Shoah : Une héroïne juive devient Rom sur décision d’un réalisateur israélien
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Noomi Rapace prête ses traits à Maja dans “The Secrets We Keep." (Crédit : Patti Perret/Bleecker Street)
Noomi Rapace prête ses traits à Maja dans “The Secrets We Keep." (Crédit : Patti Perret/Bleecker Street)

Shoah : Une héroïne juive devient Rom sur décision d’un réalisateur israélien

Le film ‘The Secrets We Keep’, basé sur un crime de guerre survenu en Roumanie, se penche sur le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale depuis une perspective rare

JTA — Lorsque le réalisateur israélien Yuval Adler avait découvert le script de « The Secrets We Keep », un thriller racontant l’histoire d’une femme qui avait kidnappé un homme qui, croyait-elle, était le nazi qui l’avait torturée pendant le Seconde Guerre mondiale, il avait immédiatement su qu’il voudrait procéder à certains changements.

L’histoire était donc celle d’une femme juive ayant subi des atrocités dans un camp de concentration allemand – une intrigue quelque peu usée, avait estimé Adler. Il avait commencé alors à s’entretenir avec l’actrice principale, Noomi Rapace – connue pour son rôle dans le film « Millenium : Les hommes qui n’aimaient pas les femmes » – de sa vie personnelle pour voir s’ils seraient en mesure de remodeler le récit en y introduisant des détails issus de sa propre existence.

A la grande surprise d’Adler, Rapace lui avait raconté être convaincue avoir des ancêtres Roms et qu’elle avait créé un lien émotionnel avec l’histoire de cette population souvent stigmatisée.

Ils avaient donc décidé que la femme Juive deviendrait Rom.

Le résultat est un film qui se penche sur le traumatisme de la Shoah depuis un point de vue différent de celui de l’expérience juive – mais qui, sous de nombreux aspects, lui est terriblement similaire.

« Je pense que c’est formidable parce que c’est une histoire qui n’est pas narrée habituellement », explique Adler.

Le concept du traumatisme est largement présent dans le film, qui vient tout juste de sortir sur la plateforme On Demand. Rapace interprète Maja, une femmes roumaine qui vit avec son époux, un médecin américain, dans une petite ville du sud des Etats-Unis, dans les années 1950. Maja rencontre un homme qui, elle en est persuadée, est l’ancien nazi qui figurait dans un groupe de soldats allemands qui avaient violé et tué les membres de sa famille – et notamment sa soeur – au cours d’un crime de guerre qu’elle est amenée à constamment revivre au cours de flashbacks traumatiques. Elle décide de le kidnapper.

Et une fois l’homme ligoté et neutralisé dans son sous-sol, Maja doit aller convaincre son mari que son intuition est réelle – en l’absence de toute preuve tangible. Bombardant l’homme de questions (il subit également des violences physiques), ses motivations se troublent et son mari, qui n’avait jamais jusqu’à présent su ce qu’avait vécu Maja pendant la guerre, commence à s’interroger sur la fiabilité du jugement de son épouse, peut-être altéré par la profondeur du traumatisme.

Joel Kinnaman, à gauche, dans le rôle de Thomas, et Noomi Rapace dans le rôle de Maja dans « The Secrets We Keep » (Autorisation : Bleecker Street)

Le film est inspiré de « La Jeune fille et la Mort », un long-métrage réalisé en 1994, qui était lui-même une adaptation d’une pièce écrite par Ariel Dorfman. C’est Roman Polanski qui avait réalisé cette première version qui se déroule en Amérique du sud – un continent connu pour avoir accueilli de nombreux nazis en fuite après la guerre. Aux côtés de Rapace, c’est l’acteur suédois Joel Kinnaman – et la coqueluche de ces dames – qui prête à ses traits à Thomas, l’homme kidnappé, et le mari de Maja, Lewis, est interprété par Chris Messina.

L’épouse de Thomas, avec laquelle Maja se lie d’amitié alors qu’elle retient son mari en otage, est juive – ce qui ajoute encore un degré supplémentaire de doute autour de ce complot suspect.

Adler, qui a passé un doctorat en philosophie et qui a travaillé comme sculpteur, est devenu l’un des réalisateurs israéliens travaillant aux Etats-Unis les plus connus grâce à son premier film, « Bethléem », sorti en 2013, qui avait été très applaudi. Ce thriller sur la police israélienne avait remporté l’équivalent de six Oscars au sein de l’Etat juif et il avait été nominé dans la catégorie du meilleur film étranger aux Oscars américains.

Il a aussi réalisé « The Operative », qui présentait en tête d’affiche Diane Kruger, qui prêtait ses traits à une agente du Mossad travaillant en Iran. Il est actuellement en train d’écrire l’adaptation, pour une série HBO, du livre écrit par le journaliste israélien Ronen Bergman sur les assassinats ciblés qui ont pu être effectués par le Mossad : « Rise and Kill First: The Secret History of Israel’s Targeted Assassinations ».

Pour son film, Adler s’est plongé dans des recherches sur le vécu des Roms pendant la Shoah. 25 % de la population Rom – ils sont originaires d’une région de l’Inde et ils sont souvent désignés de manière péjorative par le terme de « gitans » pour leur mode de vie nomade – avaient été tués par les nazis, ce qui avait représenté approximativement 250 000 personnes, selon le musée américain de commémoration de la Shoah.

Mais ils n’avaient pas été déportés dans des camps de concentration, note Adler – ils avaient souvent été victimes de crimes de guerre commis ouvertement et aux yeux de tous. L’incident vécu par Maja se réfère à un crime de guerre réel qui avait eu lieu dans l’est de la Roumanie.

Yuval Adler, à gauche, dirige Rapace sur le tournage (Crédit : Patti Perret/Bleecker Street)

Ayant grandi en Israël – un pays qui a accueilli de nombreux réfugiés juifs qui avaient fui la Shoah – Adler a traversé l’enfance bercé par les récits de la Seconde Guerre mondiale et des traumatismes qu’elle avait engendrés. En fait, la famille maternelle du réalisateur avait accueilli deux enfants juifs, après la guerre, devenus orphelins. Elle devait ensuite écrire un roman populaire basé sur leur histoire, intitulé « the Brothers of Auschwitz » qui a récemment été traduit en anglais.

Adler dit avoir été enthousiasmé par le script en raison de son histoire passionnante dans un cadre captivant de huis-clos. Et pour son mystère également.

« Les histoires où vous avez un couple – avec soudainement l’un des deux qui dit à l’autre ‘Il y a quelque chose que tu ne sais pas à mon sujet’ et où l’autre répond :’Mais attends, est-ce que je connais réellement cette personne qui est en face de moi ?’ me passionnent », s’exclame-t-il.

Le réalisateur ne s’intéresse guère au débat portant sur la légitimité d’une vengeance nécessaire contre les nazis et contre ses moyens – un débat qui est évoqué actuellement de nombreuses manières, en commençant par les jeux vidéos et en passant par des productions telles que « Hunters », sur Amazon. Il dit être davantage un « bagarreur de rue » qu’un « combattant des hautes sphères ».

Ce à quoi Adler s’intéresse, c’est à la manière dont des individus sont jugés aujourd’hui pour des péchés commis à une époque différente et à la manière de préserver la mémoire de l’Histoire.

« Comment prendre en charge le passé ? », s’interroge-t-il. « On peut reconnaître qu’il y a eu des choses mauvaises qui sont survenues dans le passé, ou doit-on tenter de le réécrire, de le détruire et de l’éliminer ?

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