Tchernobyl : une femme médecin ukrainienne se souvient du lendemain du désastre
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  • Un travailleur en habit de protection jette des cagettes de légumes contaminées dans une décharge de  Berlin-Wannsee, quelques jours après la catastrophe de Tchernobyl, le 9 mai 1986. (Crédit : AP Photo/Rainer Klostermeier/str)[
    Un travailleur en habit de protection jette des cagettes de légumes contaminées dans une décharge de Berlin-Wannsee, quelques jours après la catastrophe de Tchernobyl, le 9 mai 1986. (Crédit : AP Photo/Rainer Klostermeier/str)[
  • Alla Shapiro (AP et Autorisation)
    Alla Shapiro (AP et Autorisation)
  • Un technicien contrôle l'eau dans un ruisseau de Kiev pour surveiller son niveau de radioactivité après la catastrophe de Tchernobyl, le 9 mai 1986. (Crédit : AP Photo/Boris Yurchenko/pool)
    Un technicien contrôle l'eau dans un ruisseau de Kiev pour surveiller son niveau de radioactivité après la catastrophe de Tchernobyl, le 9 mai 1986. (Crédit : AP Photo/Boris Yurchenko/pool)

Tchernobyl : une femme médecin ukrainienne se souvient du lendemain du désastre

Le nouveau livre d’Alla Shapiro raconte son parcours – depuis la catastrophe nucléaire dont c’est le 35e anniversaire à son travail d’étude sur les radiations pour la FDA, aux USA

La docteure Alla Shapiro se trouvait à Kiev quand ont eu lieu les explosions survenues dans le réacteur numéro 4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl, le 26 avril 1986, il y a tout juste 35 ans. Cette jeune femme médecin, spécialisée dans la pédiatrie et dans l’hématologie, avait été immédiatement sollicitée pour examiner et soigner les centaines d’enfants qui avaient alors afflué aux portes de son hôpital, accompagnés de parents paniqués.

Tchernobyl avait été la pire catastrophe nucléaire de toute l’Histoire.

Jusqu’à 30 % des 190 tonnes-métriques d’uranium qui se trouvaient dans la centrale nucléaire s’étaient répandus dans l’atmosphère. L’Ukraine et la Biélorussie voisine avaient été les pays les plus touchés par les émissions radioactives, mais la contamination avait été également détectée dans d’autres régions de l’Union soviétique et à travers tout le nord de l’Europe. Le gouvernement soviétique avait finalement procédé à l’évacuation de 335 000 personnes, établissant une « zone d’exclusion » dans un périmètre de 30 kilomètres autour du réacteur. Selon les estimations, le secteur devrait rester impropre à la vie humaine pendant encore des dizaines de milliers d’années.

Shapiro avait été finalement envoyée dans d’autres dispensaires situés dans les régions ukrainiennes affectées par la catastrophe. Ce qu’elle a fait avec courage, sans avoir jamais suivi aucune formation sur la manière de traiter les répercussions en termes de santé consécutives à l’exposition aux radiations, et sans équipement de protection.

Pire encore, les autorités avaient interdit à Shapiro et à ses collègues de faire des recherches dans les livres de médecine et dans les journaux pour y trouver des conseils sur lesquels s’appuyer. Tous les ouvrages contenant le mot « radiation » avaient disparu des rayonnages de la principale bibliothèque de médecine, à Kiev. Le gouvernement, qui avait imposé à l’époque un embargo médiatique sur la catastrophe – il devait briser le silence seulement dix jours après le désastre de Tchernobyl – maintenait que moins le public en saurait, moins il y aurait lieu de s’adonner à la panique. Les médecins qui avaient osé défier cette approche avaient été menacés d’une perte définitive de leur emploi.

« Doctor on Call: Chernobyl Responder, Jewish Refugee, Radiation Expert », le livre écrit par la docteure Alla Shapiro (Crédit : Mandel Vilar Press)

Au cours d’un entretien récent, Shapiro confie au Times of Israel avoir appris mieux que quiconque que « ne pas dire la vérité et ne pas partager des informations scientifiques avec les médecins et le public, cela peut potentiellement entraîner des conséquences dangereuses et parfois même meurtrières ».

Shapiro raconte son expérience vécue dans le sillage immédiat de la catastrophe de Tchernobyl dans une nouvelle autobiographie publiée en anglais, Doctor on Call: Chernobyl Responder, Jewish Refugee, Radiation Expert, qui sera à découvrir dans les librairies le 27 avril.

Le titre fait aussi référence à l’émigration de Shapiro, aux côtés de sa famille, lorsqu’elle avait quitté l’URSS pour les États-Unis en 1989. Il narre aussi les 20 années passées depuis lors à travailler au développement d’antidotes et de protocoles à appliquer dans les cas d’exposition aux radiations, une carrière passée au CTECS, le bureau de coordination d’urgence et de contre-terrorisme au sein de la FDA. Shapiro n’avait pas initialement envisagé une carrière de chercheuse – et certainement pas une carrière qui se concentrerait sur la recherche sur les radiations nucléaires – mais les événements du 26 avril 1986 devaient changer définitivement le cours de sa vie.

Elle n’est pas sortie indemne de cette expérience : Il y a une décennie, Shapiro, 66 ans, a appris qu’elle souffrait d’un cancer du côlon qui aurait résulté de son exposition aux émissions radioactives auxquelles elle avait été soumise en Ukraine. Aujourd’hui en bonne santé et à la retraite depuis la fin de l’année 2019, elle reste aussi active qu’auparavant, travaillant sur des projets de recherche variés et offrant ses services de consultante à une firme pharmaceutique.

Rapidement après sa retraite, Shapiro, qui vit à Bethesda, dans le Maryland, a été aussi chargée par Vanity Fair d’analyser des scènes de la mini-série « Tchernobyl » diffusée sur HBO en 2019. Cette vidéo de Fact-checking a été regardée plus de 8 millions de fois sur YouTube.

Au cours de notre entretien, le Times of Israel a demandé à Shapiro quels sont les effets somatiques et psychologiques résultant d’une exposition aux radiations, avant d’évoquer les avancées réalisées pour contrer les émissions radioactives dans le domaine médical. Le ToI a aussi voulu savoir si elle pensait que les États-Unis étaient aujourd’hui mieux préparés à faire face à une catastrophe nucléaire qu’ils ne l’ont été pour affronter la pandémie de COVID-19.

Cela fait plaisir de savoir que vous avez guéri de votre cancer, une décennie après le diagnostic et après avoir suivi un traitement lourd. Comment pouvez-vous avoir la certitude que votre cancer a été directement imputable à votre exposition à des radiations à Kiev ?

On m’a fait un test génétique pour le cancer du côlon, et il a été négatif. Donc, en ce qui me concerne, l’hypothèse la plus probable – elle est fondée sur les connaissances et sur les données médicales – est qu’il a été causé par une exposition à la radioactivité.

Il y a un grand nombre d’incertitudes concernant certains cancers mais, si on regarde les publications médicales, il y a indubitablement eu une augmentation du nombre de cancers du côlon.

Dans les quatre régions d’Ukraine qui ont été particulièrement touchées par les émissions radioactives, il y a eu des analyses sur la base du nombre de cancers du côlon, de l’estomac et autres qui ont été enregistrés. C’est à Kiev – là où je vivais – qu’il y a eu le plus grand nombre de cancers du côlon.

Cette vue aérienne de 1986 de la centrale nucléaire de Tchernobyl montre les dommages causés par une explosion et un incendie dans le réacteur 4, le 26 avril 1986, qui a rejeté de grandes quantités de matières radioactives dans l’atmosphère. Seuls trois photographes de Tass ont été autorisés à entrer – Volodymyr Repik, qui a pris cette photographie, Igor Kostin et Valery Zufarov. Repik et Zufarov sont morts plus tard de maladies liées aux radiations et Kostin en a souffert pendant des décennies avant de mourir dans un accident de voiture en 2015. (AP Photo/Volodymyr Repik)

Quels sont les autres effets somatiques qui ont résulté à l’exposition aux radiations suite à la catastrophe de Tchernobyl ?

Il y a encore un débat sur certaines de ces conséquences en termes de pathologies. On peut expliquer de nombreuses choses mais on reste encore dans l’ombre concernant d’autres.

Le cancer de la thyroïde, statistiquement, a connu une augmentation spectaculaire chez les femmes et plus particulièrement chez les enfants. C’est l’un des effets à long-terme les plus communs de l’exposition aux radiations. Et cela s’explique scientifiquement. Il n’y a pas de débat là-dessus.

Il n’y a pas de consensus sur l’effet de la radioactivité sur les différences en termes de QI des enfants qui n’étaient pas encore nés au moment de la catastrophe, quand ils sont arrivés à un âge courant entre 7 et 10 ans. Il n’y a pas de consensus non plus sur les leucémies infantiles, mais il y a en revanche un consensus sur les taux plus élevés de leucémie – et de cancer du sein – chez les liquidateurs [Ces gens amenés de toute l’Union soviétique pour mener les opérations de nettoyage après le désastre.]

Nous avons également constaté une hausse du nombre de cancers de la vessie parmi ceux qui habitaient Kiev à l’époque – particulièrement chez les hommes.

La médaille remise aux liquidateurs qui avaient nettoyé les abords du réacteur nucléaire qui avait explosé pendant la catastrophe de Tchernobyl, en 1986. (Crédit : Staffan Vilcans, Domaine public, via Wikimedia Commons)

Ces cancers sont-ils apparus immédiatement après la catastrophe ou seulement plus tard ?

Il n’y a rien eu de notable les premières années puis, six ou huit ans après, le nombre de cancers de la thyroïde a commenté à augmenter. C’est le tout premier à avoir connu une hausse aussi spectaculaire. Il y a eu un pic quinze ans après, et les chiffres se sont stabilisés. Les dernières données datent de 2017 et les chiffres y sont encore élevés.

S’est-on intéressé à l’impact psychologique de la catastrophe ?

Les effets psychologiques n’ont pas été pris au sérieux, dès le début… Pendant des années, aucune attention n’a été prêtée au syndrome de stress post-traumatique (SSPT). La première fois que j’en ai entendu parler, c’était en 2005, quand l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) avait organisé une réunion importante au cours de laquelle il avait été dit que la catastrophe de Tchernobyl avait entraîné les pires de formes de SPPT à avoir été connues, et que les effets à long-terme pouvaient éternellement durer. C’est là qu’on a commencé à porter de l’intérêt à cette question – très, très tardivement. Les soupçons avaient été croissants au fil des années mais les premières données officielles ne datent que de 2005.

Israël est une source de données très fiable à ce sujet. Beaucoup de gens sont partis en Israël après Tchernobyl. Ceux qui ont accepté de prendre part à des études ont été placés dans différents groupes selon leur région d’origine, et ils ont été examinés en termes de syndrome de stress post-traumatique, d’anxiété et de dépression.

Alla Shapiro (à gauche) au cours de sa première année de médecine à Kiev, en 1971. (Autorisation)

Vous et vos collègues n’étiez pas formés à prendre en charge les personnes exposées aux radiations lors de Tchernobyl. Les médecins américains étaient-ils mieux préparés à ça, à l’époque ?

Malheureusement, aux États-Unis, cela n’était pas mieux en ce qui concerne les connaissances, la formation et l’éducation. Encore aujourd’hui, je suis sidérée quand je me retrouve en contact avec des médecins des services d’urgence. Il ne leur vient même pas à l’esprit que tel ou tel symptôme puisse être entraîné par des radiations.

Quelles sont les menaces que doivent affronter les populations, aux États-Unis et ailleurs, en termes de radiations nucléaires ?

Les radiations qui surviennent d’une centrale nucléaire ou d’une bombe sale, comme celles qui sont utilisées par les terroristes, entraînent majoritairement la panique ou des blessures physiques, mais pas beaucoup de radioactivité.

Mais le principal scénario sur lequel se penchent ceux qui, parmi nous, travaillent pour le gouvernement américain est un scénario dans lequel une bombe nucléaire de dix kilotonnes exploserait dans l’une des plus grandes villes des États-Unis. Dans ce cas, les émissions radioactives seraient extrêmes et très élevées en un délai court.

Comment se préparent les États-Unis dans l’éventualité d’une telle situation ?

Nous sommes bien mieux préparés qu’il y a 30 ans. Nous comprenons bien mieux ce qu’il faudrait faire. Nous nous prêtons régulièrement à des exercices de simulation… Le groupe auquel j’appartenais développe des antidotes au niveau médical qui vont directement dans la Réserve nationale stratégique (SNS). Nous avons une grande quantité, en termes d’approvisionnement, d’iodure de potassium (qui protège la glande thyroïde face aux radiations) et d’autres médicaments, ainsi que des protocoles qui sont mis à la disposition de tous.

Je ne recommande pas d’aller sur internet pour acheter de l’iodure de potassium. Tout doit passer tout de même par le biais des médecins et des scientifiques. Les informations ne doivent pas être livrées par les politiciens. S’il faut faire quelque chose, ce sont les personnels médicaux qui doivent être chargés d’orienter le public.

Un médecin examine un garçon qui a été évacué de la zone sinistrée de Tchernobyl vers Artek, le 14 juin 1986. (AP Photo)

Combien y a-t-il d’antidotes contre les émissions radioactives au
SNS ?

Chez nous, sept médicaments ont été approuvés jusqu’à présent par la FDA. Il y a l’iodure de potassium pour protéger la thyroïde. Il y a le Leukine, un médicament qui était utilisé en oncologie. Les médicaments qui ont été approuvés, dans le passé, pour traiter la neutropénie entraînée par le cancer et la chimiothérapie se trouvent dorénavant dans la réserve, et ils pourraient être utilisés pour les patients dont la numération globulaire est basse en raison d’un syndrome de radiation aiguë (ARS). Un grand nombre de médicaments sont actuellement en cours de développement comme le Genistein (j’en parle dans mon livre) qui n’a pas été approuvé, mais qui est en phase deux de développement et qui devrait servir dans les cas d’ARS. Des doses de ce médicament sont utilisées dans des essais cliniques chez des patients suivant une radiothérapie pour soigner le cancer du poumon, dans le but de protéger les tissus sains.

Au regard ce que qui a été observé en termes de politisation de la réponse à la pandémie de COVID-19 aux Etats-Unis, craignez-vous que la même chose puisse survenir dans le cas d’une catastrophe nucléaire ?

Nous ne savions rien sur ce virus, et tout était nouveau et se découvre encore au jour le jour. Ce qui n’est pas le cas avec les radiations, que nous connaissons bien. Nous avons des données sur les explosions nucléaires qui ont eu lieu à Hiroshima, à Tchernobyl et à Fukushima. Il faut simplement que nous soyons très organisés et que nous mettions en place des systèmes de réponse.

Avec la COVID-19, les avis sont partagés et tout le monde tente d’avancer des études différentes, parfois sans même attendre les résultats et les analyses. Les médias posent, eux aussi, un problème, en relayant des histoires dès qu’elles apparaissent et en refusant d’attendre d’avoir des informations réellement confirmées.

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