Rechercher
La professeure Wendy Lower et Andrej font une enquête de terrain 'Yahad-In Unum' en Ukraine, en 2016. (Autorisation)
La professeure Wendy Lower et Andrej font une enquête de terrain 'Yahad-In Unum' en Ukraine, en 2016. (Autorisation)
Interview

Shoah par balles : Un cliché de guerre éclaire sur le massacre de Miropol

Dans le nouveau livre de l’historienne Wendy Lower, le premier génocide de la Shoah par balles est décrit à travers une étude minutieuse d’une photo prise par un tueur ukrainien

En 2009, au Mémorial de l’Holocauste des Etats-Unis, l’historienne Wendy Lower a vu une image très perturbante, d’une mère juive et son enfant exécutés par plusieurs hommes. Lower a su immédiatement qu’elle se trouvait face à une preuve visuelle inédite montrant les fusillades à ciel ouvert dans l’Ukraine occupée par les Nazis. Durant cette phase du génocide, les Allemands et leurs collaborateurs massacraient les juifs en plein jour.

Selon Lower, cette photo unique de la « Shoah par balles » révèle plusieurs aspects de l’idéologie génocidaire nazie. Cette photo était à l’origine conservée dans les dossiers secrets du régime communiste tchèque.

« Dans le ravin : une famille, un photographe, un massacre de l’Holocauste révélés ». Lower sonde méticuleusement l’arrière-plan de la photo datée du 13 octobre 1941 et étiquetée « Miropol ». Durant dix années de recherche, elle est parvenue à faire sortir de l’ombre des témoignages visuels et expliquer la photo, un processus qu’elle raconte dans son nouveau livre.

Dans une interview accordée au Times of Israël, Lower explique qu’elle a voulu mêler plusieurs approches micro et macro, zoomant ou élargissant le plan de la photo, la considérant comme une source singulière permettant de pénétrer à la fois dans le témoignage, la famille, un matériel culturel, des actes de résistance et la mémoire. »

Lower, qui dirige le Centre Mgrublian pour les droits humains au Collège Claremont McKenna en Californie, a écrit plusieurs livres su la Shoah en Ukraine. Depuis 1992, elle s’est rendue à de nombreuses reprises sur les sites des Einsatzgruppen en Ukraine.

Miropol ne comptait que 1 500 juifs à la veille de la guerre. Elle est surtout connue pour être la ville où s’est déroulée la légende du « Dibbouk » l’esprit malveillant. Sur le site du massacre de Miropol qu’elle a visité plusieurs fois, elle a cherché des balles de canons, et a trouvé des ossements humains.

Elle a effectué des recherches tant sur les victimes que sur les bourreaux, et est parvenue a retrouver les noms des 450 juifs tués ce jour-là à Miropol. Elle a pu identifier que la tuerie s’était déroulée entre 9h et midi, et que le « ravin » était une fosse creusée à la dernière minute car les juifs à tuer étaient plus nombreux que prévu.

« The Ravine », publié en 2021. (Autoprisation)

Grâce à des témoins oculaires, Lower a appris que les maisons juives avaient été immédiatement pillées par des voisins, dont certains raillaient les juifs tandis qu’ils étaient parqués avant le massacre.

L’historienne a eu connaissance de témoignages déchirants concernant des bébés jetés contre des arbres ou une femme immobile jetée dans la fosse depuis son lit.

Les auteurs du massacre n’étaient pas des SS des « Einsatzgruppen ». Ainsi, en examinant les uniformes et en recoupant avec la chronologie de l’occupation allemande à Miropol, Lower a réalisé que trois des hommes étaient ukrainiens. En général, on trouve rarement d’images de tireurs ukrainiens dans les photos concernant ce type d’assassinat.

De plus, Lower s’est servi de la haute résolution, ce qui lui a permis d’identifier la présence d’un deuxième enfant sur les genoux de la mère. L’enfant est pratiquement cachée sur la photo, mais sa présence est extrêmement importante pour les historiens, car elle montre que trois personnes d’une même famille pouvaient être tuées simultanément.

La photo confirme les ordres des chefs nazis à Berlin : à savoir ne pas gâcher de balles avec les enfants. Durant la « Shoah par balle », qui a vu périr 1,5 million de juifs près de leurs foyers, les enfants ont souffert d’une agonie prolongée au nom d’une politique « d’économie ».

L’historienne Wendy Lower examine l’appareil photo utilisé par Lubomir Skrovina pendant la Shoah, en Ukraine, au musée de la culture juive de Bratislava. (Autorisation)

Le massacre de Miropol a été pris en photo par Lubomir Skrovina, un photographe posté en ville avec les Services de sécurité en Slovaquie. Après avoir pris cette image à environ 7 mètres, Skrovina a quitté l’Ukraine et a rejoint la résistance en Slovaquie, où il a été dénoncé pour avoir pris cette photo. Il a survécu à différents interrogatoires, pendant et après la guerre.

Avant sa mort, Skrovina a donné son appareil photo au Musée juif de Bratislava, en demandant qu’il soit présenté dans une exposition sur la Shoah.

Même si Lower n’a pas clairement identifié la famille sur la photo, elle a entrevu une possibilité en examinant les rapports consignés à Yad Vashem. Dans l’entretien accordé au Times of Israel, l’historienne a raconté l’évolution de ses recherches sur la Shoah depuis le début de sa carrière, incluant l’utilisation naissante des grosses bases de données. Cela lui a permis aussitôt de perfectionner le partage dans le domaine de l’éducation à la Shoah.

Vous avez interrogé des témoins oculaires de la Shoah par balles en Ukraine depuis 1992. Que pouvez-vous dire de ces rencontres ?

Le fait de retourner avec des témoins sur les lieux où se trouvaient leur communauté, a aidé à comprendre plus en détails la réalité. Ils pouvaient montrer un lieu spécifique, tel que les bâtiments de la communauté juive et les murs des ghettos, le chemin pour les exécutions de masse et les anciens quartiers généraux des nazis.

J’ai réalisé que la plupart de ces informations demeuraient ignorées car les nazis n’en n’avaient pas fait état dans leurs rapports. Durant des dizaines d’années, les historiens ont considéré ces sources comme privilégiées mais pas les témoignages de témoins oculaires, les récits des juifs survivants ou des paysans ukrainiens.

« The Ravine » examine cette photo du massacre mené par des Allemands et des Ukrainiens à Miropol, en Ukraine, le 13 octobre 1941. (Crédit : USHMM)

Ces mémoires locales sont extrêmement précieuses étant donné que les nazis cherchaient à couvrir leurs crimes, faire disparaitre des rapports, effacer la trace des lieux des massacres.

En ce qui concerne les gens de Miropol, les Juifs et les autres, qu’avez-vous appris sur la manière dont ils se souviennent des événements du 13 octobre 1941 ?

Dans “Le Ravin”, j’ai noté que les témoins Ukrainiens, faisaient partie d’une communauté et d’une génération de conteurs vivant entre eux dans des petits villages. Nombre de témoins avaient conservé cette mémoire, en parlaient entre eux, s’aidant mutuellement pour retrouver ce qui avait été vu sous des angles différents. Par exemple, un enfant paysan qui travaillait dans les champs près du site, une fillette à qui les officiels nazis avaient ordonné de creuser les fosses. Ils étaient à la fois témoins et participants.

A Kamenetz-Podolsk, alors occupée par les nazis, les Juifs marchent vers un site d’exécution sous la garde des soldats allemands le 27 août 1941. (Crédit : USHMM)

A contrario, les quelques juifs survivants de Miropol étaient dispersés en Israël, en Russie et en Amérique du Nord. Ils n’étaient pas suffisamment nombreux pour rédiger un Livre du Souvenir sur l’histoire de leur communauté et de la Shoah.

Quels sont les défis lorsque l’on interroge des participants allemands ? Les entretiens sont-ils semblables à ceux qui se déroulent avec des collaborateurs ukrainiens ou des témoins oculaires ?

La volonté des témoins de partager leur histoire dépend de l’expérience des individus durant l’Holocauste. Les anciens auteurs ou occupants allemands qui étaient présents durant la guerre étaient moins disposés à parler et à répondre aux questions sur les crimes. Ils m’ont raccroché au nez lorsque je leur téléphonai, ou ont refusé de m’ouvrir lorsque je tapai à leur porte.

Après le massacre de Babyn Yar à Kievn, en Ukraine, où 33 771 Juifs avaient été assassinés en deux jours, le 29 et le 30 septembre 1941. (Crédit : Domaine public)

Les survivants juifs et les témoins ukrainiens ont réagi différemment. Les Ukrainiens manifestaient plus de désir à dire la vérité. Certains pleuraient en évoquant comme un secret ce qu’il était advenu d’un camarade de classe juif. Il y avait en eux comme un paradoxe puisque la version soviétique officielle consistait à valoriser la « Grande Guerre patriotique », uniformisant la souffrance de tous les « citoyens soviétiques pacifiques » et effaçant l’unicité du génocide juif et des anti-soviétiques. Les survivants juifs souhaitaient rendre hommage à leur famille et aux victimes de leur communauté.

En quoi le processus de recherche sur les atrocités nazies a-t-il changé depuis que vous avez commencé ?

Ma carrière se découpe en deux parties : la période pré-internet et celle qui utilise les méthodes et outils actuels. Lors de mon premier voyage en Ukraine, tout devait être négocié sur place. La plus haute technologie consistait en fac-similés. J’ai passé des semaines à essayer d’obtenir de l’encre pour faire des copies. J’ai échangé tout ce que j’avais dans ma valise pour obtenir ces copies et transcrit les documents à la main dans plusieurs cahiers.

Installation d’un mémorial pour les Juifs assassinés de Miropol, en Ukraine, en 1982. (Crédit : Domaine public)

Dans le “Ravin”, j’écris sur les avantages et les inconvénients des nouvelles technologies. Entrer un nom, un lieu, une personne dans une base de données de témoignages et d’archives s’apparente à la roulette. On espère toujours. Et quand on ne trouve rien, on peut imaginer à tort qu’il n’y a rien. Il faut être créatif tant sur les termes que sur les orthographes. Il est vrai que dans ce monde de partage de sources entre chercheurs mis en réseau, chacun apporte son aide. Internet a créé des communautés virtuelles de chercheurs.

Le massacre des Juifs à Chernihiv, en Ukraine, au mois d’octobre 1941. (Crédit : Domaine public)

Comme vous le savez, l’éducation au sujet de la Shoah n’empêche pas le négationnisme ou toute autre forme d’antisémitisme, y compris aux Etats-Unis. Comment peut-on améliorer la situation ?

L’engagement des jeunes adultes est essentiel dans la transmission, ainsi que la préservation et l’accessibilité aux archives. Utiliser les sources dans des projets créatifs, effectuer des recherches sur le terrain, l’inscrire dans les études universitaires, des commémorations, favoriser la pensée critique dans l’éducation, tout cela contribuera à soulever des questions contemporaines sur ces événement et leurs retentissements.

Les étudiants de tous horizons devraient être capables de découvrir et d’étudier la Shoah en tant qu’histoire européenne et en tant que phénomène mondial de génocide. Car cela peut survenir n’importe où et n’importe quand.

La Shoah nous en apprend beaucoup sur les autres génocides passés et futurs, et vice versa.

Le massacre‘ »Einsatzgruppen » des Juifs par les nazis allemands, à Lubny, en Ukraine, en 1941. (Crédit : Domaine public)
read more:
comments