Il y a de cela près de 3 000 ans, un nouveau type de bâtiment s’est répandu un peu partout en Terre d’Israël et la poterie s’est sensiblement uniformisée alors même que des sites cultuels païens qui existaient depuis des centaines — voire des milliers d’années — ont été détruits et abandonnés.
Ces phénomènes peuvent donner lieu à diverses explications, expliquent l’archéologue Abraham Faust et le spécialiste de la Bible, Zev Farber, avant de préciser qu’une seule de ces explications apporte une réponse à toutes les questions, à savoir la naissance d’une société unifiée sous la férule d’un souverain unique.
Ou pour dire les choses autrement, une monarchie unie comme celle qu’évoque la Bible, adoptée par le peuple d’Israël et de Judée au début de l’âge du fer, dirigée par les rois Saül, David et Salomon.
« La Bible dit qu’Israël a décidé de changer de stratégie pour se donner un roi au Xe siècle », rappelle au Times of Israel Farber, qui est rédacteur en chef à l’Academic Torah Institute. « Se sont-ils mis d’accord sur un nom ? Quelqu’un s’est-il imposé ? C’est là un niveau de détail qui nous échappe. »
« Les détails ne sont pas le plus intéressant », ajoute-t-il. « Peu importe qu’ils aient été trois [rois], deux ou cinq. L’important est que ce que dit la Bible à propos du Xe siècle semble correspondre aux données physiques effectives de ce Xe siècle. »
Dans « The Bible’s First Kings – Uncovering the Story of Saul, David, and Solomon [NDLT : Les premiers rois de la Bible – À la découverte de l’histoire de Saül, David et Salomon ] », publié cette année par Cambridge University Press, Farber et Faust, qui fait partie du département d’histoire générale de l’université Bar-Ilan, racontent l’émergence d’un royaume prospère dans les hautes terres du sud du Levant au Xe siècle avant notre ère.
Le livre brasse archéologie, anthropologie et études bibliques pour soutenir la thèse selon laquelle le royaume a bel et bien existé et que les découvertes de terrain en apportent la preuve — même si elles ne portent pas forcément sur les monarques en question. Et il contient « une énorme quantité de données », souligne Faust.
Faute de preuve directe de l’existence du roi David, de son prédécesseur Saül ou de son héritier Salomon, ni même du récit biblique de leur domination sur un royaume en expansion des collines de Judée jusqu’en Samarie ou en Galilée, les chercheurs se sont longtemps demandé si la Monarchie Unie citée par la Bible correspondait à une réalité historique.
Dans les années 1990, des chercheurs sont revenus sur la datation de vestiges monumentaux jusqu’alors datés de la période concernée pour les situer plus tardivement dans le temps, ce qui a amené les chercheurs à en conclure que la puissante Monarchie Unie et ses souverains légendaires étaient sans doute des mythes fondateurs recréés du temps des des rois israélites postérieurs et non des faits historiques avérés.
Grâce à de récentes découvertes et des datations au carbone 14, Faust et Farber entendent remettre l’idée de monarchie à une place de choix. Le débat est loin d’être tranché, les universitaires continuant de débattre à la fois de l’exactitude des dates et de la manière d’interpréter les différentes preuves. Comme par exemple avec Khirbet Qeiyafa, une colonie vieille de 3 000 ans située à quelque 25 kilomètres au sud-ouest de Jérusalem et en laquelle nombre de spécialistes voient la preuve de l’existence d’un royaume. Et ce, alors même que certains archéologues remettent en cause la précision de sa datation – qui la situe au Xe siècle – (le carbone 14 ayant une marge d’erreur de l’ordre de plusieurs dizaines d’années) voire sa nature-même de site israélite ancien.
Compte tenu de ce débat universitaire qui s’est affranchi des strictes limites du monde académique pour susciter un véritable engouement populaire, Faust et Farber expliquent avoir voulu faire un ouvrage accessible au grand public et attrayant, tout en intéressant les universitaires.
« J’espère que les lecteurs prendront conscience que cette histoire est très intéressante, avec toutes ces nouvelles données et idées qui émergent continuellement pour façonner notre compréhension du passé », explique Faust, aux côtés de Farber lors d’une interview vidéo. « Je crois surtout que ce livre démontre l’existence d’une vie politique dans les Hautes Terres et aussi que la Bible a encore beaucoup de choses à nous apprendre. »
L’interview qui suit a été légèrement remaniée dans un souci de clarté et de concision.
Times of Israel : Quel est le but de ce livre ?
Abraham Faust : Depuis les années 1990, l’historicité de ce que l’on appelle généralement la Monarchie Unie, ou le royaume de David et Salomon, fait l’objet d’un débat houleux et sans fin. Ce livre a pour ambition d’intégrer une grande quantité de données et d’améliorer notre perception de l’histoire réelle, celle qui se trouve derrière l’histoire biblique, grâce à l’archéologie, l’anthropologie et une lecture critique des textes bibliques. Cette vision d’ensemble est le fruit de nombreux petits schémas ou questions : et bien qu’il puisse parfois y avoir plusieurs réponses à une question, l’une des forces de notre scénario est que toutes les réponses aux questions sont cohérentes avec le cadre plus large, qui est celui de l’émergence d’un royaume dans les hautes terres [de la Terre d’Israël] et l’expansion de ce royaume.
Zev Farber : Ce que j’aime dans ce livre, c’est qu’il ne cherche pas seulement à dire s’il y a eu ou non une monarchie unie – selon nous, la réponse est oui -, mais qu’il revient sur ce qui a fait d’Israël un pays. Dans les textes bibliques, on a l’histoire mythique d’un peuple d’Israël pleinement formé marchant hors d’Égypte, accomplissant des miracles et rentrant sur [ses terres].
[Dans ce récit,] il n’y a rien de bien nouveau sur Saül, David et Salomon. Ce que nous montrons, en revanche, c’est que c’est précisément ce qui s’est passé dans les hautes terres qui a conduit au développement d’une identité nationale à des fins d’auto-protection. Cette période n’est pas seulement l’âge d’or de l’histoire d’Israël, c’est aussi une période à l’origine d’une d’identité nouvelle.
De votre point de vue, quel est le sens du débat sur l’historicité de la Monarchie Unie ?
Farber : Si on consulte un livre d’histoire biblique lambda des années 1950 ou 1960, on y lit l’opinion générale de l’époque, à savoir que l’histoire biblique d’Abraham a, dans une certaine mesure, une réalité historique. Dans les années 1970, les chercheurs ont commencé à soutenir que les récits des patriarches manquaient de fondement historique avant de les reléguer au rang de mythes. Peu de temps après, ils ont fait de même pour l’Exode, en soulignant l’absence de preuves de l’esclavage en Égypte, puis pour la conquête d’Israël [par Josué], même si la conquête avait déjà été remise en question par le passé. Il ne restait plus que la monarchie de Saül, David et Salomon. Car après cela, il existe des repères archéologiques et des sources qui parlent des Israélites.
Faust : Jusqu’aux années 1990, la grande majorité des chercheurs considéraient l’existence de la Monarchie Unie au Xe siècle avant notre ère comme une donnée. C’est alors qu’un petit groupe de spécialistes de la Bible, connus sous le nom de « révisionnistes », a commencé à la remettre en question. Dans un premier temps, les archéologues ont rejeté cet argument jugé peu sérieux, mais qui a suscité de nombreux débats, lesquels se sont intensifiés avec l’introduction en archéologie d’un nouveau concept chronologique, celui de « chronologie basse ».
Dans les années 1990, certains archéologues ont laissé entendre qu’il convenait en fait de dater du IXe siècle des découvertes majeures jusque-là attribuées au Xe siècle avant notre ère. Et ce, alors même qu’il existait une couche de destruction visible dans de nombreuses villes, aux environs de 1000 ans avant notre ère, associée à David, ainsi que des villes fortifiées et des palais associés à Salomon. Les tenants de la chronologie basse en ont conclu qu’il n’existait aucune preuve archéologique compatible avec la Monarchie Unie. Les discussions d’aujourd’hui sont en grande partie le produit du débat sur la chronologie basse.
Par ailleurs, la datation au carbone 14 a, en partie, apporté des réponses à la question de la datation, comparé aux précédentes méthodes telles que la typologie de la poterie, qui reposent sur l’interprétation.
Faust : Le début de la chronologie basse ne portait pas sur la Monarchie Unie mais sur les Philistins, les chercheurs ayant remarqué que la poterie philistine de la première moitié du XIIe siècle était absente de sites comme Lacchis, que l’on croyait détruits au milieu du XIIe siècle, voire dans sa seconde moitié.
Ils en conclurent que les Philistins n’étaient apparus qu’à la fin du XIIe siècle, ce qui les conduisit à repousser tout le reste de la chronologie. La plupart des chercheurs ne sont pas d’accord avec le principe de chronologie basse.
Depuis, des centaines d’échantillons ont été datés grâce au carbone 14 et la plupart des chercheurs estiment que cela confirme peu ou prou la chronologie initiale. Par exemple, la destruction traditionnellement associée à David ne s’est pas produite en 1000 avant notre ère, mais en 980 ou 970 avant notre ère, ce qui reste compatible avec la Monarchie Unie mais pas la chronologie basse. Certains tenants de la chronologie basse se sont d’ailleurs rétractés plus ou moins franchement.
En quoi la chronologie basse a-t-elle influencé la recherche biblique ?
Farber : La chronologie basse a eu une influence importante sur beaucoup de personnes, pour la plupart non archéologues, de craindre de paraître naïfs. Ils sont partis du principe que si une certaine archéologie suggérait qu’il n’avait jamais existé de royaume de David ou de Salomon, alors il convenait de l’accepter comme tel et de travailler dans ce cadre-là. Par exemple, le livre de Samuel, conçu à partir des récits concernant Saul, était considéré comme contenant un grand nombre d’informations fondamentales fiables, sur le plan historique, et rédigé très tôt.
Les chercheurs l’ont daté postérieurement, estimant ne pas pouvoir contester la parole des archéologues. Je pense qu’il existe une certaine tendance à se montrer sceptique.
Pensez-vous que l’idéologie ou des considérations politiques et religieuses influencent le débat ?
Faust : Les sciences humaines et sociales ne sont pas des sciences exactes. En ce sens, il y a toujours des parti-pris. Certains peuvent être idéologiques ou religieux. Beaucoup sont personnels, et existent aussi dans les sciences dites dures. Le lien entre l’archéologie et des idéologies telles que le nationalisme ou l’impérialisme est connu depuis de nombreuses années. Nous avons tous des préjugés.
Nous devons tout faire pour les tenir à distance. A condition d’être très clair sur les données et la méthode d’interprétation, il est possible de surmonter ces différences ou, tout du moins, de délimiter les lignes de désaccord. La plupart des chercheurs laissent les données dicter leur interprétation. Ils peuvent privilégier une interprétation plutôt qu’une autre, mais ils ne vont pas volontairement ignorer des données.
Farber : Je pense qu’une petite partie des chercheurs ont une vision un peu fondamentaliste, désireux de prouver à tout prix ce qui se trouve dans la Bible ou au contraire de tout brûler, que ce soit sous l’effet d’un scepticisme extrême, d’opinions politiques personnelles ou d’un sentiment anti-israélien. Malgré tout, je demeure convaincu que c’est un groupe marginal et peu influent, même s’il fait parfois la une du fait de ses propos choquants.
Vous avez dit que le livre contenait une grande quantité de données. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Faust : Nous examinons la transition entre l’âge du fer I [traditionnellement daté de 1200-1000 avant notre ère], la période précédant la monarchie, et le Xe siècle, et nous soulignons de nombreux changements.
Par exemple, il existe une forme de maison très connue [à l’âge du fer], la maison à quatre pièces [une longue maison composée de quatre espaces principaux]. Ce que nous soulignons dans le livre, c’est qu’à l’âge du fer I, la forme classique de la maison n’est pas encore établie. Le prototype de cette structure apparait dans quelques régions, mais au Xe siècle, la forme classique se répand dans tout le pays. Nous pensons que cette forme [de maison] a été adoptée par le pouvoir politique dans les Hautes Terres. À Tel ‘Eton, un site que j’ai fouillé et pour lequel nous avons des datations au carbone 14, au début du Xe siècle, quelqu’un a nivelé le sommet du tertre et construit une maison de 230 mètres carrés en utilisant des matériaux de construction de grande qualité. Nous retrouvons ce même type de maison sur plusieurs sites des hautes terres du Neguev, ainsi qu’à Feynan [dans l’actuelle Jordanie], l’un des centres de production de cuivre.
Nous avons observé un autre changement, avec la fin de traditions cultuelles anciennes, du fait de divergences de traditions israélites. Par exemple, à Megiddo, sur une partie du tertre, plusieurs temples se dressaient depuis des millénaires. Le site fut détruit au début du Xe siècle, et lors de sa reconstruction, pour la première fois, il n’y eut pas de temple. Il y a quelque chose de similaire à Tel Qasile [près de la rivière Yarkon, dans le centre d’Israël], sans doute aussi à Beit Shean et ailleurs. Pour autant que nous le sachions, durant l’âge du fer II, il y avait très peu de temples en Israël et en Judée. Lorsque [la Monarchie Unie] s’est étendue, elle a détruit les temples préexistants et ne les a pas reconstruits.
En outre, à l’âge du fer I, il existait des traditions locales très spécifiques en matière de poterie en plus de poteries courantes, un peu partout dans la région, comme les pots de cuisson. Toutes ces traditions locales ont disparu au Xe siècle. Il s’est passé quelque chose qui a abouti à uniformiser le style des poteries.
Nous voyons dans [ces changements] le signe patent de l’expansion de la monarchie unie.
Farber : Quand on parle de Bible et d’histoire, il y a forcément des choses qui ne peuvent pas être étudiées. Impossible de savoir si Abraham a eu une conversation avec quelqu’un en particulier, mais la Bible offre un cadre historique qui fait l’objet d’études. Ce que nous avons commencé à démontrer, c’est que même si la Bible ne parlait pas d’un royaume fondé au Xe siècle, qui a prospéré avant de se diviser, les données archéologiques s’expliquent mieux par l’idée qu’au Xe siècle, une entité politique est apparue. Le cadre général que confère la Bible à propos du Xe siècle semble correspondre aux données physiques de ce siècle.
Y a-t-il des sites archéologiques ou des zones spécifiques que vous avez étudiés ?
Faust : Nous passons en revue un grand nombre de sites dans notre livre.
À commencer par Khirbet Qeiyafa [dans la vallée d’Elah]. Ce site fait l’objet d’intenses débats depuis une quinzaine d’années. Stratégiquement parlant, elle n’est pas bien située car elle se trouve sur une petite colline, dominée par des zones plus vastes, à commencer la plaine côtière. Nous pensons que c’était intentionnel, car les Philistins étaient encore puissants à l’époque et [les Israélites] ne voulaient ni les agacer ni les forcer à riposter. Mais en travaillant sur la question, nous nous sommes aperçus qu’il y avait plus.
Selon la Bible, David, qui présentait une menace politique pour Saül, se rendait dans la vallée d’Elah, jusqu’à Adullam et Keilah dans la partie haute du territoire et jusqu’à Gath philistin dans la partie basse. En y construisant une forteresse, Saül pouvait non seulement empiéter sur la Shéfela [les contreforts judéens du centre d’Israël], officiellement contrôlée par les Philistins, ses ennemis, mais aussi empêcher des groupes comme celui de David de contacter les Philistins. Quand on considère Khirbet Qeiyafa sur le plan historique, sa position réelle fait sens.
Farber : Cela aide à résoudre un des problèmes majeurs des érudits bibliques critiques. Si l’on ne prend pas la Bible comme une source historique, on se demande toujours pour quelle raison, une fois la famille de Saül tuée lors d’une bataille contre les Philistins, David ne se fait pas passer pour le gendre de Saül, ou le meilleur ami de [son fils] Jonathan, et pour quelle raison la Bible garde tellement d’histoires sur les tentatives de Saül pour le tuer. Du point de vue de la réputation de David, la meilleure chose à faire était de mettre en avant sa relation avec Saul. Mais [en regardant Khirbet Qeiyafa], on réalise que le désir de Saül de tuer David est en fait le cœur historique de tout ce récit. Ce site est la preuve physique que Saül a tenté d’aller vers le sud, à la poursuite de David, comme ce que racontent toutes les histoires de la Bible.
Y a-t-il un autre site important qui explique ce qui s’est passé au Xe siècle ?
Faust : La Sharon – ligne côtière centrale d’Israël – est aujourd’hui la partie la plus densément peuplée du pays alors que dans l’Antiquité, c’était une région marginale à cause de ses marais et de son environnement difficile. À certaines époques, il n’y a eu là aucune implantation humaine ou presque et à d’autres, bien davantage. À l’âge du fer I, il y avait quelques centres de vie et au Xe siècle, ils connurent leur apogée, alors que plus tard, pendant la majeure partie de l’âge du fer II, ils ont quasiment disparu. Ce qui pose la question : pour quelle raison ? C’était alors une région isolée, et la seule raison pour laquelle on pouvait s’y intéresser était le commerce. Au Xe siècle, des établissements prospérèrent le long du bassin de la rivière Yarkon, à la limite sud de la Sharon.
Le seul endroit où le Yarkon était susceptible de servir de point de contact avec la mer était une zone limitée dans laquelle se trouvait Jérusalem, car pour les zones plus au sud, il y avait Ashkelon et Gaza, et plus au nord, Dor.
Au Xe siècle, Jérusalem était la seule à pouvoir bénéficier de cet accès à la côte. Plus tard, lorsque le royaume a été divisé entre Israël au nord et la Judée au sud, le Yarkon est resté sous contrôle du royaume du nord, qui n’en avait pas besoin pour accéder à la mer, alors que le royaume de Judée [et sa capitale Jérusalem] ne pouvaient pas l’utiliser, ce qui a fait que les sites ont décliné.
Fait intéressant, la Sharon est rarement mentionnée dans la Bible mais lorsqu’elle l’est – même a posteriori -, elle fait référence à l’époque de David et Salomon, donc au Xe siècle, du temps de la prospérité de la région.
Ce livre contient-il tout ce que vous aviez à dire sur la Monarchie Unie ou y a-t-il de nouvelles études à venir sur la question ?
Faust : En archéologie, nous avons constamment accès à de nouvelles données, et à chaque nouvelle fouille, on fait en sorte de voir si cela s’intègre et comment. Si ce livre avait été écrit aujourd’hui, il comprendrait des éléments supplémentaires, par exemple des études nouvelles et intéressantes dans le Neguev, dont les résultats sont très pertinents pour notre analyse. Le travail ne s’arrête pas là.
la Communauté du Times of Israël !
