Des archéologues de l’université de Haïfa ont découvert les toutes premières traces d’activités de production de bronze dans le sud du Levant – des traces qui remontent à environ 3 000 ans – sur un site qui avait bien pu faire partie du premier royaume israélite. Cette trouvaille est susceptible d’apporter un nouvel éclairage sur les années de formation du système politique biblique. Elle laisse également penser que les populations de l’époque avaient des connaissances métallurgiques déjà avancées et qu’elles étaient impliquées dans les réseaux commerciaux qui s’étaient développés à l’international.
Un article paru au début du mois dans la prestigieuse revue PLOS ONE se concentre sur l’étude d’objets métalliques en provenance d’el-Ahwat, un site situé à environ 20 kilomètres de Césarée, vers l’est, à la lisière de la région montagneuse de l’ancienne Samarie. Cette dernière aurait fait partie du territoire primitif d’Israël, selon la Bible et de nombreux érudits reprennent cette thèse depuis longtemps.
Grâce à l’analyse microscopique et chimique des résidus de fusion, les chercheurs ont établi la preuve directe de la production de bronze sur place dès le début de l’âge de Fer (du 12e au 10e siècle avant l’ère commune). Ils ont également découvert que le cuivre qui avait été utilisé dans la création de l’alliage de bronze avait été importé du désert de l’Arava – ce qui correspond aux minerais de Timna (à proximité d’Eilat) et de Faynan (dans l’actuelle Jordanie).
« C’est la première fois que nous pouvons prouver que le bronze n’était pas seulement utilisé ou recyclé mais qu’il était également produit à partir de zéro dans ce secteur », s’exclame la professeure Tzilla Eshel, qui a co-écrit l’article, lors d’un entretien téléphonique avec le Times of Israel. « Cela ouvre un tout nouveau monde ».
L’équipe tente toujours de déterminer l’âge exact du site – mais les preuves qui ont été rassemblées pointent la fin du 11e siècle ou le début du 10e siècle avant notre ère, une période que certains chercheurs associent aux règnes bibliques de David et de Salomon sur un puissant royaume. D’autres soutiennent qu’un tel royaume n’a jamais existé, ou qu’il s’agissait simplement d’une petite chefferie peu structurée centrée autour de Jérusalem.
La capacité à produire du bronze dans le berceau des premiers Israélites reflète une sophistication technologique bien plus développée que ce que de nombreux chercheurs pouvaient supposer auparavant, ce qui vient renforcer l’hypothèse de l’existence d’une entité politique complexe et puissante.
Toutefois, les débats sur la réalité et sur la vigueur de la « monarchie unifiée » de David et Salomon se concentrent souvent sur l’identité culturelle des sites de cette période : les colonies du 10e siècle dotées d’une architecture monumentale, ces signes d’une société sophistiquée entraient-ils dans le cadre du royaume israélite primitif ou relevaient-ils plutôt à l’un des peuples voisins ?
C’est le cas de la production de bronze qui a été découverte à el-Ahwat, selon Eshel.
« Nous comprenons dorénavant qu’il y avait un réseau qui importait du cuivre de l’Arava pour produire du bronze dans un centre urbain qui était situé au cœur du pays », dit Eshel. « Nous devons maintenant nous demander comment cela a été possible. Y avait-il une entité politique qui organisait ce réseau ? Et si oui, quelle était-elle ? Une des possibilités, c’est qu’il s’agissait des premiers Israélites ».
La chercheuse explique que ce qui s’est passé en Terre d’Israël, au début de l’âge de Fer, reste une énigme en matière d’archéologie, tout comme la manière dont les Israélites sont apparus, devenant une puissance régionale au cours des siècles suivants.
« Le début de l’âge de Fer marque les débuts des Israélites », ajoute Eshel. « Plus tard, nous allons assister à l’émergence de peuples distincts : les Judéens au sud, les Israélites au nord, les Moabites, les Ammonites, les Phéniciens, les Philistins ».
« Nous savons qu’au début de l’âge de Fer, il y avait de nombreux sites [de peuplement] dans la région des collines, dans le centre – mais des questions se posent toujours : Qui vivait là ? D’où ces gens venaient-ils ? Que faisaient-ils ? », continue-t-elle. « Pour la toute première fois, nous sommes en mesure de montrer qu’ils produisaient du bronze, en fondant ensemble du cuivre et de l’étain, alors que jusqu’à présent, ils étaient souvent décrits comme des communautés simples qui n’avaient qu’un accès minimal aux outils métalliques ».
Retour à el-Ahwat
Pendant longtemps, el-Ahwat aura été au cœur d’un autre mystère archéologique. Feu le professeur Adam Zertal, qui avait fouillé le site dans les années 1990, affirmait que les fortifications dataient du 13e siècle avant l’ère commune et qu’elles ressemblaient aux nuraghes – des structures en pierre en forme de cônes tronqués – de l’île de Sardaigne, dans l’Italie moderne.
« Au début des années 1990, Zertal a découvert ce site unique de l’âge de Fer, à la lisière des collines de Samarie, avec un grand mur et des tours », raconte Eshel. « Il ne connaissait rien de similaire en Israël, alors il a commencé à chercher des parallèles, et il a pensé en avoir trouvé dans l’architecture nuragique de Sardaigne ».
Zertal, décédé en 2015, était un archéologue de renom, qui était connu pour ses positionnements controversés (avec notamment l’identification du soi-disant « autel de Josué »). Il avait laissé entendre qu’el-Ahwat était lié aux « peuples de la mer », qui, selon certains chercheurs, étaient actifs dans toute la Méditerranée au 13e siècle avant l’ère commune. Une théorie qui avait été contestée par d’autres chercheurs, notamment par le célèbre archéologue Israel Finkelstein, professeur émérite à l’université de Tel Aviv, qui dirige aujourd’hui l’École d’archéologie et de cultures maritimes de l’université de Haïfa.
L’année dernière, une équipe de l’université de Haïfa est retournée à el-Ahwat et elle a repris les fouilles.
« Nous avons des doutes concernant le lien qui existerait entre le site et la civilisation nuragique ; aucune poterie provenant de Sardaigne ni aucun autre lien n’ont été trouvés », note Eshel.
Selon la chercheuse, l’utilisation du site a été de courte durée et il n’a probablement pas été occupé pendant la dernière partie de l’âge de Fer. Certaines poteries romaines laissent penser qu’une partie des vestiges architecturaux pourraient dater de la période romaine, environ un millénaire plus tard.
Eshel fait remarquer qu’au cours des décennies précédentes, le débat autour des Peuples de la mer a « détourné » les scientifiques d’éléments plus importants liés au site.
« Il s’agit d’un site très important datant du début de l’âge de Fer qui nous apprend beaucoup de choses que nous ignorions sur cette période », affirme-t-elle.
Quand le docteur Shay Bar, l’un des archéologues et coauteur de l’article publié dans PLOS ONE, avait commencé à réexaminer les découvertes de Zertal après sa mort afin de publier les études manquantes, il avait trouvé une boîte contenant des morceaux de métal – des morceaux qui ont finalement été analysés par Eshel en collaboration avec deux autres experts, Yoav Bornstein et Gal Bermatov-Paz.
La preuve que le bronze n’était pas seulement utilisé mais également produit a été fournie par un morceau de scorie (un sous-produit de la fusion).
« En examinant la scorie au microscope, nous avons pu constater qu’elle présentait une teneur très élevée en étain, ce qui ne peut s’expliquer que par la production de bronze, car si l’on avait fondu du bronze préalablement allié pour le réutiliser, la teneur en étain aurait été beaucoup plus faible », dit Eshel.
L’étude a révélé que la structure métallique de certains objets laissait croire que la production avait lieu dans des conditions variables, certains produits de fusion ayant été refroidis de manière inégale, tandis que d’autres pièces avaient été produites de manière plus contrôlée.
Afin de déterminer l’origine du cuivre, les chercheurs ont procédé à une analyse des isotopes de plomb sur les artefacts – une analyse qui consiste à comparer les isotopes à ceux des minerais figurant dans une base de données d’échantillons en provenance du monde entier, y compris de l’Arava.
À l’heure actuelle, la source de l’étain reste inconnue, précise Eshel.
« Nous pouvons déterminer la provenance du cuivre, mais pas celle de l’étain », indique-t-elle. « En ce qui concerne l’âge de Bronze tardif, certains chercheurs avancent que cet étain pourrait venir d’Anatolie, d’autres de l’Asie centrale, et certains évoquent même l’Angleterre. Mais pour l’âge de Fer, nous ne savons tout simplement pas et il n’existe aucune méthode unique permettant de percer ce mystère ».
Eshel ajoute qu’à ce stade, les scientifiques ne disposent d’aucune preuve permettant de déterminer l’ampleur de la production de bronze ou le nombre de personnes impliquées, mais qu’elle espère que les fouilles en cours apporteront des réponses supplémentaires.
« Nous espérons identifier la zone de production au sein du site », dit-elle.
Un autre objectif des fouilles est de déterminer de manière plus précise l’apparition du site d’el-Ahwat.
« Il y a un problème général dans la datation des sites du début de l’âge de Fer dans la région des collines, dans le centre du pays », déclare la chercheuse. « De nombreux sites ont été fouillés il y a longtemps, à une époque où la datation au carbone 14 n’existait pas ou tout du moins, où elle était beaucoup moins courante ».
« En ce qui concerne el-Ahwat, certains noyaux d’olives ont été datés au radiocarbone à la fin du 11e siècle – début du 10e siècle avant notre ère mais ils ont tous été trouvés dans la même fosse, ce qui n’est pas concluant dans la mesure où un seul emplacement ne suffit pas pour dater l’ensemble du site », fait-elle remarquer. « Nous espérons trouver d’autres échantillons adaptés à la datation au carbone 14 à el-Ahwat ».
Qui régnait sur la région ?
Le débat sur la possible liaison entre ces sites sophistiqués du 10e siècle et un royaume israélite puissant s’étend également aux mines d’Arava et de Fayan. Les scientifiques s’accordent généralement à dire que pendant l’âge de Bronze tardif (1400-1200 avant l’ère commune), les mines étaient placées sous domination égyptienne, reflétant l’emprise de la superpuissance de l’époque. L’Égypte avait ensuite abandonné Timna et toute la région, et au 11e siècle avant notre ère, une nouvelle autorité avait semblé émerger.
Selon le professeur Erez Ben-Yosef de l’université de Tel Aviv, qui est membre du Central Timna Valley Project – l’initiative n’a pas participé elle-même aux recherches d’Eshel – c’est le royaume édomite qui exploitait les mines au début de l’âge de Fer, peut-être sous le contrôle des Israélites, comme le mentionne la Bible.
« L’étude prouve que le cuivre et l’étain étaient alliés pour produire du bronze au niveau local dans l’ancien Israël à cette époque reculée », déclare-t-il au Times of Israel par téléphone.
Il fait remarquer que, selon lui, un royaume israélite bien établi existait au 10e siècle et que, compte-tenu de sa situation géographique, el-Ahwat lui appartenait.
Ben-Yosef estime que l’emplacement d’el-Ahwat en faisait un site idéal pour la production du bronze.
« Le site se trouve le long d’un important itinéraire commercial qui traverse les montagnes du Carmel, et qui n’est pas loin de la mer », dit-il. « Ce qui en fait un endroit parfait pour mélanger le cuivre et l’étain, car l’étain devait être importé par voie maritime tandis que le cuivre arrivait par la route ».
Le chercheur explique que, comme il est connu que l’Arava était le principal fournisseur de cuivre de toute la région et au-delà, ce métal étant exporté jusqu’en Grèce, il n’est guère surprenant que le cuivre d’el-Ahwat soit venu de l’Arava.
Néanmoins, le fait que le cuivre provenait à la fois de Fayan et de Timna apporte un élément supplémentaire qui confirme, selon lui, l’hypothèse que les deux sites appartenaient à la même industrie organisée.
« À mon avis, cela renforce la théorie selon laquelle Timna et Fayan faisaient partie d’une entité politique globale », dit Ben-Yosef.
Le chercheur soutient depuis longtemps que cette entité politique était Édom.
Les Édomites sont mentionnés dans de nombreux passages bibliques, et selon une interprétation juive traditionnelle, ils sont considérés comme les « cousins » des Israélites par le biais de leur ancêtre Ésaü, le frère de Jacob. La plus célèbre des anciennes mines de cuivre édomites, Timna, tire son nom de la Genèse, verset 36, dans laquelle sont répertoriés les clans d’Ésaü.
« Selon la Bible, à cette époque particulière, les Édomites étaient soumis à Jérusalem », explique Ben-Yosef. « Je ne dis pas que nous en avons la preuve directe, mais je pense que l’archéologie offre un excellent contexte concernant cette possibilité ».
Amanda Borschel-Dan a contribué à cet article.
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