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De gauche à droite : David Studwell, Maria Habeeb, Netanel Ballaishe et Hassan Nazari-Robati dans une scène de 'Abraham's Land', une comédie musicale originale sur le conflit israélo-palestinien, diffusée en ligne jusqu'au 12 décembre 2021. (Ben Kerns/ via JTA)
De gauche à droite : David Studwell, Maria Habeeb, Netanel Ballaishe et Hassan Nazari-Robati dans une scène de 'Abraham's Land', une comédie musicale originale sur le conflit israélo-palestinien, diffusée en ligne jusqu'au 12 décembre 2021. (Ben Kerns/ via JTA)

Théâtre: comment une pièce censée rassembler a perdu le soutien des Palestiniens

Alors qu’une nouvelle adaptation de « La terre d’Abraham » est diffusée en ligne jusqu’au 12 décembre, les partenaires palestiniens ont retiré leur soutien à la production

JTA – Lorsque la dramaturge et directrice de théâtre Lauren Goldman Marshall, basée à Seattle, a mis en scène sa comédie musicale originale sur le conflit israélo-palestinien en 1991, elle s’était récemment embarquée dans un voyage de découverte de soi provoqué par la première Intifada. En travaillant avec des partenaires palestiniens, elle a produit un spectacle sincère destiné à célébrer le fait de « voir l’autre ».

Trente ans plus tard, ce spectacle, « La terre d’Abraham », a été repris pour une nouvelle génération. Une nouvelle adaptation a été mise en scène à Seattle cet été, et une version filmée est diffusée gratuitement en ligne jusqu’au 12 décembre.

Mais beaucoup de choses ont changé au cours des décennies écoulées, de la trajectoire des efforts de paix aux sentiments des Juifs américains, en passant par les idées du monde du théâtre sur ce qui constitue une représentation significative sur scène.

Aujourd’hui, plusieurs Palestiniens qui avaient participé à la première mise en scène, dont le co-auteur de la pièce, se sont retirés du projet. Ils affirment que les producteurs juifs n’ont pas tenu compte de leurs préoccupations concernant la représentation et un récit qu’ils ont perçu comme raciste.

« Cette pièce a nui aux Palestiniens tant sur le plan politique que sur le plan interpersonnel au cours de ses 30 ans d’existence », peut-on lire dans une lettre ouverte rédigée par des Palestiniens qui ont participé à des lectures du spectacle. « Cette production et ceux qui sont derrière elle ne peuvent pas continuer à exploiter nos communautés ».

Au moins un groupe juif a également reconsidéré son soutien à la production au vu du tollé public : Kadima Reconstructionist Community, une congrégation de la région de Seattle, a retiré son soutien à « La terre d’Abraham » suite à la lettre ouverte.

D’autres anciens collaborateurs affirment que le spectacle n’a plus rien à apprendre à personne.

« La pièce est dépassée », a déclaré aujourd’hui à propos de « La terre d’Abraham » la dramaturge américano-palestinienne Hanna Eady, qui a co-écrit le spectacle original avec Goldman Marshall. « Cela n’a rien à voir avec ce qui se passe ici, ou ce qui se passe depuis la première Intifada – rien ».

« La terre d’Abraham » a été initialement inspirée par la réaction de Goldman Marshall à la première Intifada à la fin des années 1980, au cours de laquelle elle a reconsidéré sa propre relation avec Israël en tant que juive américaine. Elle s’est rendue en Israël, a séjourné dans un camp de réfugiés palestiniens et a tenu une conversation avec des soldats israéliens qui se débattaient avec leur rôle dans le maintien de la présence israélienne en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.

Lauren Goldman Marshall, l’auteur de la pièce « La terre d’Abraham », a déclaré que son intention était « d’ouvrir le dialogue ». (Lauren Goldman Marshall// via JTA)

« Je pensais qu’il y avait un oppresseur et un opprimé, et que les Palestiniens vivaient sous une occupation très dure et brutale », a déclaré Lauren Goldman Marshall à la Jewish Telegraphic Agency.

Elle voulait aider d’autres Juifs à comprendre les effets du conflit en cours sur le peuple palestinien.

« J’ai senti que peut-être maintenant les Juifs américains pouvaient entendre cela », a-t-elle dit. « Nous devions ouvrir le dialogue. Si nous ne parlons pas, qui le fera ? »

Dans le spectacle, un soldat israélien nommé Yitzhak tue un homme nommé Ismail, un Palestinien à l’avenir brillant et passionné par la coexistence, lors d’une manifestation pacifique. Hanté par le fantôme d’Ismail, Yitzhak part à la découverte de lui-même pour tenter de surmonter les conséquences de ses actes. Déguisé en Palestinien, il se faufile dans la bande de Gaza et rencontre la famille d’Ismail pour tenter de lui demander pardon.

Une première production de Seattle de « Abraham’s Land », avec Vincent Mancuso dans le rôle de Yitzhak, date de 1992. Le spectacle a subi des révisions depuis, mais ses collaborateurs palestiniens ont déclaré que la nouvelle version conservait des sentiments anti-palestiniens. (Lauren Goldman Marshall/ via JTA)

Lauren Goldman Marshall a collaboré avec Eady et a commencé à travailler sur la pièce avec des participants juifs et palestiniens. Montée pour la première fois en 1991, la production finale reflétait le type d’optimisme axé sur le dialogue qui a défini les années précédant les accords d’Oslo. Si le public pouvait simplement « voir l’humanité de l’autre partie », pensait Goldman Marshall, peut-être cela inspirerait-il des progrès significatifs vers la paix.

En 1999, Goldman Marshall a retravaillé la pièce en collaboration avec les campeurs de Seeds of Peace, une organisation à but non lucratif qui réunit des jeunes américains, israéliens et arabes pour des camps d’été consacrés à la paix. Au camp, certains des chaperons adultes de la délégation israélienne de Seeds of Peace ont estimé que la pièce était « trop pro-palestinienne ». Après des protestations des élèves concernés, la pièce a finalement été jouée, mais après cette brève reprise, Goldman Marshall a mis le scénario de côté.

Au cours des dernières années, la dramaturge a observé l’évolution des conversations autour du conflit israélo-palestinien. Les Juifs américains dans leur ensemble se sont montrés de plus en plus critiques à l’égard des actions d’Israël contre les Palestiniens, se montrant de plus en plus à l’aise avec des mots comme « apartheid » pour décrire la politique du pays à Gaza et en Cisjordanie. Si la communauté juive n’était pas prête pour la pièce lorsqu’elle est sortie dans les années 1990, Goldman Marshall s’est dit qu’elle le serait peut-être prête aujourd’hui.

Le point de vue de Goldman Marshall a également évolué, au point qu’elle a commencé à remettre en question l’ensemble du projet sioniste et la solution à deux États.

Bobbi Ktula, Hersh Powers, Lila Bahng, Hugh MacDonald et Mira Gross-Keck dans la comédie musicale « Abraham’s Land ». (Ben Kerns/via JTA)

« Il est dans l’intérêt des Juifs, moralement et pragmatiquement, de repenser la notion d’Israël en tant qu’État juif », a-t-elle écrit dans une tribune de 2018 pour le Seattle Times après que l’administration Trump a déplacé son ambassade en Israël à Jérusalem, une relocalisation qui a suscité des protestations de la part des Palestiniens et des Juifs libéraux.

Alors, bien qu’elle ait vu dans ce nouveau climat une opportunité d’avoir enfin un public réceptif pour « La terre d’Abraham », Goldman Marshall savait aussi que la pièce devrait être ajustée pour tenir compte de ses propres changements d’opinions politiques.

Elle a commencé à travailler avec Eady sur la mise à jour du script. La pièce se concentrait à l’origine sur Yitzhak et Ismail en tant que personnages imparfaits ayant besoin d’empathie pour l’autre. Mais dans sa nouvelle forme, Ismail comprend l’expérience israélienne, tandis qu’Yitzhak a du mal à accepter son rôle d’occupant.

Lorsque Eady a vu ces changements, il a réagi en disant à Goldman Marshall que son scénario était insultant pour la cause palestinienne. Il s’est notamment opposé à la décision de Goldman Marshall de faire de l’un des personnages palestiniens un kamikaze – une représentation qu’Eady juge à la fois raciste et « nuisible pour beaucoup de Palestiniens ». Après des mois de désaccords, Eady s’est finalement retiré du projet.

« C’est une très mauvaise pièce – depuis le titre jusqu’au tout dernier mot », a-t-il déclaré.

Eady, qui figure toujours sur l’affiche de la reprise en tant que co-auteur original, a déclaré qu’il s’était impliqué dans le projet parce que, dans les années qui ont suivi Oslo, il avait l’impression que l’approche « des deux côtés » de Goldman Marshall était ce qu’il y avait de mieux pour les Palestiniens. Il a déclaré qu’il s’était opposé au traitement des personnages palestiniens à l’époque, mais qu’il pensait que la pièce était sa seule chance d’offrir sa version de l’histoire.

« C’était comme prendre un seau de merde pour un peu de miel au fond », a-t-il déclaré.

La récente vague de soutien à la cause palestinienne, tant au sein de la communauté juive qu’en dehors, a enhardi Eady à exiger davantage de la pièce cette fois-ci. Il a déclaré que son collaborateur de toujours a refusé d’acquiescer.

Goldman Marshall a déclaré qu’elle restait attachée à l’idée que la compréhension de l’autre – une cause qui a perdu la faveur de beaucoup de partisans de la gauche qui soutiennent que cela ne fait que renforcer un statu quo oppressif – est le meilleur moyen de parvenir à la paix.

« J’ai pensé que si je pouvais creuser davantage, rendre les personnages plus tridimensionnels et élargir ma propre compassion, je pourrais peut-être faire bouger plus de cœurs et d’esprits », a-t-elle déclaré.

Après avoir quitté la pièce, Eady a rapidement découvert qu’il n’était pas le seul à être frustré par la pièce et son auteur. Un certain nombre d’autres Palestiniens qui avaient participé ou conseillé la reprise du spectacle ont déclaré que Goldman Marshall avait ignoré leurs préoccupations concernant la représentation des Palestiniens dans « La terre d’Abraham », ou avait exploité leur travail et leurs expériences pour ses propres objectifs.

De gauche à droite : David Studwell, Maria Habeeb, Netanel Ballaishe et Hassan Nazari-Robati dans une scène de ‘Abraham’s Land’, une comédie musicale originale sur le conflit israélo-palestinien, diffusée en ligne jusqu’au 12 décembre 2021. (Ben Kerns/ via JTA)

Le point de rupture pour de nombreux participants palestiniens a été la décision de Goldman Marshall de confier à Netanel Bellaishe, un acteur juif israélien, le rôle d’Ismail, le personnage principal palestinien dont le fantôme hante le personnage israélien.

Depuis les manifestations pour George Floyd l’été dernier, Broadway est en proie à un débat permanent sur les limites de la représentation au théâtre, et les acteurs et les metteurs en scène se sont demandé si les rôles devaient être distribués en fonction de l’origine du personnage, surtout si ces personnages appartiennent à une communauté sous-représentée.

Les participants palestiniens qui ont quitté la pièce ont écrit une lettre, que JTA a pu obtenir, à Goldman Marshall, dans laquelle ils exposent leurs plaintes. Pour eux, il était impensable de faire jouer à Bellaishe, un ancien soldat de l’armée israélienne, le rôle d’un Palestinien tué par un Israélien. Eady compare la décision de Goldman Marshall à celle d’un dramaturge qui décide de faire jouer à un Allemand le rôle d’un Juif dans une pièce sur la Shoah.

La colère suscitée par le casting de Bellaishe n’était pas seulement une question de représentation, ont-ils dit, mais aussi de politique sous-jacente à cette décision. Si Goldman Marshall était prête à faire jouer un Palestinien par un Israélien, contre la volonté des membres de son équipe palestinienne, se souciait-elle vraiment de leur cause ?

Les producteurs de « La terre d’Abraham » ont défendu leur décision d’attribuer le rôle d’Ismail à Bellaishe, affirmant qu’il était l’acteur le plus qualifié pour ce rôle et soulignant l’inclusion de membres palestiniens de l’équipe dans la production.

« En ce qui me concerne, il n’y avait aucune raison de ne pas proposer le rôle à Netanel, car il était clairement le meilleur professionnel pour ce rôle », a déclaré David Grabarkewitz, le réalisateur de la pièce.

Goldman Marshall affirme que si la représentation est importante, les acteurs tirent également profit du fait de jouer des personnages ayant des origines différentes des leurs.

« Je sentais très fortement qu’il était important d’avoir une représentation palestinienne dans le casting », dit-elle. « Mais je ne pense pas que cela signifie que vous devez toujours jouer votre propre camp ».

Mais pour Eady et les autres Palestiniens qui ont quitté le projet, les paroles de Goldman Marshall ne correspondaient pas à ses actes. Falastiniyat, un groupe d’activistes féministes palestiniens de Seattle, a écrit une lettre à Goldman Marshall au nom des participants palestiniens. Dans cette lettre, ils affirment que « lorsque les Palestiniens ont exprimé leurs inquiétudes quant au racisme de la narration, ces réactions ont été ignorées ou carrément justifiées. »

Les acteurs palestiniens ont également déclaré que Goldman Marshall leur demandait régulièrement d’aller au-delà de leur rôle et de donner des conseils sur la culture palestinienne. S’il est normal que les dramaturges sollicitent les suggestions de leurs acteurs, les participants palestiniens affirment que Goldman Marshall les a effectivement transformés en consultants culturels non rémunérés. Plusieurs de ces membres de l’équipe disent qu’on leur a également demandé de partager des histoires personnelles de leur vie sous la présence israélienne en Cisjordanie, que Goldman Marshall a « édité sans consentement » en les utilisant d’une manière qui trahit les histoires originales sans consultation, selon la lettre de Falastiniyat.

Dans un courriel de suivi, Goldman Marshall a déclaré que Falastiniyat n’avait pas fourni de preuves à l’appui de ses affirmations, qui, selon elle, étaient « soit fausses, soit sorties de leur contexte ».

Après la publication de la lettre de Falastiniyat, Kadima a retiré son soutien au projet. La synagogue reconstructionniste a initialement publié un message sur son site web expliquant sa décision, mais l’a depuis retiré ; la congrégation a déclaré à JTA qu’elle révisait son message public sur le projet, mais n’a pas fourni le texte du message original. Diverses autres organisations interconfessionnelles restent impliquées dans le projet.

En fin de compte, bon nombre des acteurs palestiniens qui ont participé aux lectures ont fini par quitter la production, se sentant utilisés et ignorés. Alors que Goldman Marshall pensait faciliter le dialogue et poser des questions difficiles sur le conflit, les participants palestiniens affirment qu’elle a profité de leurs expériences pour légitimer la production.

« Si son but est de convertir les Juifs qui soutiennent l’occupation, ce n’est pas comme ça qu’il faut faire », dit Eady.

Certains groupes et individus palestiniens, dont l’association à but non lucratif Palestine Charity Team, basée à Gaza, et son directeur Alaaeldin Ahmed M. Abusaker, continuent de soutenir la pièce ; l’une de ses représentations estivales était accompagnée d’un discours d’un résident de Gaza et d’un professionnel de la santé publique.

À la fin du spectacle, le protagoniste s’exclame : « Ce n’est pas Israël. Ce n’est pas la Palestine. C’est la terre d’Abraham ». Pour les participants palestiniens qui ont quitté la pièce, cette réplique ignorait leur lutte pour la reconnaissance au profit du concept nébuleux d’empathie de Goldman Marshall. Leur lettre est catégorique : « La terre est et sera toujours la Palestine. »

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