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Détail de la fresque intitulée 'Apothéose du fascisme', par Luigi Montanarini, peinte entre la fin des années 1930 et le début des années 1940, dans le Salone d’Onore du siège du CONI, à Rome, le 14 mai 2019. (Crédit : AP Photo/Andrew Medichini)
Détail de la fresque intitulée 'Apothéose du fascisme', par Luigi Montanarini, peinte entre la fin des années 1930 et le début des années 1940, dans le Salone d’Onore du siège du CONI, à Rome, le 14 mai 2019. (Crédit : AP Photo/Andrew Medichini)

Shoah: Un auteur estime que l’Italie fasciste et l’Église ont agi pour sauver les Juifs

Dans son nouveau livre, « Syndrome K », le britannique Christian Jennings brosse un tableau complexe des peurs, résistances et grandeurs secrètes d’un pays brisé par le nazisme

LONDRES – En décembre 1943, alors que la politique hitlérienne de déportation des Juifs d’Italie est à son apogée, Vanda Piperno frappe à la porte du couvent de Santa Brigida, sur la Piazza Farnese à Rome.

La porte est ouverte par une religieuse qui conduit la jeune femme et son neveu, adolescent, à la Mère Supérieure. Vanda explique qu’elle et sa famille sont des réfugiés des combats, à la recherche d’un abri.

Même si elles s’en doutent, les religieuses n’ont à aucun moment demandé s’ils étaient juifs. On leur montre une pièce, dans une aile isolée du couvent. Bientôt, 13 autres membres de la famille Piperno se réfugieront à Santa Brigida.

Grâce à Sœur Maria Elizabetta Hesselblad, qui a pris sur elle de cacher des familles juives lorsque les nazis ont commencé les rafles deux mois plus tôt, les Pipernos vont vivre à Santa Brigida jusqu’à la libération de Rome, en juin 1944.

L’existence confortable de cette famille juive de la classe moyenne avait été bouleversée lorsque le régime fasciste de Benito Mussolini avait adopté ses premières mesures antisémites en 1938. Mais ce n’est qu’après le renversement de Mussolini et l’occupation du pays par les Allemands, à l’été 1943, que la vie des Juifs italiens a été mise en danger.

Les Pipernos ont eu la chance de survivre au projet des nazis consistant à arrêter, déporter et assassiner les Juifs d’Italie, mais leur cas n’est pas isolé. Au total, plus de 80 % des Juifs d’Italie – près de 37 000 personnes – ont réussi à échapper à la Solution finale, ce qui en fait le taux de survie en Europe occupée le plus élevé derrière celui du Danemark.

Dans son nouveau livre, Syndrome K: How Italy Resisted the Final Solution, le [Le syndrome K, ou comment l’Italie a résisté à la Solution Finale], le journaliste et écrivain britannique Christian Jennings cherche à expliquer comment les horreurs de la Shoah ont été partiellement épargnées, mais pas totalement évitées, en Italie.

Son livre jette une lumière étonnamment positive sur le rôle de l’Église catholique – l’institution comme les hommes et femmes qui la composent – et remet en question l’image popularisée partout d’un pape – Pie XII – proche d’Hitler, indifférent à la Shoah qui se déroule dans l’Europe occupée par les nazis.

« Dans l’Italie rurale, comme dans les grandes villes, l’Église catholique a été l’un des principaux refuges des Juifs », écrit-il après l’automne 1943.

Plus de 80 % des Juifs – près de 37 000 personnes – ont réussi à échapper à la Solution finale en Italie

Le débat sur les relations de Pie XII avec les nazis a été relancé ce mois-ci par la publication de Le pape en guerre : l’histoire secrète de Pie XII, Mussolini et Hitler de David Kertzer, très critique à l’égard de l’attitude du Vatican.

Jennings décrit également comment la cupidité, l’incompétence et parfois l’instinct de survie de certains des officiers SS ou de la Gestapo chargés de superviser la Solution finale en Italie ont ralenti l’avancée de la machine de mort nazie, dans les derniers mois de la guerre.

L’auteur de « Syndrome K », Christian Jennings, dans une photo non datée. (Courtoisie)

Il explique également de quelle manière l’adhésion tardive de Mussolini à la Solution finale a pu conduire le dictateur à trahir des Juifs qui avaient pourtant joué un rôle de premier plan au sein du parti fasciste.

Défendu par un dictateur

Les noirs desseins des nazis envers les Juifs d’Italie étaient connus de longue date. Après la conférence de Wannsee, en janvier 1942, les Juifs italiens figuraient sur la liste établie par Adolf Eichmann. Toutefois, quand bien même il avait ouvert des centres de détention et imposé des lois raciales strictes, Mussolini continuait de refuser à rafler et expulser les Juifs d’Italie.

Le changement de posture se produit après la libération de prison du Duce et sa réinstallation par les Allemands, en septembre 1943, à la tête de la République sociale italienne, dans le nord de l’Italie. Deux mois plus tard, au Congrès de Vérone, Mussolini – qui, à ce stade, n’est guère plus qu’un pantin – adopte la Solution finale.

Le dictateur italien Benito Mussolini, au centre, quitte l’hôtel Gran Sasso dans les Abruzze, au nord de Rome, le 2 octobre 1943, où il a été emprisonné après sa chute. Il est entouré de parachutistes allemands qui l’ont libéré. (Crédit : AP Photo)

Les difficultés de mise en œuvre de la Solution finale en Italie sont évidentes dès le départ, même dans les zones sous occupation directe des Allemands. À Rome, par exemple, le projet de la première « retata », ou rafle, en octobre 1943 est reporté à plusieurs reprises, malgré l’impatience de Berlin. La raison tient notamment à l’avertissement donné par le clergé catholique autrichien au Vatican et des responsables du ministère allemand des Affaires étrangères, selon lesquels le pape pourrait condamner fermement de telles arrestations.

Lorsque 400 soldats SS lancent finalement l’opération dans le ghetto de la capitale, le 16 octobre, elle s’avère, du point de vue allemand, totalement infructueuse car 90 % des 9 800 Juifs réussissent à en réchapper.

Les hésitations initiales, écrira plus tard Eichmann, se seront avérées fatales. « Les objections formulées et le retard excessif dans la mise en œuvre des mesures nécessaires à la mise en œuvre de l’opération ont permis à une grande partie des Juifs italiens de se cacher et d’échapper à l’interpellation », consigne-t-il amèrement dans son journal.

Hommes, femmes et soldats se rassemblent autour du Pape Pie XII, les bras tendus, le 15 octobre 1943, lors d’une tournée dans Rome, en Italie, après un raid aérien américain. (Crédit : AP Photo, dossier)

Mais, comme le révèle l’enquête de Jennings sur les correspondances chiffrées entre Rome et Berlin, les Allemands ont également été gênés par d’autres éléments. Toutes les « forces disponibles » avaient été déployées, suggère un message, mais la police italienne, jugée peu fiable, n’a finalement pas pris part à l’opération.

L’hostilité de la population italienne est également un facteur. La « résistance passive », a-t-il rapporté, s’était muée en assistance active dans un grand nombre de cas.

Bien sûr, les correspondances chiffrées ne donnent pas de détails sur les propres erreurs des Allemands.

Six Juifs capturés lors de cette rafle, par exemple, ont séjourné dans le même hôtel que Theodor Dannecker, qui dirigeait le Bureau des affaires juives de la SS pour l’Italie et avait été envoyé avec un Einsatzkommando à Rome pour diriger la rafle.

L’apparent échec de la retata de Rome n’augurait rien de bon pour les projets d’élimination de la communauté juive italienne. Le ghetto juif de la capitale était principalement peuplé de personnes âgées, de femmes et d’enfants entassés dans un périmètre de moins de 3 km2.

Si neuf Juifs sur 10 avaient pu s’échapper d’une si « petite zone étroitement surveillée », note Jennings, « Comment les Allemands pourraient-ils mettre la main sur les Juifs dans les montagnes, les vallées et les plaines qui couvraient la moitié du pays ? »

Le territoire n’était pas plus sûr sur le plan logistique, car les Alliés avançaient vers le nord de la péninsule italienne et leurs avions contrôlaient le ciel, limitant la liberté de mouvement des nazis. En outre, les correspondances chiffrées des Allemands étaient, à leur insu, interceptées, décodées et lues par les Alliés, le plus souvent en temps réel.

Des centaines d’églises ont servi de refuge

Pendant ce temps, derrière les lignes de front allemandes, des milliers de résistants italiens menaient une bataille courageuse et vigoureuse pour libérer le pays de ses occupants.

Juifs et non-Juifs ont joué un rôle dans cette guerre d’embuscade et d’usure des résistants contre les nazis.

Dans leurs rangs, on compte Lidia Rolfi, adolescente catholique membre d’un groupe armé actif dans la campagne entre Mondovi, capitale régionale de Cuneo, et les Alpes françaises, Augusto Segre, fils d’un rabbin de la ville de Casale Monferrato, près de Turin, soutien des résistants au nord et le juif Edoardo « Vito » Volterra, ex-enseignant qui fut l’une des premières recrues du Parti d’action chargé des opérations dans les forêts des Abruzzes, au nord de Rome.

En mars 1944, Volterra menait la première d’une série d’opérations audacieuses pour libérer les Juifs du camp de prisonniers de Servigliano, près du port d’Ancône. Au total, estime Jennings, quelque 90 Juifs ont pu être libérés de ce camp.

Des résistants italiens armés de fusils forcent un homme à ramper sous un rideau métallique, à la recherche de fascistes dans Rome après que la ville soit tombée aux mains des troupes alliées, le 17 juin 1944. (Crédit : AP Photo)

Les attaques directes des résistants contre les occupants et leurs infrastructures ont contribué à immobiliser les forces allemandes et leurs alliés fascistes qui, autrement, auraient pu pourchasser les Juifs à travers la campagne italienne.

Fermes, appartements mais aussi églises, monastères et couvents ont, par centaines, servi de refuge à des Juifs pourchassés. Ces cachettes – tout comme l’exfiltration discrète des Juifs d’Italie vers la Suisse – étaient gérées par un « réseau de prêtres, d’évêques et d’autres membres du clergé » qui travaillait avec des paroissiens de confiance et la Délégation pour l’assistance aux émigrants juifs (DELASEM).

Financé par l’American Jewish Joint Distribution Committee, DELASEM agissait pour le sauvetage et la dissimulation des Juifs italiens. L’argent des donateurs américains – transféré en Suisse et souvent transporté physiquement de l’autre côté de la frontière, en Italie, par des prêtres – a permis de financer la délivrance de fausses cartes d’identité, l’achat de nourriture, de transport, de fournitures médicales et de vêtements, quand il ne s’agissait pas de verser des pots-de-vin aux fascistes italiens et aux fonctionnaires allemands.

Les exemples de collaboration entre le clergé catholique, les laïcs et leurs compatriotes juifs sont nombreux.

Le secrétaire de l’archevêque de Gênes, Mgr Don Francisco Repetto, âgé de 34 ans, a travaillé en étroite collaboration avec le grand rabbin de Gênes, Riccardo Pacifici. Repetto, devenu responsable de la distribution des fonds DELASEM dans le nord de l’Italie, était également en contact étroit avec Massimo Teglio, pilote juif de la Première Guerre mondiale qui dirigeait les activités clandestines de l’organisation et disposait d’une flotte de 15 avions. Entre septembre 1943 et juin 1944, les coursiers de DELASEM auraient fait transiter 25 millions de lires entre la Suisse, Turin, Gênes, Florence et Rome, pour venir en aide à 4 000 Juifs.

Un technicien de télévision travaille près d’un uniforme d’un prisonnier d’un camp d’extermination, exposé au musée juif de Rome, en prélude à la visite du pape Benoît XVI, le 15 janvier 2010, à la synagogue principale de Rome. La visite a fortement divisé les Juifs italiens, certains lui reprochant de vouloir faire du pape Pie XII un Saint. (Crédit : AP Photo/Pier Paolo Cito)

L’une des cachettes les plus ingénieuses peut-être pour les Juifs se trouvait dans Rome.

Construit sur une île au milieu du Tibre, l’hôpital Fatebenefratelli appartenait à l’Ordre catholique hospitalier de Saint-Jean de Dieu, ce qui en faisait un territoire du Vatican, et non italien. Son directeur, l’antifasciste, Giovanni Borromeo, et deux de ses médecins, Adriano Ossicini et Vittorio Emanuele Sacerdoti, ont utilisé cet avantage pour abriter déserteurs de l’armée, résistants et Juifs.

L’hôpital Fatebenefratelli. (Crédit : Christian Jennings)

Lorsque la retata a commencé, Sacerdoti – lui-même Juif, passé à la clandestinité sous l’identité de Vittorio Salviucci – et son collègue catholique, Ossicini, ont commencé à conduire des groupes de Juifs à l’hôpital. Borromée les a diagnostiqués comme souffrant du « syndrome K » – nom de code indiquant qu’ils étaient en bonne santé, mais juifs – et leur a conseillé de se couvrir la bouche, de tousser fréquemment et de faire semblant d’être fiévreux, en proie au délire. Les Juifs étaient alors envoyés en quartier d’isolement, marqué « Morbo di K » (« Syndrome K »). Venus à l’hôpital chercher des Juifs, trois jours après le début de la rafle, les officiers SS en sont partis rapidement lorsque Sacerdoti leur a décrit les symptômes de la mystérieuse maladie.

Derrière les murs du Vatican

À l’intérieur des murs du Vatican, Mgr Hugh O’Flaherty, fonctionnaire irlandais, dirigeait un réseau informel – la « Rome Escape Line » – qui venait en aide aux Juifs et prisonniers de guerre alliés en fuite. Ce réseau, qui gérait un certain nombre de refuges à Rome, comptait dans ses rangs un prisonnier de guerre britannique évadé entré clandestinement au Vatican dans un chargement de choux, dans une charrette de fermier, l’ambassadeur irlandais et sa femme, et deux jeunes prêtres néo-zélandais. L’ampleur de l’action d’O’Flaherty est impressionnante : on estimait qu’un refuge de la Via Imperia aurait vu passer pas moins de 
4 000 personnes.

Visiteur d’une exposition montrant le pape Pie XII en temps de guerre, exposée au Mémorial de la Shoah de Yad Vashem à Jérusalem, le 19 octobre 2008. (Crédit : AP Photo/Dan Balilty, Dossier)

Le « pape d’Hitler » ignorait-il ce qui se passait juste sous son nez, à l’intérieur du Vatican, et au-delà, les agissements des siens de l’autre côté des murs ?

Jennings croit que c’est loin d’être vrai. Certes, concède-t-il, les propos publics de Pie XII étaient souvent ambigus et il est difficile de savoir qu’en retirer. Ainsi, l’encyclique d’octobre 1939, publiée au début de la guerre, était si peu claire que le chef de la Gestapo avait approuvé sa publication dans les églises allemandes.

« Le syndrome K : Comment l’Italie a résisté à la Solution finale », par Christian Jennings. (Courtoisie)

Mais, soutient Jennings, il est important de se rappeler que, tout au long de la guerre, le Vatican s’est senti « assiégé et menacé de destruction ». Il se pensait que les nazis, qui craignaient le pape, pourraient faire pression sur Mussolini pour qu’il « isole physiquement et politiquement le Vatican » et démantèle ce qu’ils considéraient comme un « État voyou au coeur-même de l’Italie ». Des rumeurs ont circulé un moment, assurant qu’Hitler envisageait d’ordonner à ses SS d’enlever le pape.

Ces doutes étaient liés à la crainte que les nazis ne tournent leur colère contre les catholiques dans les pays occupés, comme ce fut le cas aux Pays-Bas où les nazis réagirent à la condamnation des déportations par un groupe d’évêques, en juillet 1942, en arrêtant 400 catholiques néerlandais avec des parents juifs.

Jennings pense également que la controverse autour des propos du Pape au sujet de la Solution finale laisse dans l’ombre les mesures prises par l’Église pour venir en aide aux Juifs.

« Il se peut que Pie XII ait préféré garder ses actions secrètes plutôt que de se livrer à de grandes dénonciations publiques. Les condamnations faites par l’Église ont peut-être été trop indirectes, trop absconses et elles ont peut-être été trop peu nombreuses, tardives aussi, mais les actions dont on a la trace attestent qu’il a été le pape du Vatican, inspirateur de nombreuses actions pour incarner la figure de pape de l’humanité », propose-t-il.

Le comportement du Vatican après l’occupation allemande conforte cette analyse.

Les communications chiffrées interceptées, dit Jennings, prouvent que, début octobre 1943, le Vatican savait à la fois que les nazis avaient l’intention de rassembler les Juifs italiens et ce qui arriverait à ceux qui étaient détenus.

Par l’intermédiaire de son secrétaire d’État, le cardinal Luigi Maglione, Pie XII a utilisé cet avertissement préalable pour envoyer des lettres secrètes et des instructions aux couvents, églises et séminaires de Rome leur demandant de dissimuler les Juifs de la capitale.

Le Vatican a également émis un ordre d’immunité extraterritoriales sur ses propriétés romaines, ce qui, espérait-il, empêcherait les Allemands d’y entrer, tout en reconnaissant que les SS étaient assez peu susceptibles d’en être dissuadés.

Ainsi, au début de la retata, plus de 4 700 des 5 700 Juifs de Rome ont trouvé refuge grâce à l’Église, la majorité dans des couvents et des monastères situés dans toute la ville, et plus de 470 à l’intérieur-même du Vatican.

La Banque du Vatican avait déjà commencé à transférer des fonds vers les capitales régionales du pays pour s’assurer que des actions similaires puissent avoir lieu ailleurs.

Le Vatican a pris une décision ferme et a autorisé la structure de soutien logistique et financier qui a permis à des dizaines de milliers de Juifs italiens de se cacher.

« Le Vatican a pris une décision radicale en mettant en place un soutien logistique et financier qui a permis à des dizaines de milliers de Juifs italiens de se cacher », explique Jennings. Les « fantassins de l’Église catholique », dans les villages et les villes d’Italie, agissaient ainsi « à la fois de manière indépendante, et sous les ordres du Vatican d’une manière extrêmement organisée et coordonnée ».

Les nazis ont perdu leur « impitoyable efficacité »

Il est sans aucun doute vrai que les actions de l’Église – et de milliers d’Italiens ordinaires – pour protéger les Juifs ont bénéficié du contexte, du fait que bien des nazis envoyés pour mettre en œuvre la Solution finale dans la péninsule étaient conscients que le vent de la guerre était en train de tourner, et que la fin du Troisième Reich était manifestement proche.

Parachutistes allemands prenant position devant le Ministère de l’Intérieur, à Rome, le 2 octobre 1943. (Crédit : AP Photo)

Ces hommes avaient le sang des Juifs d’Europe sur les mains. « Les officiers SS et SD déployés dans toute l’Italie à l’automne 1943 », écrit Jennings, « étaient tous des hommes expérimentés dans l’organisation logistique et la mise en œuvre impitoyable de meurtres de masse à caractère racial. »

Le SS-Gruppenführer Karl Wolff, sommité SS à la tête de la police pour l’Italie au commandement général, était un ancien chef d’état-major de Heinrich Himmler, très impliqué dans la Shoah en Pologne et en Ukraine.

Le SS-Obersturmbannführer Herbert Kappler, qui dirigeait la Gestapo et le renseignement SS à Rome, avait supervisé la déportation des Juifs d’Autriche et servi dans un Einsatzkommando en Pologne.

Le SS-Standartenführer Walter Rauff, chargé de la mise en œuvre de la Solution finale à Milan, avait inventé la chambre à gaz mobile en Pologne avant de prendre en charge le meurtre des Juifs de Tunisie. Le lieutenant SS Guido Zimmer, enfin, à la tête des opérations à Gênes, était un officier de renseignement SS éprouvé.

Au moment où ils arrivent en Italie, ces « centurions de la mort de masse », comme Jennings les appelle, ne sont plus uniquement intéressés par la déportation des Juifs et cherchent à se remplir les poches et, dans la mesure du possible, s’attirer les faveurs des Alliés.

Compte tenu des multiples difficultés de mise en œuvre de la Solution finale en Italie, Jennings soutient qu’ils devaient faire leur travail « aussi bien que possible et de la manière la plus fiable possible ».

La Solution finale en Italie n’a pas eu « l’efficacité impitoyable » qui a caractérisé les opérations à l’Est et, dans une certaine mesure, même, aux Pays-Bas ou en France.

Une plaque de marbre placée au sommet de l’entrée principale des Archives vaticanes dit en latin « Archives secrètes du Vatican », lors d’une visite guidée pour les médias de la bibliothèque vaticane sur le pape Pie XII, au Vatican le 27 février 2020. La bibliothèque apostolique du Vatican sur le pape Pie XII, le pape de la Seconde Guerre mondiale et son bilan pendant la Shoah, s’est ouverte aux chercheurs le 2 mars 2020. (Crédit : AP Photo/Gregorio Borgia)

Zimmer, par exemple, était supposé lutter contre le marché noir, localiser et déporter les Juifs. Dans la réalité, il a racketté des Juifs à qui il a vendu des passeports espagnols, reçu des pots-de-vin de la part de Juifs détenus en échange de leur liberté et, au nom de Wolff, négocié secrètement une capitulation allemande précoce en Italie avec des officiers de renseignement américains.

Comme l’écrit Jennings : « L’accent mis par les SS sur ces deux entreprises criminelles – s’attirer les faveurs et travailler pour le renseignement allié, et l’enrichissement personnel et institutionnel – a privé de temps et d’énergie la mise en oeuvre de la Solution finale. »

Rien de tout cela, cependant, n’efface les 7 680 à 8 000 Juifs ont perdu la vie dans la Shoah en Italie. La situation des Juifs du nord du pays – dans la République sociale italienne, Gênes, Milan, Vérone et Turin – occupée en premier et libérée en dernier, était particulièrement difficile et exposée.

Mussolini s’est avéré incapable – ou peut-être réticent – à protéger les Juifs qui avaient pourtant embrassé le fascisme et servi son régime. Peu de Juifs avaient été de plus grands partisans de Mussolini que le riche banquier Turinois Ettore Ovazza. Ovazza, qui avait rejoint la Marche sur Rome en 1922 et fait un don généreux au parti fasciste, incarne au plus haut degré l’assimilation de la communauté juive italienne. Les lois raciales de Mussolini, à la fin des années 1930, lui ont laissé, ainsi qu’à d’autres Juifs patriotes bien placés qui avaient soutenu les fascistes, « un brutal sentiment de trahison et d’humiliation », explique Jennings.

Une photo de la Marche sur Rome, menée par Mussolini, le 24 octobre 1922. (Crédit : Photo AP)

Même face à l’occupation allemande, même après avoir dû vendre ses biens, sur le point de fuir en Suisse avec sa famille, Ovazza semblait inconscient des dangers. « Ils ne me toucheront jamais, j’ai tellement fait pour le fascisme », aurait-il déclaré lorsqu’on lui conseillait de fuir avant l’arrivée des nazis.

En septembre 1943, un mois après l’arrivée des troupes d’Hitler en Italie, Ovazza, sa femme et ses enfants étaient les premières victimes de la Shoah en Italie, assassinés par les SS dans une école primaire pour filles dans la charmante petite ville balnéaire d’Intra, sur les rives du lac Majeur.

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