. J’ai tout envoyé. Le lendemain matin, j’avais un courriel sur ma boîte écrit par mon éditeur, et le titre en était : « Merde ». Et il y avait un lien qui renvoyait à son avis de décès.

Leonard Cohen en concert à Ramat Gan en 2009. (Crédit: Marko/Flash90)

Vous aviez écrit cette lettre à votre éditeur la veille de sa mort…

Rétrospectivement, en fait, il était décédé le jour précédent.

Vous l’aviez donc écrite avant l’annonce de son décès.

C’est ça.

C’est comme ça que j’ai manqué Leonard Cohen.

Puis le destin m’a donné cette chance incroyable d’avoir accès à ces écrits rédigés pendant la guerre qui n’avaient jamais été publiés… Et je tente encore de me convaincre, toutes ces années après, que c’est finalement beaucoup mieux que de l’avoir rencontré.

read more:
comments