Robert Rotenberg, l’avocat et écrivain juif canadien à succès se confie
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  • Robert Rotenberg sur King Street East, près de son bureau du centre-ville de Toronto au mois de janvier 2021. (Crédit : Robert Sarner)
    Robert Rotenberg sur King Street East, près de son bureau du centre-ville de Toronto au mois de janvier 2021. (Crédit : Robert Sarner)
  • Le George Street Diner, dans le centre de Toronto, où se déroule une scène du livre de Robert Rotenberg, le 21 janvier 2021. (Crédit : Robert Rotenberg)
    Le George Street Diner, dans le centre de Toronto, où se déroule une scène du livre de Robert Rotenberg, le 21 janvier 2021. (Crédit : Robert Rotenberg)
  • L'auteur Robert Rotenberg s'exprime lors du lancement de son cinquième livre, "Heart of the City", à Toronto, en août 2017. (Crédit : Ted Feld)
    L'auteur Robert Rotenberg s'exprime lors du lancement de son cinquième livre, "Heart of the City", à Toronto, en août 2017. (Crédit : Ted Feld)
Interview

Robert Rotenberg, l’avocat et écrivain juif canadien à succès se confie

Quand il ne capte pas l’attention des juges et des jurés, l’écrivain relate les aventures d’Ari Greene, un détective de Toronto spécialisé dans les homicides

TORONTO — Au cours des 22 dernières années, l’avocat au pénal canadien et auteur de best-sellers, Robert Rotenberg, s’est plongé dans les aventures d’Ari Greene, détective spécialisé dans les homicides. Principal personnage des six mystérieuses histoires de meurtres, Greene a assurément lourdement pesé dans la vie de son créateur depuis qu’il est né dans son imagination en 1999, au moment où il se préparait à écrire son premier thriller.

Alors que le nouveau roman de Rotenberg, Downfall, est sorti en librairie le 2 février en Amérique du nord, l’écrivain défend, dans la vraie vie, des clients accusés d’agression – tout en réfléchissant au nouveau meurtre que son fin limier sera chargé d’élucider dans le cadre de son prochain ouvrage, prévu pour 2023.

« Pour moi, une bonne journée, c’est quand en plus de travailler avec mes clients dans mon quotidien d’avocat, j’écris et je rêve de nouvelles manières de tuer des personnages fictifs et de la façon dont Ari parviendra au final à résoudre le crime », dit Rotenberg au Times of Israel lors d’un récent entretien à Toronto.

« Aujourd’hui, après tant d’années à pratiquer le droit et à travailler sur mes romans policiers pratiquement tous les jours, je me suis habitué à cette dualité. Une activité nourrit l’autre et vice versa. Écrire me stimule dans ce que je veux faire et ma carrière m’apporte d’innombrables histoires en guise d’inspiration pour mes livres ».

L’inspecteur Greene, tel qu’il a été créé par Rosenberg, est le fils d’un survivant de la Shoah et le seul détective juif travaillant sur des homicides au sein de la police de Toronto. Dans Downfall, il est promu à la tête de la section chargée des homicides et devra rapidement faire face à de surprenants rebondissements, négocier avec de durs personnages et vivre des moments douloureux – ce qu’exige la recette de tout bon polar.

L’intrigue de Downfall ? Quand un homme et une femme sont assassinés à vingt-quatre heures d’intervalle dans un campement de sans-abris situé aux abords d’un club de golf select, le chef de la police, sous les pressions du maire, confie l’affaire à Greene. Et peu après, les craintes portant sur d’éventuels crimes commis par un serial killer en cavale sont confortées quand un troisième sans-abri est retrouvé assassiné à proximité du lieu où les meurtres précédents avaient été perpétrés.

‘Downfall,’ écrit par Robert Rotenberg. (Autorisation)

Et Rotenberg propose avec son livre un récit haletant qui, conformément aux classiques du genre, saura maintenir un suspens jusqu’au dénouement final de l’affaire – et l’arrestation du coupable inattendu de ces meurtres effroyables.

Comme cela a aussi été le cas dans les précédents ouvrages de Rotenberg, la ville Toronto est très présent dans le nouveau livre. Un dimanche après-midi, j’ai accompagné l’écrivain dans une promenade en centre-ville, sur Jarvis Street, pour découvrir plusieurs des endroits où se déroulent les événements décrits dans Downfall, et notamment un refuge pour femmes de victimes de violences, le George Street Diner et le Fahrenheit Coffee. (il faut, pour être tout à fait honnête, noter que Rotenberg est un ami de longue date que le journaliste que je suis a fait travailler, dans le passé, dans un magazine à Paris).

Le lieu, encore le lieu, toujours le lieu

Né à Toronto, Rotenberg a donc fait de sa ville natale un personnage propre et omniprésent dans ses romans. Utilisant ses sites emblématiques ou parfois plus obscurs, il sait définitivement en capter la couleur locale pour la faire rejaillir dans son récit, dans les personnages qu’il crée et dans les dialogues entre ces derniers. Certains ont comparé la manière dont Rotenberg s’empare de Toronto à celle dont d’autres auteurs de romans policiers célèbres ont pu, eux aussi, s’emparer de leurs villes – comme Ian Rankin avec Édimbourg, Scott Turow avec Chicago, et Raymond Chandler avec Los Angeles.

« Je pense que les lieux où les romans policiers se déroulent ont une grande importance dans les romans policiers », déclare Rotenberg, âgé de 67 ans, depuis son bureau situé au 3e étage d’un immeuble élégant du centre-ville où il accomplit son travail d’avocat et où il lui arrive aussi d’écrire. « Une partie du pouvoir d’attraction d’un tel roman, c’est qu’il est comme un carnet de voyages qui permet au lecteur de découvrir et de vivre une ville ».

Les auteurs de thrillers considèrent depuis longtemps les centres urbains majeurs comme la scène idéale de leurs intrigues, au vu de l’association viscérale faite par les lecteurs entre grandes villes, dangers, violences, injustices et inégalités.

Le George Street Diner, dans le centre de Toronto, où se déroule une scène du livre de Robert Rotenberg, le 21 janvier 2021. (Crédit : Robert Rotenberg)

Avec une vigilance toute journalistique portée au détail et à l’exactitude, Rotenberg présente un portrait réaliste de Toronto, avec tous ses défauts. Il est peu surprenant qu’il connaisse si bien la ville dans laquelle il a vécu pendant la plus grande partie de sa vie – il y a notamment été chauffeur de taxi et rédacteur en chef d’un magazine local.

Il est ravi de décrire les quartiers et les populations multiculturelles de sa ville. Son livre est d’ailleurs peuplé de ses habitants aux origines diverses et variées. C’est notamment ses portraits de Toronto qui l’ont aidé à grimper sur l’échelle de la scène internationale du roman policier.

« Placer l’intrigue de mes livres à Toronto m’a servi et desservi à la fois, dit Rotenberg dont les ouvrages ont été traduits dans neuf langues. « Cela m’a aidé au Canada, où les livres se sont très biens vendus. Mais il est clair que j’aurais mieux commercialisé mes ouvrages à l’international si mes histoires s’étaient déroulées à New York, à Chicago ou à Venise. Il n’y a pas à Toronto ce mystère exotique qu’il y a dans d’autres villes ».

Robert Rotenberg lorsqu’il était bénévole au kibboutz Hatzerim pendant l’été 1976, où il a passé deux mois à ramasser des oranges et à travailler dans une usine d’irrigation. (Autorisation)

Rotenberg, dont un livre a été traduit en hébreu par un éditeur israélien, s’est rendu en Israël à deux reprises. La première fois, il a été bénévole dans un kibboutz du sud du désert du Negev pendant deux mois. Il est ensuite revenu pour un voyage en 1980.

Ajoutant à la richesse de ses romans, il introduit des problématiques très actuelles dans ses histoires. Dans Stray Bullets, son troisième roman publié en 1982, il s’est intéressé aux violences croissantes par arme à feu à Toronto. Cinq ans plus tard, dans Heart of the City, l’engouement pour les immeubles de condos a occupé une place centrale dans le récit tandis que Downfall explore les disparités croissantes entre les riches et les pauvres ainsi que le phénomène des sans-abris qui tourmente la ville.

« Aborder les problèmes contemporains offre une nouvelle dimension à mon livre, de manière à ce qu’il ne s’agisse pas seulement de personnes assassinées et de meurtres résolus », explique Rotenberg, qui est père de trois enfants. « Sans vouloir avoir l’air prétentieux, je tente de raconter l’histoire de la ville et de capturer ce qu’elle est à un moment donné ».

Il insiste sur le fait que journalistes et spécialistes de l’urbanisme ne sont pas les seuls à pouvoir présenter une image exacte de la réalité de la ville.

« J’ai entendu une phrase fantastique un jour : ‘Ce qui est bien avec la fiction – en contraste avec la non-fiction – c’est qu’avec la fiction, on peut dire la vérité’, » confie Rotenberg. « Le cliché, c’est que si vous voulez apprendre à connaître l’Angleterre et la révolution industrielle en 1880, vous devez lire [Charles] Dickens. Si vous voulez apprendre à connaître la Californie pendant le Dust Bowl, vous devez lire [John] Steinbeck. Et je m’efforce ainsi d’écrire sur ce qu’il se passe à Toronto ».

Robert Rotenberg sur King Street East, près de son bureau du centre-ville de Toronto au mois de janvier 2021. (Crédit : Robert Sarner)

Un rire yiddish

Malgré tout le sérieux de ses récits, il considère son sens de l’humour – sous-estimé mais bien rôdé – comme une composante essentielle de sa narration.

« L’humour est, en fait, l’un des éléments les plus juifs de mes livres », indique Rotenberg. « J’ai toujours pensé que les Juifs avaient ce merveilleux sens de l’humour – qui est l’une des choses que j’apprécie le plus dans mon identité juive. Je le considère comme essentiel dans le drame et dans la narration même s’il est difficile d’écrire quelque chose qui fera rire le lecteur ».

L’humour est, en fait, l’un des éléments les plus juifs de mes livres

Dans ses ouvrages, l’humour de Rotenberg est axé sur l’observation et quelque peu désabusé – comme le montre la manière dont il dépeint le père de Greene, veuf, qui donne rendez-vous à un large spectre de femmes juives.

C’est Greene qui, de tous ses personnages réguliers, suscite les plus grandes réactions des lecteurs, ce qui a contribué à la popularité des ouvrages et aux louanges des critiques littéraires. Ses livres ont presque tous figuré sur la liste des best-sellers au Canada.

Robert Rotenberg pose pour une photo chez lui à l’occasion de sa bar-mitzvah, au mois d’avril 1966. (Autorisation)

Quand les lecteurs ont rencontré pour la toute première fois Greene dans le premier roman de Rotenberg, Old City Hall, le personnage se rendait en voiture au domicile de son père à Toronto – ce père qui, plusieurs décennies auparavant, s’était échappé du camp de la mort nazi de Treblinka avant d’être capturé vers la fin de la guerre, deux ans plus tard, et envoyé à Auschwitz. Greene apportait alors des bagels de la vénérable Gryfe’s Bagel Bakery (qui existe vraiment), et qui se situe à proximité du quartier où Rotenberg a lui-même grandi.

« D’une certaine manière, ce n’est pas surprenant que l’un de mes personnages principaux soit un survivant de la Shoah », a dit Rotenberg. « Ce n’est pas quelque chose que l’on décide en amont, le personnage apparaît un beau jour. Quand j’étais écolier, je connaissais de nombreuses personnes dont les parents étaient survivants de la Shoah. Ce que j’ai toujours trouvé fascinant, c’est que les enfants de survivants grandissaient avec un fardeau que je n’avais pas. Ils ont une certaine ténacité, un sens des responsabilités, qui est au coeur du caractère d’Ari. »

De manière aussi subtile qu’importante, Ari est une sorte de rabbin

« De manière aussi subtile qu’importante, Ari est une sorte de rabbin », dit-il. « Un détective spécialisé dans les homicides a à traiter avec des gens en proie au deuil. La façon qu’a Ari d’écouter les gens, son silence, sa discrétion, le respect qu’il témoigne à l’égard d’autrui, c’est celle d’un rabbin. »

Si Rotenberg a publié son premier livre sur le tard, ce n’est pas parce qu’il n’écrivait pas lorsqu’il était plus jeune. Quand il était lycée, il avait soumis une nouvelle au New Yorker, – le rejet qu’il a essuyé n’a pas impacté ses aspirations littéraires. Il a étudié la littérature anglaise, l’histoire et les sciences politiques à l’Université de Toronto, puis a pris une année sabbatique à faire des petits boulots avant de terminer son diplôme de droit et un master en droit international à la prestigieuse London School of Economics.

L’auteur Robert Rotenberg s’exprime lors du lancement de son cinquième livre, « Heart of the City », à Toronto, en août 2017. (Crédit : Ted Feld)

Après avoir obtenu son diplôme, il s’est installé en France en 1982 et a travaillé pendant un an comme rédacteur en chef de Paris Passion, un magazine en anglais. De retour au Canada, il a lancé avec un ami un magazine torontois qui a duré quatre ans. Il a ensuite travaillé brièvement dans la production de films et à la radio. En 1990, après avoir longtemps résisté, il a commencé à pratiquer le droit à 37 ans et s’est mis à écrire des romans policiers en parallèle, espérant devenir un auteur publié.

Aujourd’hui, Rotenberg travaille dans un petit cabinet avec trois autres avocats. Forts d’une grande expérience des tribunaux devant juges et jury, ils représentent des clients confrontés à tout type d’accusation pénale, du simple vol au meurtre. Pour sa part, Rotenberg a défendu de nombreux accusés de meurtre au cours de sa carrière, dont plusieurs affaires très médiatisées.

Dans le droit pénal, le récit occupe une place très importante

La pratique du droit éclaire ses romans, nourrissant son imagination, comme cela a été le cas de nombreux autres avocats devenus des écrivains à succès, tels que John Grisham, Scott Turow et Meg Gardiner.

« Le fait d’être avocat au pénal me place au premier rang, non seulement du droit et de la politique, mais des émotions humaines », a expliqué Rotenberg, qui a également écrit deux épisodes de la série télévisée canadienne « Murdoch Mysteries ».

Robert Rotenberg, à gauche, avec un acteur de Murdoch Mysteries, une série canadienne pour laquelle il a écrit deux épisodes, en novembre 2017. (Crédit : autorisation)

« J’aime à dire qu’être avocat me rend meilleur écrivain et qu’être écrivain me rend meilleur avocat, en particulier en écrivant des mémoires persuasifs pour les magistrats du ministère public, les procureurs et les juges. Si vous y réfléchissez bien, dans le droit pénal, le récit occupe une place très importante », dit-il.

En 2009, son premier livre a été publié dix ans après qu’il a commencé à l’écrire. À cette fin, il a suivi deux cours d’écriture au Humber College de Toronto et s’est inspiré de son frère aîné, David, qui avait déjà publié plusieurs romans policiers à cette époque. Il a également rencontré l’auteur américain accompli de romans policiers Doug Preston, qui est devenu son ami et son mentor.

Comme d’autres auteurs de fiction, Rotenberg pose souvent la question de savoir si les personnages principaux de ses livres sont modelés sur des personnes réelles de sa vie – et si Greene est son alter ego.

« Un écrivain a dit un jour que chaque personnage que vous créez est votre alter ego », a expliqué Rotenberg. « Certaines personnes qui me connaissent et qui ont lu mes livres m’ont dit qu’elles pensent qu’Ari est mon alter ego. Il y a des éléments de moi en lui mais aussi dans d’autres personnages. Ari est un personnage calme, presque timide et bien que je puisse sembler assez extraverti, je suis aussi extrêmement introverti. Comme me l’a dit un jour un éditeur : ‘Evidemment que vous êtes introverti. Sinon, vous ne pourriez pas passer tout ce temps seul à écrire un livre’. »

Rotenberg, qui devient parfois émotif en parlant de ses personnages et admet tirer un plaisir indirect de leurs actions, s’identifie fortement à Greene.

« L’une des meilleures qualités d’Ari est qu’il ne juge pas les gens », dit Rotenberg. « C’est l’une des choses que l’on apprend en tant qu’avocat. Les clients viennent dans votre cabinet pour la première fois et peu importe à quoi ils ressemblent ou quels sont leurs antécédents, si vous avez une quelconque idée préconçue d’eux, vous allez vous tromper et vous allez faire un très mauvais travail pour eux. »

« Ari traite tout le monde de la même façon, que ce soit Dent, le sans-abri qui est son copain, ou son patron, le chef de la police. Mais je pense surtout qu’il a ce sens des responsabilités et c’est peut-être ce qu’il y a de plus juif en lui. C’est une personne responsable, mais il n’est pas parfait », dit Rotenberg.

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