Soldates, espionnes… Ces femmes juives qui ont défié les nazis en Pologne
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  • De gauche à droite : Renia Kukiełka à Budapest, en 1944. (Autorisation : Merav Waldman); Tosia Altman (Autorisation : Moreshet, Hashomer Hatzair Archives); la passeuse Hela Schüpper, à gauche, et la cheffe d'Akiva  Shoshana Langer déguisées en chrétiennes du côté aryen de Varsovie, le 26 juin 1943. (Autorisation : Ghetto Fighters’ House Museum, Photo Archive)
    De gauche à droite : Renia Kukiełka à Budapest, en 1944. (Autorisation : Merav Waldman); Tosia Altman (Autorisation : Moreshet, Hashomer Hatzair Archives); la passeuse Hela Schüpper, à gauche, et la cheffe d'Akiva Shoshana Langer déguisées en chrétiennes du côté aryen de Varsovie, le 26 juin 1943. (Autorisation : Ghetto Fighters’ House Museum, Photo Archive)
  • Frumka Płotnick, deuxième à droite, parmi des camarades de la communauté pionnière de formation à Bialystok, en 1938. (Autorisation :  Ghetto Fighters’ House Museum, Photo Archive)
    Frumka Płotnick, deuxième à droite, parmi des camarades de la communauté pionnière de formation à Bialystok, en 1938. (Autorisation : Ghetto Fighters’ House Museum, Photo Archive)
  • Gusta Davidson, à gauche, et Minka Liebeskind lors d'un camp d'été Akiva, en 1938. Elles devaient toutes les deux dans la résistance. (Autorisation :  Ghetto Fighters’ House Museum, Photo Archive)
    Gusta Davidson, à gauche, et Minka Liebeskind lors d'un camp d'été Akiva, en 1938. Elles devaient toutes les deux dans la résistance. (Autorisation : Ghetto Fighters’ House Museum, Photo Archive)
  • Faye Schulman aide à opérer un partisan blessé. (Crédit : United States Holocaust Memorial Museum,Autorisation : Musée d'état biélorusse de l'histoire de la grande guerre patriotique)
    Faye Schulman aide à opérer un partisan blessé. (Crédit : United States Holocaust Memorial Museum,Autorisation : Musée d'état biélorusse de l'histoire de la grande guerre patriotique)
  • De gauche à droite :Tema Schneiderman, Bela Hazan, et Lonka Kozibrodska. Photographie prise lors d'une fête de Noël à la Gestapo, en 1941. (Autorisation :  Yad Vashem Photo Archive, Jerusalem. 3308/91)
    De gauche à droite :Tema Schneiderman, Bela Hazan, et Lonka Kozibrodska. Photographie prise lors d'une fête de Noël à la Gestapo, en 1941. (Autorisation : Yad Vashem Photo Archive, Jerusalem. 3308/91)
  • L'une des fausses cartes d'identité de Lonka Kozibrodska, en 1943. (Autorisation : Ghetto Fighters’ House Museum, Photo Archive)
    L'une des fausses cartes d'identité de Lonka Kozibrodska, en 1943. (Autorisation : Ghetto Fighters’ House Museum, Photo Archive)
  • Zivia Lubetkin et Antek (Yitzhak) Zuckerman, après la guerre. (Autorisation : Ghetto Fighters’ House Museum, Photo Archive)
    Zivia Lubetkin et Antek (Yitzhak) Zuckerman, après la guerre. (Autorisation : Ghetto Fighters’ House Museum, Photo Archive)

Soldates, espionnes… Ces femmes juives qui ont défié les nazis en Pologne

Dans « The Light of Days, », Judy Batalion raconte l’histoire extraordinaire de ces femmes qui ont pris part à la résistance armée dans les ghettos et dans les forêts

En 2007, l’auteure Judy Batalion avait découvert un livre dans les rayons de la British Library de Londres intitulé Freuen in di Ghettos. Publié en 1946 à New York, c’était un recueil de récits (en yiddish) racontant les histoires de jeunes femmes juives qui avaient défié les nazis en se livrant à des actes variés de résistance.

Certaines avaient été à la tête de cellules armées de la résistance dans les ghettos, ou elles s’étaient battues aux côtés de groupes partisans. D’autres avaient été des trafiquantes – armes, collecte de renseignements, faux documents d’identité – qu’elles transféraient d’un ghetto à l’autre. D’autres encore avaient travaillé dans des bureaux nazis, volant directement des informations. Et certaines devaient même assassiner, à bout portant, des officiels nazis.

Jusqu’à sa découverte du livre, Batalion n’avait connu que la célèbre Hannah Senesh, dont elle avait appris l’existence à l’école juive qu’elle fréquentait à Montréal. Senesh était une jeune femme de nationalité hongroise qui avait immigré en 1939 en Palestine, mais qui était ensuite revenue en Europe pour se battre aux côtés des Alliés. Elle avait été arrêtée, torturée et exécutée.

Freuen a permis à Batalion de prendre conscience qu’il y avait eu de nombreuses Juives qui, par choix ou par concours de circonstances, avaient participé à des missions d’espionnage ou à d’autres actes de résistance physique contre les nazis.

« The Light of Days: The Untold Story of Women Resistance Fighters in Hitler’s Ghettos » écrit par Judy Batalion (Crédit : William Morrow)

« Je m’attendais à trouver dans le livre des lamentations ennuyeuses, avec des discussions vagues et talmudiques sur la force et la valeur des femmes. Et finalement – des femmes, des actes de sabotage, des fusils, des déguisements, de la dynamite ! J’ai découvert un thriller. Est-ce que tout ça était vrai ? J’étais sidérée », écrit Batalion dans la préface de son nouveau livre The Light of Days: The Untold Story of Women Resistance Fighters in Hitler’s Ghettos. L’ouvrage – ainsi qu’une édition spécialement apprêtée pour les jeunes lecteurs de 10 à 12 ans – est sorti le 6 avril.

Batalion, 43 ans, a obtenu une subvention pour traduire Freuen. Elle connaissait le yiddish – mais là le travail de traduction n’a finalement été qu’une partie du labeur.

« J’ai pensé que ça prendrait six mois, mais ça a pris des années. La traduction a été très compliquée. Il a fallu que je fasse des recherches au fur et à mesure, parce qu’il n’y avait aucun contexte présenté dans le livre. Il a fallu que je vérifie les lieux, les événements, les noms et ainsi de suite », raconte Batalion au Times of Israel au cours d’un entretien accordé depuis son domicile de New York.

Les histoires de ces femmes « sont restées en moi pendant longtemps », dit-elle.

Judy Batalion (Crédit : Beowulf Sheehan)

L’auteure dit avoir été fascinée par ces femmes courageuses, dont la vie et les envies ont été si différentes des siennes. Mais elle a éprouvé de la réticence à se plonger davantage dans les recherches – en partie en raison de l’empreinte douloureuse laissée par la Shoah sur sa propre famille.

En 2017, Batalion n’a plus pu résister à l’attrait exercé sur elle par ces héroïnes. A l’aide de mémoires, de biographies, de témoignages, d’entretiens, de documents d’archives – ainsi que d’ouvrages universitaires et d’articles de spécialistes découverts au cours de ses recherches – Batalion a rassemblé, sur 576 pages, les histoires de ces Juives résistantes dans la Pologne en guerre.

Pleinement consciente du fait qu’il y a eu d’autres femmes à la destinée similaire dans les autres pays d’Europe sous l’occupation nazie, Batalion explique que « il a bien fallu que je fixe une limite quelque part ».

Le livre, très détaillé, alterne entre les groupes de la résistance dans les ghettos polonais variés et entre les femmes différentes qui les ont dirigés ou soutenus. Cette attention du détail est délibérée.

Batalion souhaite que les lecteurs – et en particulier les plus jeunes – puissent connaître le récit de l’héroïsme étonnant de ces femmes. Elle-même reconnaît avoir ignoré leur existence et leurs exploits – jusqu’à sa découverte, sur les étagères de la British Library, de ce petit livre en yiddish dont la couverture était en tissu bleu, le titre gravé en lettres dorées et qui avait été publié juste après la guerre avant d’y être oublié.

L’une des fausses cartes d’identité de Lonka Kozibrodska, en 1943. (Autorisation : Ghetto Fighters’ House Museum, Photo Archive)

Même après des années de recherche et d’écriture, Batalion se demande encore : « Comment est-il possible que j’ai ignoré tout cela ? »

Le Times of Israel évoque avec l’auteure la portée de son livre, mais aussi ce qui avait préparé ces femmes à intégrer la résistance et la manière dont sont commémorées les personnalités fortes de la résistance, hommes et femmes.

Le livre nous présente un nombre important de personnes qui ont réellement vécu, hommes et femmes. Vous racontez en particulier et en détail l’histoire de vingt femmes ayant appartenu la résistance juive en Pologne. Pourquoi autant de récits féminins ?

Sarah Kukiełka, 1943. (Autorisation : Ghetto Fighters’ House Museum, Photo Archive)

Parce que, en grande partie, j’ai eu le sentiment que c’était mon devoir, et spécialement pour toutes ces femmes qui n’avaient pas survécu. J’ai eu l’impression, souvent, d’être la petite-fille qu’elles n’ont jamais eue.

Si je n’avais pas parlé de Frumka Plotnicka, qui était une dirigeante de la résistance à Varsovie et à Bedzin, qui est morte alors qu’elle ouvrait le feu sur les nazis depuis un bunker, qui l’aurait fait ? Qui aurait trouvé ces quelques mots, au hasard, qui parlent d’elle dans un ouvrage en yiddish, et qui en aurait parlé au monde ?

C’était également important de souligner qu’il n’y a pas eu que deux ou trois femmes qui ont lutté. Elles étaient des centaines, voire des milliers, de jeunes Juives à s’être impliquées dans la résistance organisée. C’était important de souligner l’ampleur de ce phénomène et la manière différente dont les femmes ont pu prendre part à l’effort de résistance.

Je pense souvent que les histoires de femmes concernent toujours l’une d’entre elles qui a fait ça ou ça, mais non – là, elles sont nombreuses. Elles ont été nombreuses à mener des actes de résistance. Et j’ai écrit le livre de manière à ce qu’il souligne cette réalité que l’histoire est bien plus large qu’une seule biographie pourrait le laisser penser.

Un grand nombre des combattants de la résistance étaient membres de groupes de jeunes juifs ou sionistes. Pensez-vous que c’est la culture même de ces groupes qui a préparé ces jeunes femmes à résister ?

Il est évident que l’éducation reçue par ces jeunes a été déterminante dans ce cas. Ils avaient appris les philosophies progressistes, la collaboration et la solidarité, la nécessité de se voir réellement tel que l’on est, en comprenant les forces et les faiblesses individuelles. Il y a beaucoup de psychologie là-dedans. Ils lisaient Freud et Marx, de manière très psychanalytique. Ils apprenaient à chercher et à accepter la vérité. J’ai été très frappée par la similarité entre les philosophies progressistes de l’époque et celles d’aujourd’hui dans l’éducation.

Ces jeunes étaient organisés aussi. Les groupes de jeunes se qualifiaient eux-mêmes de « famille » à l’époque. Ce type d’organisation n’existe pas aujourd’hui. Les adolescents et les jeunes adultes organisaient vraiment leur vie autour de ces groupes et de ces valeurs… Et cette manière d’envisager les choses explique, en grande partie, pourquoi ils ont été capables de se révolter, de s’organiser en milices ou en unités de résistance clandestines.

[La cheffe et combattante de Hashomer Hatzaïr (La jeune Garde) à Bedzin] Chajka Klinger avait écrit avoir fait une transition, avec des groupes qui étaient engagés dans la créativité et dans la non-violence qui étaient devenus des groupes engagés dans la destruction. Il avait fallu mettre en œuvre ce changement fondamental.

Les membres d’un mouvement de jeunes dans une ferme de formation agricole à Będzin, lors d’une fête célébrant l’anniversaire du poète Chaim Nachman Bialik, 1943. (Autorisation : Ghetto Fighters’ House, Photo Archive)

Même si les femmes ont tenu des rôles importants dans la résistance, il semble que les leaders reconnus aient été des hommes, comme Mordechai Anielewicz à Varsovie et Abba Kovner à Vilna. Par exemple, Zivia Lubetkin a été la seule femme à intégrer le haut-commandement du groupe de résistance Żydowska Organizacja Bojowa (ZOB – Organisation juive de combat) au sein du ghetto de Varsovie.

Il n’y a pas eu seulement Zivia. Frumka Plotnicka et Chajka Klinger [à Bedzin], Tosia Altman [à Varsovie], Chaika Grossman [à Bialystok], et Ruzka Korczak et Vitka Kempner [à Vilna] étaient des leaders dans la résistance.

Les hommes étaient-ils les seuls à être autorisés à prendre des décisions dans la résistance ? Je pense que les décisions pouvaient être aussi prises par des femmes. Je ne le sais pas vraiment. Ce n’est pas clair. Il n’y a pas de documents sur les structures des réseaux souterrains de résistance. Pour ma part, je travaille avec des histoires personnelles, avec des témoignages, sur la base de mémoires, et tout un chacun a son propre point de vue sur celui qui incarnait le leader du groupe…

Il n’y avait pas de structure formelle établie et c’est donc difficile de répondre à ces questions, parce qu’on parle ici de groupes de guérilla qui combattaient au beau milieu de la Shoah.

Vous avez mené de vastes recherches pour ce livre. Quelles ont été vos principales sources ?

Chajka Klinger pendant la guerre. (Autorisation : Ghetto Fighters’ House Museum, Photo Archive)

Il y a eu des mémoires écrites pendant et immédiatement après la guerre, comme le livre de Renia Kukielka qui a été publié en 1945.

Les journaux intimes de Chajka Klinger, écrits en 1944 alors qu’elle vivait dans la clandestinité, sont incroyables.

Gusta Davidson avait écrit un journal en prison et les femmes qui se trouvaient avec elle avaient caché son ouvrage sous le plancher, et certains de ses écrits ont été retrouvés plus tard.

Zivia Lubetkin avait prononcé un discours qui avait duré six heures en 1946, et il a été publié dans un livre qui est paru après sa mort (elle ne voulait pas qu’il soit publié de son vivant). Ce discours a été aussi une source très importante pour moi.

Il y a eu aussi des mémoires écrites beaucoup plus tard, qui ont été souvent rédigées avec l’aide d’un spécialiste ou d’un historien de la Shoah. J’ai utilisé un certain nombre d’ouvrages écrits dans les années 1990 et au début des années 2000. Il y avait plus de réflexion a posteriori et ils offraient aussi plus de contexte, plus d’ouverture de discussion.

Est-ce que vous avez eu connaissance de ce qu’ont ressenti ces femmes au lendemain de la guerre par rapport aux autres survivants de la Shoah, en particulier par rapport à ceux qui avaient survécu aux camps ?

Chasia Bielicka [qui était une combattante antifasciste à Bialystok] souffrait du syndrome du survivant. Elle ressentait une grande culpabilité. Elle a écrit dans son livre qui a été publié il y a dix ou quinze ans que lorsque elle s’était sentie prête à évoquer son expérience, c’était dans les années 1960 et qu’à ce moment-là, tout le monde parlait d’Auschwitz et des camps. Et qui était-elle pour raconter son histoire ? Même si sa famille avait été brutalement assassinée et qu’elle était dans la résistance, à Bialystok, en train de faire passer au grand jour des fusils donnés par des nazis secrètement anti-nazis et qu’elle remettait aux partisans des Russes, sa situation n’avait pas été si terrible en comparaison avec ce que d’autres avaient vécu. Elle ne parvenait pas à raconter son histoire, qu’elle réprimait, parce qu’elle se sentait coupable de n’avoir pas été à Auschwitz.

Et il y a quelqu’un comme [la passeuse] Bela Hazan qui a fini emprisonnée à Auschwitz en tant que Polonaise [sa couverture ne devait jamais être percée à jour], ce qui a entraîné son lot de complications et de difficultés personnelles. Il semble qu’après la guerre, elle n’ait jamais cherché véritablement à retrouver (c’est ce que j’ai compris d’après ce que m’a dit son fils) ses camarades du groupe de jeunes Dror [Liberté].

Une réunion de jeunes sionistes à la ferme de formation agricole de Bedzin, pendant la guerre. Chajka Klinger est au centre. (Autorisation : Ghetto Fighters’ House Museum, Photo Archive)

Ces jeunes femmes avaient une cause au nom de laquelle combattre – le peuple juif – mais aucune cause pour laquelle vivre, parce que leurs familles avaient été assassinées. C’est une tension frappante qui se ressent pendant tout le livre.

C’est une idée intéressante… ça rejoint la question liée au « pourquoi ? » du combat. Elles en débattaient aussi. Elles savaient qu’elles n’allaient pas battre les nazis.

Un grand nombre d’entre elles transportaient des pilules de cyanure ou une bombe supplémentaire sur elles dans la forêt. Elles avaient subi un entraînement au suicide, s’il s’avérait nécessaire pour protéger les autres. Elles étaient préparées à la mort. Elles étaient prêtes à mourir – ou, tout du moins, aussi prêtes qu’il est possible de l’être.

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