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Tony Shalhoub, jouant Abe Weissman, avec Rachel Brosnahan, jouant Miriam Maisel, dans la saison 3 de "The Marvelous Mrs. Maisel". (Crédit : Amazon Studios)
Tony Shalhoub, jouant Abe Weissman, avec Rachel Brosnahan, jouant Miriam Maisel, dans la saison 3 de "The Marvelous Mrs. Maisel". (Crédit : Amazon Studios)

Qui peut interpréter un Juif ? Les acteurs et la représentation à l’écran

Alors que Helen Mirren joue Golda Meir, et Felicity Jones, RBG, des voix s’élèvent concernant la politique d’identité dans les castings, qui ne semble pas s’appliquer aux Juifs

Lors de la promotion de la série extraordinairement juive d’Amazon Prime, « The Marvelous Mrs. Maisel », l’actrice Rachel Brosnahan, qui occupe le rôle principal, s’est vue à plusieurs reprises poser la même question : Êtes-vous Juive ?

La réponse est un non catégorique, mais Brosnahan s’est amusée de la question à plusieurs reprises, notant qu’elle avait grandi dans une banlieue très juive de Chicago.

Lors de la première de la série en 2017, le manque de références juives de Brosnahan en tant que star de l’une des séries les plus juives jamais diffusées sur le petit écran n’a pas fait beaucoup de bruit. Miriam « Midge » Maisel n’est pas vigoureusement juive ; elle plaisante sur Yom Kippour et les étés dans les Catskills, et bavarde sur les bancs de la synagogue.

Mais au cours des dernières semaines et des derniers mois, des voix de plus en plus nombreuses se sont élevées afin de dénoncer la représentation des Juifs à Hollywood, à une époque où les histoires et les personnages juifs sont plus présents que jamais à l’écran.

Nombreux sont ceux qui soulignent que, si les directeurs de casting font de plus en plus attention à ne pas mal distribuer les rôles des minorités – en ce qui concerne non seulement l’origine, mais aussi le handicap, l’orientation sexuelle et bien d’autres choses encore – les personnages juifs sont encore régulièrement, voire majoritairement, joués par des non-Juifs. Et il en a pratiquement toujours été ainsi.

« Si vous vous intéressez à ce sujet et si ce sujet est vraiment important – et je pense qu’il l’est pour la communauté juive – alors le débat n’a jamais cessé », a déclaré au Times of Israel Malina Saval, rédactrice en chef de Variety à Los Angeles. « Les gens qui se soucient de cette question n’ont pas cessé d’en parler, et je ne pense pas que nous le ferons. »

La comédienne Joan Rivers en 2009. (Crédit : AP/Lionel Cironneau)

Les réactions les plus récentes ont été déclenchées par l’information selon laquelle Kathryn Hahn jouerait le rôle de la légendaire comédienne Joan Rivers dans une mini-série de Showtime. Mais la pratique est courante et bien rodée : Helen Mirren a été choisie pour incarner Golda Meir dans un prochain film, Felicity Jones a joué le rôle de Ruth Bader-Ginsburg, Wendi McLendon-Covey a joué le rôle de Beverly Goldberg dans « Les Goldberg » et une grande partie des acteurs de séries centrées sur les Juifs, comme « Hunters », « The Plot Against America » et « Transparent », ne sont pas d’origine juive. L’un des rares personnages qui n’est pas interprété par Seth Rogen dans le film « Un cornichon américain » est joué par la non-Juive Sarah Snook.

Si la question est débattue depuis un certain temps, elle a atteint son paroxysme ces dernières semaines. Les humoristes Sarah Silverman et David Baddiel, de part et d’autre de l’océan, sont parmi les comédiens les plus influents à s’élever contre le phénomène.

Sarah Silverman, qui compte plus de 12 millions de followers rien que sur Twitter, a réaffirmé sans ambages au début du mois son opinion sur le sujet. Aujourd’hui, alors que « l’importance de la représentation est considérée comme si essentielle et si centrale, pourquoi la nôtre est-elle constamment violée, même aujourd’hui, en plein cœur de l’action ? On pourrait dire, par exemple, qu’un non-Juif jouant correctement Joan Rivers ferait ce qu’on appelle en fait une ‘Jewface’. »

« Je pense que le jeu d’acteur est le jeu d’acteur et je comprends que toute cette politique d’identité est ennuyeuse », a ajouté Silverman, une comédienne et actrice dont la sœur vit en Israël. « J’adore regarder un acteur jouer un personnage qui est radicalement différent de ce qu’il est – mais en ce moment, la représentation compte, putain. Il faut donc qu’elle compte aussi enfin pour les Juifs. »

La comédienne Sarah Silverman s’exprimant lors de la première journée de la Convention nationale démocrate à Philadelphie, le 25 juillet 2016. (Crédit : Chip Somodevilla/Getty Images/AFP)

La conversation est nuancée : seuls les Juifs peuvent-ils jouer des personnages juifs ? Le métier d’acteur n’est-il pas un métier basé sur l’interprétation d’un autre que soi ?

Et où se situe la limite ? Les acteurs juifs ne peuvent-ils plus jouer des personnages non-Juifs ?

Tony Shalhoub, acteur d’origine chrétienne libanaise qui joue le très Juif Abe Weissman dans « The Marvelous Mrs. Maisel », s’est insurgé contre le récent tollé.

« J’ai toujours le sentiment que nous sommes des acteurs », a déclaré Shalhoub au New York Post la semaine dernière. « Nous avons été formés – du moins je l’ai été – à ne pas jouer mon propre rôle, à jouer des personnages. Et donc, c’est troublant pour moi qu’il y ait des limites sur les acteurs. »

Shalhoub a ajouté que, si « nous commençons à nous engager sur cette voie, je ne sais pas où cela s’arrêtera. Est-ce que les gens qui sont membres de la mafia vont être contrariés que des personnes qui n’ont pas réellement commis ce type de crimes jouent ces rôles ? »

David Baddiel à la première mondiale de ‘The Woman In Black’ au Royal Festival Hall dans le centre de Londres, le 24 janvier 2012. (Crédit : AP Photo/Joel Ryan)

Baddiel – dont le récent livre, Jews Don’t Count, aborde cette question comme l’un des nombreux cas où, selon lui, la discrimination à l’égard des Juifs est ignorée ou minimisée de manière à ce qu’elle ne le soit pas à l’égard d’autres minorités – a déclaré que des commentaires comme ceux de Shalhoub passaient à côté du sujet.

« Ni moi ni Sarah Silverman ne pensons autre chose que l’idée que nous devrions laisser les acteurs jouer », a déclaré Baddiel au Times of Israel. « Dans un monde idéal, tout le monde pourrait jouer n’importe quel rôle. Dans le monde dans lequel nous vivons, il arrive de plus en plus souvent que les rôles des minorités doivent être joués par des acteurs issus de cette minorité… Donc, si les Juifs sont en quelque sorte exemptés de cette restriction, vous devez vous demander pourquoi ? Et la réponse est : parce que les Juifs ne comptent pas. »

Mais la question est loin d’être manichéenne, même parmi ceux qui suivent et étudient la question de près. Helene Meyers, professeure à l’université Southwestern et auteure du récent livre Movie-Made Jews : An American Tradition, a déclaré qu’elle était partagée quant au fait de faire jouer des Juifs par des non-Juifs.

« L’inquiétude quant à savoir qui joue qui est renforcée par le fait que l’antisémitisme et l’insensibilité aux questions juives font désormais partie de la nouvelle normalité », a déclaré Mme Meyers au Times of Israel. Mais, a-t-elle ajouté, « d’un autre côté, si les rôles et les intrigues s’appuient sur des connaissances juives profondes et que des Juifs sont impliqués dans le processus créatif, je suis moins préoccupée par l’identité des acteurs. »

Elle a également mis en garde contre l’établissement de parallèles avec les réactions hostiles au casting d’autres rôles de minorités. « Les Juifs blancs ont historiquement fait des films – bien que souvent dans des contextes hostiles aux Juifs », a déclaré Meyers. « Cela signifie que nous sommes à la fois des initiés et des outsiders dans l’industrie. C’est important de s’en souvenir quand on fait des comparaisons avec la représentation médiatique d’autres groupes. »

Felicity Jones joue la jeune Ruth Bader Ginsburg dans « Une femme d’exception ». (Crédit : Jonathan Wenk/Focus Features/via JTA)

Mais Saval a rejeté toute tentative d’injecter un tel récit dans le débat.

« Personne ne dit que les Juifs ne trouvent pas de travail à Hollywood », a déclaré Mme Saval. « Le fait est que les Juifs ne sont pas choisis pour jouer les rôles de personnalités juives importantes. Nous voyons cela se produire tout le temps. »

Elle a également noté que des Juifs avaient historiquement tenu des rôles importants dans l’industrie cinématographique américaine parce que, « dans la plupart des cas, ils n’étaient pas autorisés à participer à d’autres pans de la vie américaine parce qu’ils étaient Juifs ». Utiliser la prévalence des Juifs dans des postes puissants à Hollywood, a-t-elle dit – quelque chose qui n’a clairement « pas empêché les Juifs de ne pas être castés dans les rôles de figures juives emblématiques » – revient à confondre la question et « n’est pas nécessairement productif ».

Dans les commentaires de son podcast, Silverman a noté que « bien sûr, il y a beaucoup de Juifs derrière les caméras – en particulier des scénaristes et des producteurs ». Mais elle a suggéré qu’il y avait une certaine « honte et rejet de soi » qui entre en compte dans les histoires qu’ils racontent et leurs choix de casting. « Trop souvent, je pense, les écrivains juifs ne veulent pas se voir reflétés dans leur art, pas de la façon dont ils se voient. Ils veulent un idéal à la place, qui dit leurs mots et qui se reflète et se représente à travers des yeux bleus cristallins. »

Beaucoup de ceux qui se font le plus entendre sur cette question ont fait remarquer que les rôles en question étaient souvent ceux où le judaïsme et l’identité juive des personnages sont centraux et essentiels au rôle.

« Il s’agit de personnes pour lesquelles le judaïsme a joué un rôle très spécifique dans leur vie professionnelle et personnelle », a déclaré Saval, qui a écrit sur le sujet dans Variety en juin dernier, citant le portrait de Herman Mankiewicz dans le film « Mank » par Gary Oldman – qui a utilisé des tropes antisémites -, les trois actrices non-juives jouant Betty Friedan, Bella Abzug et Gloria Steinem dans la série « Mrs. America » diffusée sur Hulu, et l’enfant juif caché dans le film « Jojo Rabbit » – joué par Thomasin McKenzie, qui n’est pas Juive.

Gary Oldman sur le tournage de « Mank ». (Crédit : Nikolai Loveikis/Netflix via JTA)

Baddiel a suggéré que, lorsqu’il s’agit de distribuer des minorités dans les rôles de personnages issus de minorités, la question est souvent moins une question d’exactitude que de « respect ».

« C’est brillamment résumé par l’actrice sourde Marlee Matlin, qui a dit récemment : ‘La surdité n’est pas un costume' », a déclaré Baddiel. « La véritable réalité vécue de la surdité ne peut être dépeinte que par quelqu’un qui est sourd, sinon ce n’est qu’une impression, et l’impression peut facilement se brouiller en ce qui peut être ressenti comme une moquerie. Il faut donc se poser la question : si la surdité ne peut pas être un déguisement, pourquoi la judéité l’est-elle ? »

Un nombre croissant de voix ont porté la conversation sur le devant de la scène, faisant les gros titres et suscitant des réflexions dans les médias.

L’actrice et nouvelle animatrice de « Jeopardy ! » Mayim Bialik, l’une des personnalités juives les plus actives à Hollywood, a refusé de commenter la question au Times of Israel, mais a partagé les récents commentaires de Silverman à ce sujet dans une publication sur Facebook.

« Je le dis depuis des années », a écrit Bialik. « Nous devons en parler. Merci Sarah. »

Mayim Bialik prend la parole lors du panel AT&T’s SHAPE : ‘The Scully Effect is Real’, le 22 juin 2019, à Burbank, en Californie. (Crédit : Mark Von Holden/ Invision/AP)

La question a également fait l’objet d’un récent article du magazine Time qui a fait le buzz, rédigé par Sarah Seltzer, rédactrice en chef du magazine Lilith, dans lequel elle suggère que « l’idée de laisser une véritable actrice juive interpréter un rôle juif repousse une frontière culturelle dont nous n’avions pas réalisé qu’elle existait encore ».

Dans un récent épisode de podcast, Fran Drescher, qui a créé, produit et joué dans « Une nounou d’enfer » le rôle de Fran Fine, un personnage juif révolutionnaire, a déclaré qu’elle s’était battue pour que le rôle reste juif et adapté à ses expériences.

« Le personnage a toujours été écrit comme étant juif parce qu’il a été créé pour moi », a déclaré Mme Drescher au podcast « All Inclusive » avec Jay Ruderman. Mais CBS a demandé à ce que le « personnage soit italien et non juif », a-t-elle ajouté. « Je suis désolée, mais le personnage de Fran Fine doit être Juif… Je ne suis pas Italienne, et nous ne pouvons pas écrire l’italien avec la richesse de la spécificité qui est notre marque de comédie. »

Saval a déclaré que les récentes discussions autour de la question l’avaient rendue prudemment optimiste quant au fait qu’elle était prise plus au sérieux.

« Je pense que le fait que les gens continuent à sensibiliser à ce sujet… Je pense que les gens commencent à écouter », a-t-elle déclaré. « Je ne pense pas que nous ayons encore vu un changement systémique, mais le fait que la conversation ait lieu et que les gens commencent à y prêter plus d’attention – je vais considérer cela comme un signe positif. »

Baddiel a affirmé que lui et Silverman avaient parlé de la question depuis un certain temps, et il est heureux de voir qu’elle gagne en importance.

« Je vais m’attribuer un tout petit peu de crédit pour avoir radicalisé Sarah Silverman sur la question de l’identité juive », a déclaré Baddiel. « Je pense qu’avec son franc-parler, la question de l’image des Juifs fait partie de la conversation, ce qui est formidable… Je ne sais pas si les choses vont changer, mais je pense que le processus a démarré. »

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