Quand le programme nazi « T4 » lançait l’euthanasie des handicapés dans un château
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  • Le château d'Hartheim, site d'un centre d'euthanasie du programme ‘T4’ qui a duré depuis le mois de mai 1940 jusqu'en 1944 à Alkoven, en Autriche (Crédit : Domaine public)
    Le château d'Hartheim, site d'un centre d'euthanasie du programme ‘T4’ qui a duré depuis le mois de mai 1940 jusqu'en 1944 à Alkoven, en Autriche (Crédit : Domaine public)
  • Les infirmières du centre d'euthanasie Hadamar, en Allemagne (Crédit : Domaine public)
    Les infirmières du centre d'euthanasie Hadamar, en Allemagne (Crédit : Domaine public)
  • La majorité des enfants de l'institution protestante  Katharinenhof, sur cette photo ont été euthanasiés à Sonnenstein (Crédit : Domaine public)
    La majorité des enfants de l'institution protestante Katharinenhof, sur cette photo ont été euthanasiés à Sonnenstein (Crédit : Domaine public)
  • Des employés du centre d'euthanasie d'Hartheim à Alkoven (Crédit : USHMM)
    Des employés du centre d'euthanasie d'Hartheim à Alkoven (Crédit : USHMM)
  • Les employés du programme d'euthanasie "T4" à Trieste, en Italie (Crédit : Domaine public)
    Les employés du programme d'euthanasie "T4" à Trieste, en Italie (Crédit : Domaine public)

Quand le programme nazi « T4 » lançait l’euthanasie des handicapés dans un château

Après avoir fait des dizaines de milliers « d’euthanasies compassionnelles », les personnels du château d’Hartheim avaient été envoyés pour construire les camps de la mort en Pologne

Cette semaine, cela fera précisément 80 ans que le centre d’euthanasie meurtrier « T4 » avait commencé à mettre en oeuvre sa politique de « mort miséricordieuse » en direction des Allemands en situation de handicap physique ou psychique.

Le château d’Hartheim n’était pas éloigné de Linz, en Autriche – là où avait grandi Adolf Hitler. Avec sa structure datant de la Renaissance, la vaste cour à colonnades du château avait été utilisée par les nazis pour y installer l’un des deux crématoriums.

Le plan qui appelait à ce que les « bouches inutiles » soient tuées s’était basé sur des théories nazies teintées d’eugénisme, « d’hygiène sociétale » et de darwinisme social.

A la fin de la guerre, environ 230 000 personnes atteintes de handicap physique ou mental, selon les estimations, avaient été tuées au centre « T4 » et aussi dans le cadre du programme qui devait suivre – et qui est parfois appelé « euthanasie sauvage ».

Après l’arrêt supposé de « T4 », en 1941, des douzaines d’employés d’Harteim devaient être envoyés en Pologne occupée. A Chelmno, Sobibor et Treblinka, ils avaient appliqué leur savoir-faire acquis dans ces centres d’euthanasie pour mettre en place les premiers camps d’extermination des Juifs.

« Les camps de la mort qui ont suivi ont élevé la technologie à un nouveau niveau », commente l’historien Michael Berenbaum. « Les camps d’extermination pouvaient tuer des milliers de personnes en une seule fois et brûler tous les cadavres en l’espace de quelques heures ».

Un plan du château Hartheim lorsqu’il avait été configuré pour servir de centre d’euthanasie par l’Allemagne, en 1940 (Crédit : Domaine public)

Au château d’Hartheim, 18 000 personnes avaient été assassinées « sur les registres » pendant « T4 », et 12 000 victimes avaient ensuite été envoyées à la mort après l’arrêt des activités du centre – un arrêt qui avait été ordonné en 1941.

Parmi ces victimes assassinées, des détenus juifs de Mauthausen, des femmes malades de Ravensbrück ainsi que des prisonniers politiques, et notamment des prêtres.

Sur les six centres d’euthanasie qui avaient été ouverts par les nazis, Hartheim devait enregistrer le plus grand nombre de morts.

Rapidement après la libération, un document appelé « Les statistiques d’Hartheim » devait être découvert sur le site. Il présentait le décompte des fonds économisés par la procédure de « désinfection » effectuée par l’annihilation de 70 723 malades hébergés dans des structures psychiatriques – au vu de ce qu’aurait coûté leur maintien dans un asile le temps d’une décennie.

Affiche de propagande nazie sur le « coût » du maintien en vie des personnes en situation de handicap (Crédit : Domaine public)

Autres informations découvertes au château, celles portant sur les dents en or extraites aux victimes après leur gazage et des registres prouvant que les familles continuaient à envoyer des fonds au centre même après l’assassinat de leurs parents proches.

Pour offrir une couverture quasi-scientifique à ces meurtres, des milliers de cerveaux des victimes avaient été transmis à des médecins allemands qui avaient été chargés d’étudier « l’arriération mentale congénitale » et autres maladies.

Simultanément, les cendres des victimes étaient envoyées aux familles au hasard, accompagnées d’une note de condoléances regrettant le décès de l’être cher des suites d’une « pneumonie » ou d’une « tuberculose pulmonaire » hautement contagieuse.

Selon le musée américain de la Shoah, le programme « T4 » avait été « sous de nombreux aspects, une répétition générale en vue des politiques génocidaires de l’Allemagne nazie qui devaient suivre » – la politique d’éradication des Juifs devait elle aussi s’accompagner d’une terminologie médicale factice, de la « sélection » des victimes pour les chambres à gaz et de l’incinération des corps.

« Compagnie charitable de transport des malades »

Un décret ratifié en 1939 par Hitler avait spécifié que les médecins devaient déterminer ceux qui ferait l’objet d’une « euthanasie compassionnelle » et il fallait que l’opération « T4 » puisse, en conséquence, prendre une apparence médicale. Et non seulement les médecins avaient déterminé qui devait mourir, mais c’est eux qui avaient habituellement actionné la manette permettant de libérer le monoxyde de carbone utilisé dans ces meurtres.

Le château d’Hartheim, site d’un centre d’euthanasie du programme ‘T4’ qui a duré depuis le mois de mai 1940 jusqu’en 1944 à Alkoven, en Autriche (Crédit : Domaine public)

Dans les jours qui avaient suivi le décret de Hitler lançant « l’euthanasie compassionnelle », toute une structure de mort avait été établie pour éliminer les malades des structures psychiatriques de toute l’Allemagne. Les personnels d’opération étaient accueillis à Berlin, au Tiergartenstrasse 4 – d’où a été tiré le nom « T4 » – dans une maison d’où une famille juive avait été expulsée.

Et non seulement les médecins avaient déterminé qui devait mourir, mais c’est eux qui avaient habituellement actionné la manette du monoxyde de carbone utilisé pour ces meurtres

A l’intérieur du siège, des commissions examinaient les dossiers de malades souffrant de schizophrénie, d’épilepsie, de démence ou d’autres maladies chroniques. Etaient également étudiés les dossiers des psychopathes et des individus qui avaient été placés depuis plus cinq ans au sein d’une institution.

Sur la base du nombre d’heures hebdomadaires de travail qu’un malade était en capacité de fournir et sur le nombre de visites qu’il – ou elle – recevait par semaine, la commission se prononçait pour le maintien en vie ou pour la mort.

A Bruckberg, en Allemagne, les victimes du programme « T4 » nazi sont transportées dans les centres d’euthanasie (Crédit : Domaine public)

Au cours des premiers mois du programme, la majorité des victimes avait été constituée d’enfants. Certains avaient été remis volontairement par des parents – comme ce jeune père qui avait écrit à Hitler pour lui demander la permission de tuer son nouveau-né « déformé ». Selon les historiens, ce courrier aurait amené Hitler à émettre très rapidement l’ordonnance concernant le programme « T4 ».

La « Compagnie charitable de transport des malades » avait été alors établie pour transférer les victimes depuis leurs asiles vers six nouveaux centres, notamment vers celui de Hartheim. Les infirmiers, armés, transportaient d’importantes quantités de médicaments pour pouvoir calmer les malades agités dans les bus d’un gris sombre et aux fenêtres opaques.

Le château de Hartheim avec la fumée sortant des crématoriums en Autriche (Crédit : Domaine public)

Avant la guerre, le château d’Hartheim servait « d’Idioten-Anstalt »- ou institution psychiatrique caritative.

La bâtisse était située au beau milieu de la ville d’Alkoven, pas très loin de Mauthausen et d’autres camps de concentration.

Cette situation centrale d’Hartheim s’était finalement révélée problématique, avec les odeurs infectes des fumées qui s’élevaient dans le ciel après le déchargement des cargaisons humaines transportées par les bus. Pour les résidents de la ville, ces fumées avaient une odeur de chair et de cheveux brûlés.

Dans les quelques mois qui avaient suivi la mise en oeuvre du programme « T4 », certains Allemands – et notamment des membres du parti nazi – avaient envoyé des courriers de protestation à la chancellerie du Reich et au ministre de la Justice.

Ainsi, au mois de février 1941, des catholiques avaient protesté à Franconia contre l’évacuation d’un asile. Même certains responsables protestants – un groupe habituellement aligné sur les politiques nazies – avaient exprimé leur dégoût face au massacre des handicapés allemands.

« Pauvres êtres humains »

En plus de la révélation au public de l’information de ce programme d’euthanasie, un tournant s’était amorcé quand un important évêque catholique allemand avait renforcé avec véhémence ses attaques contre le régime.

Clemens August Graf von Galen, l’influent évêque de Munster, était devenu connu sous le nom de « Lion de Munster » pour son homélie condamnant le programme d’euthanasie, qu’il avait prononcée en date du 3 août 1941.

L’évêque von Galen de Munster, en Allemagne (crédit : Domaine public)

Comme le prélat l’avait dit à ses fidèles, des Allemands étaient assassinés « parce que, aux yeux de certaines instances officielles, parce que, par décision d’une commission, ils sont devenus ‘indignes de vivre’ car ils ont été classés comme ‘membres non-productifs de la communauté nationale’. »

Le commandement « Tu ne tueras point », avait continué von Galen, ne pouvait pas être effacé par le national-socialisme, car il était inscrit « sur les âmes des hommes ».

Les soldats allemands blessés pourraient-ils eux-mêmes être soumis à l’euthanasie au moment de leur retour du front ?, s’était-il interrogé.

Le discours de Von Galen avait été reproduit et avait circulé dans toute l’Allemagne. Selon l’historien Anton Gill, l’évêque avait « utilisé sa condamnation de cette politique scandaleuse pour tirer des conclusions plus larges sur la nature même de l’Etat nazi ».

Des employés du centre d’euthanasie d’Hartheim à Alkoven (Crédit : USHMM)

Le même mois où avait été prononcé le sermon de von Galen, le régime avait « officiellement » mis un terme au programme. L’évêque disposait de tant d’influence dans la région de Westphalie, très catholique, qu’il était inenvisageable pour les nazis de l’assassiner sans que cela ne nuise au régime, qui avait donc opté pour une assignation à résidence.

Nous savons rétrospectivement que le régime était en train de préparer un appareil meurtrier bien plus important tandis que « T4 » continuait ses travaux dans la plus grande discrétion. Depuis Hartheim, au moins 27 employés avaient été envoyés en Pologne occupée pour construire les camps de la mort de « l’Opération Reinhardt » – et notamment des SS dont les camps ont hérité des noms.

A Chelmno, Treblinka et Sobibor, les méthodes d’assassinat employées lors du programme « T4 » devaient être utilisées pour la « désinfection » des Juifs. La Shoah devait, après les fusillades commises sur les terres soviétiques occupées, se dérouler dorénavant dans les camps de la mort, où le nombre d’Allemands nécessaires au déroulement du génocide était inférieur.

Les employés du programme d’euthanasie « T4 » à Trieste, en Italie (Crédit : Domaine public)

Le château d’Hartheim devait maintenir ses opérations en 1944, et notamment comme centre administratif pour le programme qui avait succédé à « T4 », appelé « 14f13 ». Le dernier gazage devait avoir lieu le 11 décembre 1944 – des détenus de Mauthausen devaient arriver ensuite pour démanteler et faire disparaître les chambres à gaz.

Après la guerre, le château devait être divisé en appartements. En 1969, une structure de commémoration avait été construite mais les locataires des 30 appartements devaient continuer à occuper la bâtisse jusqu’en 1999. Un musée et un centre de documentation ont ouvert leurs portes en 2003 pour exposer les objets découverts par hasard dans le jardin – et notamment des vestiges des chambres à Gaz et certains effets appartenant aux victimes.

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