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« Ce n’est pas une exposition sur Simone Veil » explique David Teboul, cinéaste et écrivain, comme pour nuancer, d’emblée, l’affiche de l’exposition frappé du visage panthéonisé dont il a cherché, à travers ce travail, à révéler les linéaments les plus intimes et les plus complexes, oscillant entre force et tristesse.
« C’est une exposition avec Simone, Denise et Madeleine Jacob », précise-t-il dans un élan quasi-tchekhovien pour évoquer les trois sœurs d’une famille française, républicaine, bourgeoise et désargentée. Il ajoute : « Et provinciale ». Il y tient. L’enfance heureuse à Nice est un élément fondateur. À preuve, les photos ensoleillées et la moquette fleurie qu’il a fait poser dans les allées de l’exposition sur lesquelles flottent la cymbalisation des cigales et une fragrance de mimosa créée par un parfumeur (Barnabé Fillion) en hommage à l’enfance des sœurs Jacob. « J’ai tenu à ce qu’il y ait, sur la première partie de l’exposition, ce parfum que Simone et Denise aimaient beaucoup ».
Marek Halter a l’habitude de dire que la caractéristique d’un Juif est qu’il se réveille tous les matins en colère. Est-ce la raison pour laquelle David Teboul présente l’exposition comme celle « d’un commissaire en colère » ? Il commente : « Je suis en colère contre le révisionnisme historique entendu ces dernières années, selon lequel Vichy aurait protégé les Juifs français. C’est une exposition beaucoup plus politique qu’il n’y paraît. Pour ma part, c’est en parlant de l’intime que je fais de la politique ».
La prosopopée n’est pas son genre, il s’est toujours défendu de faire parler les disparus. « Mais je pense que la montée en puissance de l’antisémitisme, du racisme, de la confusion totale dans laquelle nous vivons aujourd’hui mettraient Simone Veil très en colère. J’ai conçu cette exposition en pensant à cela, dans ce lieu que je fréquente depuis l’âge de 13 ans ».
Le parcours de l’exposition, tout comme l’architecture du livre, est chronologique, traçant son chemin de l’insouciance niçoise à la reconstruction, en passant évidemment par la période de la guerre.
L’exhumation des archives familiales qui lui ont été confiées et la publication de nombreux documents (correspondances, journaux intimes et photographies) jusqu’alors inédits – dont beaucoup ont été miraculeusement retrouvés par les survivantes à leur retour à Nice – permettent de découvrir, sans filtre, l’enfance heureuse et soudée autour de la mère [Yvonne Jacob] : les promenades dans les parcs, les randonnées dans l’arrière-pays niçois et les territoires alpins, les vacances dans la maison de La Ciotat construite par leur père architecte [André Jacob] et le scoutisme laïc qui leur avait appris la relation à la nature.
« Les trois filles, dont les caractères étaient très différents, avaient un goût très prononcé pour l’écriture, hérité du père. De leurs lettres, qui sont très belles, s’effuse l’amour qui fut le ciment de cette famille. Elles permettent de s’immerger dans ce gynécée et d’inscrire leurs conversations dans un continuum de vie », commente David Teboul qui a demandé à trois actrices d’interpréter les textes.
Isabelle Huppert campe l’aînée Milou (Madeleine). On l’entend dire : « Depuis quelques jours, je mesure que ma vie doit être encore longue, très longue, si je ne la gaspille pas ». Une salle consacrée au témoignage que la jeune femme, (qui a fait des études de psychologie infantile au CNRS), avait déposé après la guerre témoigne du bonheur de l’enfance.
Si chacune a son style propre, David Teboul se dit fasciné par « la puissance mystique » qui se dégage des lettres de l’aînée, morte dans un accident de voiture en 1952 et dont le fantôme semble planer sur l’exposition.
Il en est convaincu : « Elle aurait pu devenir écrivain ».
La comédienne Dominique Reymond interprète Denise, engagée dans la Résistance, et Marina Foïs, Simone Veil. Emmanuelle Devos prête sa voix à la mère des trois sœurs et Mathieu Amalric parle pour le père.
Se détache également la figure du frère, Jean, fusillé en Lituanie en 1944. Il avait à peine vingt ans et nourrissait le projet de devenir photographe. Une salle entière de l’exposition est consacrée à son travail. L’hommage ému d’un photographe à un autre…
Teboul souligne la triste spécificité de la famille Jacob : celle d’une famille française totalement intégrée qui a subi, dans les derniers mois de la guerre, l’ensemble des statuts imposés par les camps nazis : Simone, sa sœur Milou et leur mère Yvonne furent déportées à Birkenau en tant que Juives tandis que Denise, dont l’engagement forçait l’admiration du père, fut déportée à Ravensbrück en tant que résistante.
L’occasion, pour le commissaire de l’exposition, de souligner que la Résistance fut longtemps représentée par des figures masculines, en dépit du nombre important et du rôle déterminant de femmes qui, comme ce fut le cas de Denise, ont agi avec un courage immense et ont été torturées en tant qu’agents de liaison…
« C’est une exposition très subjective. Cette fois-ci, c’est Denise Vernay [ndlr, son nom de femme mariée] qui nous conduit à la famille Jacob » prévient David Teboul. C’est le point de vue de cette femme « passionnante et extraordinaire » qu’il a choisi de retenir pour cette exposition qui présente des récits qu’elle avait rédigés juste après sa déportation à Ravensbrück. Ils témoignent de sa vie dans le camp et comportent également des poèmes, écrits à son retour, célébrant sa mère et « la vie d’avant ».
Ce corpus inédit donne à percevoir la Résistance « au prisme de l’intime », qui plus est sous la plume d’une femme qui fut « à la fois une victime et une héroïne ».
Jean et André furent fusillés en Lituanie lors de la Shoah par balle.
Dans l’exposition tout autant que dans le livre, les images et les textes dialoguent, cousant ensemble les fils de chroniques du quotidien. Mises bout à bout, elles trament un récit mettant en lumière une « histoire à tiroirs » que David Teboul raconte de l’intérieur, en prenant soin de laisser affleurer les non-dits et les fêlures.
Il aborde la distinction qui fut faite entre les statuts d’anciens déportés, selon qu’ils aient été résistants ou déportés juifs. Des lettres de Denise à la fin de sa vie portent sur la difficulté des deux sœurs, (elle-même et Simone) à évoquer leur déportation respective.
Se dessine également la sourde culpabilité portée par Simone, sortie malgré l’interdiction, ce qui avait conduit à l’arrestation de toute sa famille ; sa culpabilité, aussi, de n’avoir pas été suffisamment proche de Milou après la guerre. Il pointe également le malaise et le sentiment « d’exclusion » de Denise, qui ne fut pas présente, contrairement à ses sœurs, aux côtés de sa mère lorsque celle-ci mourut en déportation.
« Par peur de réveiller le trauma du camp, Denise n’a jamais osé demander à Simone ce que les trois [Yvonne, Milou et Simone] avaient pu se dire à Birkenau. Simone n’a jamais parlé à Denise de leur vécu là-bas. Elles parlaient de la déportation mais pas de leur déportation. C’est différent », ajoute David Teboul qui évoque la lettre, exposée, qu’il a trouvée chez l’un des fils de Denise. « Dans cette lettre qu’elle n’a pas envoyée, Denise confie à Simone la douleur de n’avoir jamais parlé de cela avec elle ».
À ce qui n’a pu être dit, par pudeur, par amour, par attention, Teboul a dédié une « salle de l’indicible ». « Elle permet de comprendre que tout ne peut être dit », écrit-il dans le livre. Sans doute est-ce l’une des leçons que lui a transmises Simone Veil, lors de leurs nombreuses conversations, sur le pouvoir de la parole mais aussi, et surtout, sur « la nécessité du silence », (fût-il pesant) célébré par l’écrivain israélien Aharon Appelfeld.
Les rescapés ont souvent confié qu’ils n’avaient jamais quitté le camp. Simone Veil n’en était jamais revenue.
David Teboul, lui, écrit n’être jamais « revenu » du débat organisé, en présence de Simone Veil, dans l’émission des Dossiers de l’écran (1979) à l’issue d’un épisode de la série Holocauste, « un téléfilm très médiocre mais aussi bouleversant ». Il avait dix ans et voyait Simone Veil pour la première fois. « Le visionnage d’Holocauste, couplé avec l’intervention de Simone Veil, a eu un retentissement intime important » confie l’artiste dont le regard s’embrume chaque fois qu’il évoque ce moment décisif de sa vie.
Quelque cinquante ans plus tard, il considère cette exposition, dans laquelle il embrasse une sororité brisée par la guerre, comme « un testament que Simone Veil aurait eu envie de laisser derrière elle ».
Il l’a conçue comme un legs républicain transmis aux adolescents dont il espère qu’ils pourront entrer dans cette famille et s’identifier à ses membres, en suivant leur parcours.
« C’est la petite histoire qui, par la fiction et l’identification qu’elle produit, permet de rejoindre la grande Histoire » explique David Teboul.
Un vœu dont on souhaite qu’il sera exaucé, d’autant qu’une étude récemment publiée par l’UNESCO indique que plus des trois quarts des enseignants interrogés dans l’Union européenne ont été confrontés à des incidents antisémites dans leur classe. Selon cette même étude, « l’antisémitisme et la négation de l’Holocauste ont atteint des niveaux sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale ».
Au-delà de l’enjeu pédagogique et politique, cette formidable exposition qui met en lumière les deux sœurs de Simone Veil donne à voir tout le talent d’une âme hypersensible attentive aux choses infimes et intimes de la vie des gens et qui s’en remet à l’art pour parler d’histoire. Et d’humanisme.
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Mémorial de la Shoah : Simone Veil. Mes sœurs et moi.
Jusqu’au 15 octobre 2026. Entrée gratuite
L’exposition est accompagnée de la sortie de l’ouvrage éponyme
384 pages, Éditions les Arènes, 35 €
(Parution le 19 février) En vente à la librairie du Mémorial
Marie Despleschin accompagne l’exposition des planches originales de la bande dessinée d’un texte sur Gilda et Pierre Gejdygier, le père et la tante de son mari auxquels elle a dédicacé cet album. Les sœurs Jacob de Marie Despleschin et Fred Bernard. Editions Les Arènes BD, 2025
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