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Des touristes dans un pub de la station balnéaire d'Ayia Napa à Chpre, une île de l'Est de la méditerranée, le 17 juillet 2019. (Crédit : AP/Petros Karadjias)
Des touristes dans un pub de la station balnéaire d'Ayia Napa à Chpre, une île de l'Est de la méditerranée, le 17 juillet 2019. (Crédit : AP/Petros Karadjias)
Le ToI enquête

Trois ans après, l’affaire du viol collectif de Chypre prend une autre tournure

L’adolescente condamnée pour avoir menti sur un viol impliquant des Israéliens a été acquittée. La vérité sur ce qui s’est passé dans cette chambre d’hôtel va-t-elle prévaloir ?

Ricky Ben-David est journaliste au Times of Israël

Quelques mois après avoir porté plainte pour viol en réunion dans le bureau de permanence d’un commissariat situé dans une petite station balnéaire de Chypre, une adolescente britannique avait fait son apparition devant une salle d’audience qui avait été prise d’assaut par les journalistes et par les spécialistes du droit pour répondre devant les juges de « méfait public » – une infraction passible d’une peine de prison allant jusqu’à un an et d’une amende maximale de 1700 dollars.

A l’été 2019 et en l’espace de dix jours, la jeune femme, appelons-la Emma (un pseudonyme, son identité restant protégée) était passée de victime de viol à accusée. Elle avait déclaré qu’un groupe d’Israéliens l’avait violée dans une chambre d’hôtel d’Ayia Napa – notamment un jeune homme avec lequel elle avait auparavant eu des relations sexuelles consenties. La police avait alors arrêté 12 jeunes Israéliens, âgés de 15 à 22 ans, qui avaient nié avoir été impliqués dans un quelconque viol en réunion ou qui avaient affirmé que tout ce qui s’était passé dans l’intimité de la chambre d’hôtel avait été consenti. Emma, avaient-ils dit, avait menti : non, elle n’avait pas été violée.

Quelques jours plus tard, lors d’une interrogatoire musclé mené par la police qui avait duré six heures et en l’absence d’une assistance juridique, Emma avait signé ce qui avait été, devait-elle dire plus tard, une rétractation forcée. Elle reconnaissait ainsi avoir inventé les accusations de viol et s’être prêtée volontairement à des relations sexuelles avec les jeunes hommes présents dans la chambre d’hôtel, ajoutant s’être sentie ensuite « humiliée » et « honteuse » lorsqu’elle avait réalisé avoir été filmée pendant les ébats.

Emma avait été rapidement arrêtée, accusée d’avoir lancé de fausses accusations et elle avait été poursuivie en justice dans un dossier qui passionnera les médias et fera les gros titres dans le monde entier.

Le 31 janvier, plus de deux ans après la condamnation d’Emma à une peine de quatre mois de prison avec sursis, la Cour suprême de Chypre a rejeté ce jugement.

Un dénouement spectaculaire pour une procédure en appel risquée, selon les avocats de la jeunes fille qui ont travaillé pendant des mois après sa condamnation à rassembler le dossier. Ils affirment qu’Emma n’a pas eu droit à une condamnation équitable, que le président du tribunal lui avait été hostile dès le début des procédures et que les accusations de viol lancées par la jeune fille n’ont pas fait l’objet d’une enquête appropriée.

La jeune Britannique reconnue coupable d’avoir menti au sujet d’un viol en réunion de la part d’un groupe de jeunes Israéliens se couvre le visage en quittant la Cour de district de Paralimni, à l’Est de Chypre, le 7 janvier 2020. (Crédit : Iakovos Hatzistavrou/AFP)

Dans des interviews accordées au Times of Israel, les avocats évoquent aussi un travail accompli sous une déferlante de désinformation (et en particulier dans la presse israélienne) qui n’a cessé de dénigrer la personnalité de la plaignante, de la blâmer pour ses « mœurs légères » présumées, et qui a présenté un récit inexact des événements – un récit qui aura influencé l’opinion publique et même le comportement du président de la Cour, affirment-ils. Et si leur cliente n’avait pas été acquittée par la plus haute instance judiciaire de Chypre, ajoutent-ils, ils étaient bien décidés à porter l’affaire, si nécessaire, devant la Cour européenne des droits de l’Homme pour enfin blanchir son nom.

Le Times of Israël s’est aussi entretenu avec des journalistes, des activistes et des experts qui ont critiqué ce qu’ils considèrent comme une enquête bâclée qui a précédé un procès injuste – ce procès au cours duquel une jeune touriste britannique ayant fait état d’un viol en réunion s’est retrouvée sur les bancs des accusés dans un pays étranger.

Pour de nombreux observateurs, Emma est devenue un symbole de la culture du viol – une victime qui non seulement n’a pas été crue mais qui s’est transformée en criminelle aux yeux d’un public soucieux de défendre l’honneur de ses jeunes hommes face à une femme « libérée » qui aurait cherché avec perversité à détruire leurs existences.

« Manifestement inéquitable »

Quand son procès a commencé au mois d’octobre 2019, Emma, qui était alors âgée de 19 ans, avait d’ores et déjà passé près de trois mois à Chypre – notamment quatre semaines dans la cellule d’une prison locale et un mois entier à passer d’un appartement en location à un autre avec sa mère. Il lui avait été interdit de quitter le pays et sa famille était en train d’essayer de collecter des fonds dans le cadre d’une campagne de financement participatif pour pouvoir s’acquitter des frais d’avocats induits par le dossier.

Une journaliste qui avait assisté à l’audience pendant cette journée d’automne raconte au Times of Israël que la jeune fille semblait désorientée, dépassée, se grattant la peau des bras et du buste, écoutant et répondant aux questions par le biais d’une traductrice pendant cette procédure qui se déroulait en grec chypriote. Elle qualifie le président du tribunal de particulièrement sévère et « agressif », interrompant souvent Emma et ses avocats et les interpellant d’une voix forte.

L’attitude du juge – dont les avocats ont déclaré qu’il se sera obstinément refusé à prendre en considération les éléments de preuve qui venaient soutenir les accusations d’Emma et qu’il aura tout fait pour éviter de mentionner le mot « viol » – a largement figuré dans l’appel.

Et, deux ans plus tard, dans un jugement rendu le 31 janvier 2022, la Cour suprême a convenu aux côtés des avocats d’Emma que le procès avait été « manifestement inéquitable » et que « les interventions » du magistrat avaient été « injustifiées » et « inadmissibles ».

Debout sur les marches de la Cour suprême, dans un bâtiment situé dans la capitale chypriote de Nicosie, l’un des avocats d’Emma a qualifié la décision de « tournant décisif » pour sa cliente – et pour toutes les personnes qui ont pu se retrouver dans des situations similaires.

Les dispositions les plus importantes garantissant un procès équitable, qui sont mises en place pour prévenir les égarements de la justice, ont été totalement méprisées », selon Michael Polak, l’un des avocats d’Emma

Michael Polak, un avocat britannique, qui a fondé le groupe Justice Abroad il y a trois ans pour offrir des services judiciaires aux ressortissants britanniques arrêtés ou traduits en justice à l’étranger, estime ainsi sur des images filmées aux abords du tribunal que « les dispositions les plus importantes permettant de garantir un procès équitable et qui sont mises en place pour prévenir précisément les égarements de la justice ont été totalement foulées aux pieds » dans ce dossier et qu’une « femme jeune et vulnérable » a subi des maltraitances pendant toute l’enquête de police et durant tout le procès.

Il demande par ailleurs que les accusations lancées par Emma soient à nouveau examinées par des enquêteurs différents. Les appels réclamant la réouverture du dossier de viol initial se sont multipliés, même si l’avocat israélien qui a représenté plusieurs des jeunes garçons soupçonnés de viol a insisté sur le fait que le jugement favorable à Emma n’entraînerait aucune conséquence judiciaire pour ses clients.

L’avocat Michael Polack, à gauche, et l’avocate Nicoletta Charalambidou s’entretiennent aux abords de la Cour suprême dans la capitale de Nicosia, à Chypre, le 31 janvier 2022. (Crédit : AP/Petros Karadjias)

Pour Emma, ce jugement est la première lueur de justice environ trois ans après qu’un flirt de vacances entre adolescents s’est transformé en cauchemar kafkaïen.

L’affaire d’Ayia Napa

« L’affaire d’Ayia Napa » avait commencé par une amourette estivale, au mois de juillet 2019, entre Emma et un jeune Israélien de 19 ans à l’époque, que la jeune fille appelle « Sam ». Les deux adolescents insouciants s’étaient amusés, parcourant les plages et les bars, il avaient fait la fête en profitant au mieux de ces vacances ensoleillées loin des obligations du quotidien. Pendant cette brève romance, il y avait eu des textos tendres, des selfies souriants du couple, des relations sexuelles et une déclaration d’amour de la part du jeune homme. Comme dans un grand nombre d’histoires d’amour qui ne durent qu’un été, il y avait eu aussi des promesses de se revoir un jour et de garder le contact.

Sur cette photo des médias britanniques, « Emma » apparaît avec « Sam », à la mi-juillet 2019.

Emma, originaire de Derbyshire dans la région des Midlands de l’Est, était arrivée à Ayia Napa en date du 10 juillet 2019 en compagnie de quatre amies pour travailler comme serveuse dans un bar pendant les vacances d’été, dit l’un de ses avocats au Times of Israël.

Avant la pandémie, la ville touristique d’environ 3 000 résidents était connue comme une destination méditerranéenne privilégiée pour les fêtards, particulièrement populaire auprès des jeunes touristes de toute l’Europe, des jeunes Anglais et des jeunes Israéliens, qui venaient y faire de courtes virées sur fond d’alcool, de musique forte et de passades amoureuses.

Selon Emma, la première rencontre avec Sam (c’est un pseudonyme), un résident de Jérusalem milieu de terrain pour une équipe de football locale, avait eu lieu deux jours après son arrivée. Lui et son groupe d’amis s’étaient approchés de la jeune fille et de ses camarades pendant une soirée de fête.

Sam ne parlait pas vraiment anglais mais il était parvenu à communiquer avec Emma, avait-elle raconté, et le courant était bien passé entre les deux jeunes qui avaient rapidement commencé à entretenir une relation amoureuse.

Une vue de Nissi Beach et de la mer dans la station balnéaire d’Ayia Napa, sur l’île de Chypre, à l’Est de la méditerranée, le 22 mai 2021. (Crédit : AP/Petros Karadjias)

Emma avait déclaré que Sam était parfois un peu trop passionné. Elle avait confié aux journalistes israéliens Orly Vilnai et Guy Meroz de l’émission « Orly & Guy » qu’il lui avait dit qu’elle devait venir en Israël, qu’il l’aimait. Emma s’était exprimée auprès des deux animateurs au mois de décembre 2019 tandis qu’elle attendait le verdict dans son procès pour « méfait public » et l’émission avait diffusé cette intervention après sa condamnation, au mois d’avril 2020.

La jeune fille, épiée et sollicitée de toute part par les médias suite à l’affaire, n’avait donné que quelques rares interviews, en majorité à la presse britannique ; Vilnai et Meroz avaient été les seuls journalistes israéliens auxquels elle avait parlé publiquement. Les multiples tentatives livrées par le Times of Israël pour pouvoir s’entretenir avec Emma, par le biais de ses avocats, ont été infructueuses.

Emma avait raconté devant les caméras de « Orly & Guy » que vingt-quatre heures après leur rencontre, dans la nuit du 13 juillet 2019, elle et Sam se trouvaient dans la chambre du jeune homme à l’hôtel Pambos Napa Rocks d’Ayia Napa, une chambre qu’il partageait avec un groupe d’amis. D’autres amis et d’autres touristes israéliens séjournaient alors dans des chambres avoisinantes. Mais, avait-elle précisé, ce soir-là, ils n’étaient alors que deux dans la pièce – ou c’était tout du moins ce que la jeune fille avait pensé, avait-elle dit.

Car en effet, ils n’étaient pas seuls. Dans les semaines et dans les mois qui suivront, une brève vidéo montrant le jeune couple en pleins ébats sexuels a circulé sur les réseaux sociaux, sur des forums en ligne et dans des groupes de messagerie. Le clip sera au centre d’un débat enragé, en Israël et à Chypre, sur les questions du consentement, du viol et sur la culture du viol, ainsi que sur la misogynie. Il alimentera également les propos des commentateurs qui affirmaient que les images étaient bien la preuve qu’elle avait pris part de manière volontaire aux événements qui se dérouleront quelques jours plus tard.

Cette vidéo de 19 secondes, où seul le dos d’Emma apparaît à l’image, semble avoir été subrepticement filmée par l’un des amis de Sam. La jeune fille a déclaré ultérieurement soupçonner Sam d’avoir été complice dans la réalisation de la vidéo.

Les images sont filmées en mode selfie – le jeune Israélien qui tient le téléphone apparaît donc en partie. Sam demande à Emma dans la vidéo de prononcer des mots en hébreu, une phrase d’abord difficile à comprendre. La jeune fille lui demande alors ce que la phrase signifie et il répond : ‘Dis juste ani hazona shel Sam [Je suis la putain de Sam » en hébreu] ».

Les images avaient d’abord été partagées avec certains amis du jeune homme, selon l’enquête de la police et selon les avocats d’Emma.

Emma avait déclaré à l’émission « Orly & Guy » qu’au cours de toutes leurs rencontres, Sam faisait des plaisanteries occasionnelles sur le fait que la jeune fille pourrait avoir des relations sexuelles avec ses amis. Elle avait aussi indiqué que Sam avait tenté de la convaincre d’avoir des relations sexuelles avec l’un d’entre eux la nuit qui avait précédé le viol présumé. « Hors de question, ça ne m’intéresse absolument pas », avait-elle alors répondu, selon elle.

La nuit du 16 juillet 2019, la jeune fille avait raconté qu’elle était sortie avec un groupe d’amis quand elle avait rencontré Sam.

Des touristes boivent un verre dans un pub tandis que d’autres flânent dans la ville touristique d’Ayia Napa, à Chypre, île de l’est de la méditerranée, le 17 juillet 2019 (Crédit : AP Photo/Petros Karadjias)

« Il est venu vers moi et il m’a dit : ‘Viens avec moi, il faut que tu viennes avec moi’. » Emma avait ajouté qu’ils se dirigeaient vers sa chambre d’hôtel quand elle lui avait demandé : « Seulement nous ? » et le jeune homme lui avait alors répondu par l’affirmative, a-t-elle raconté devant les caméras de « Orly & Guy ».

C’était le 17 janvier 2019 et il devait être environ une heure du matin, avait-elle indiqué, faisant appel à ses souvenirs

« Il y avait quelque chose de différent dans la pièce », avait-elle expliqué. Les lits avaient été placés les uns à côté des autres et « il y avait plein de choses qui avaient été posées par terre – ce n’était plus comme c’était avant ».

Emma avait raconté qu’elle et Sam s’étaient embrassés alors qu’elle tentait de lancer la conversation. « Il ne comprenait pas beaucoup l’anglais et je ne pense pas que ça le dérangeait beaucoup », s’était-elle rappelé pendant l’émission.

Ils avaient eu des relations sexuelles, avait-elle continué. « Et après, c’est là qu’il a dit à ses amis d’entrer. »

« Il y avait tous ces types qui entraient et qui nous filmaient. Je lui ai dit : ‘Tu m’avais dit qu’ils ne seraient pas là. Je pars immédiatement’, » avait poursuivi Emma.

« Il y avait tous ces types qui entraient et qui nous filmaient. Je lui ai dit : ‘Tu m’avais dit qu’ils ne seraient pas là. Je pars immédiatement’, » avait dit Emma

Mais il lui faudra presque trente minutes pour qu’elle parvienne enfin à quitter la pièce. Elle a déclaré avoir été immobilisée au sol, dans l’incapacité totale de partir mais ses agresseurs – et la police chypriote, plus tard – affirmeront qu’elle était volontairement restée.

Selon Emma, les viols ont commencé presque immédiatement après l’arrivée des amis de Sam dans la chambre. Elle a décrit les agressions subies en détail dans l’émission « Orly & Guy » et dans un documentaire diffusé par la chaîne britannique ITV le 14 avril 2020, qui s’intitulait « Believe Me: The Cyprus Rape Case ».

« Sam m’a poussée et il a placé ses genoux sur mes épaules. J’étais bloquée. Je ne pouvais plus respirer, ça a duré tout le temps. Il y a eu ce moment où je me souviens que je cherchais de l’air et où j’ai pensé : ‘Si je ne m’en sors pas maintenant, je ne m’en sortirai jamais' », avait-elle dit devant les caméras d’ITV.

Le viol, avait raconté Emma devant les caméras de « Orly & Guy », avait duré 20 à 30 minutes – 30 minutes pendant lesquelles Sam et un nombre indéterminé de ses amis « se sont relayés. Ils étaient très rapides, ils se disputaient pour savoir qui serait le suivant ».

« J’ai essayé de fermer les jambes… Ca les a énervés, Sam m’a maintenu les jambes ouvertes’, » avait-elle ajouté.

« Le moment décisif qui m’a permis de m’échapper, c’est quand Sam a crié à un de ses amis de lui apporter un préservatif et qu’il a levé les genoux, je n’avais plus son poids sur moi », avait-elle poursuivi. « J’ai réussi à prendre une grosse bouffée d’air, j’ai réussi à me dégager et j’ai franchi la porte. Ils ont essayé de bloquer la porte mais j’ai réussi à me faufiler, j’ai enfilé mon short en fuyant en courant, j’ai laissé mes chaussures dans la pièce ».

Emma avait précisé que quelqu’un lui avait jeté ses chaussures alors qu’elle courait pour rejoindre le hall, poursuivie par deux des jeunes Israéliens.

« Deux d’entre eux – il y avait Sam – ont couru derrière moi mais j’ai couru plus vite, j’ai réussi à atteindre le coin de la rue et j’ai appelé à l’aide », avait-elle raconté, se souvenant qu’elle s’était heurtée dans sa course à une connaissance et qu’elle était alors tombée, « hystérique, en train de crier ».

Dans des documents du tribunal provenant de l’audience au cours de laquelle Emma avait été condamnée en date du 7 janvier 2020, il est écrit qu’elle avait raconté qu’au moment où elle avait tenté de quitter l’hôtel, elle avait glissé et elle était tombée au sol. Sam l’avait alors rattrapée, avait-elle continué, et il avait commencé à dire « qu’il était désolé, tentant de la prendre dans ses bras », selon une traduction partielle en anglais du document – un document qui a été fourni par le journaliste grec Alex Katsomitros.

Emma avait hurlé et Sam était parti, a-t-elle dit.

Avec l’aide d’amis, Emma s’était ensuite rendue au dispensaire Santa Marina Ayia Napa, située à proximité de l’hôtel Pambos Napa Rocks, avait-elle indiqué aux présentateurs de « Orly & Guy ». Le médecin de garde ce soir-là, identifié par l’émission sous le nom de docteur Sergios, a déclaré avoir vu Emma vers trois heures trente du matin.

« Elle était dans un état de stress terrible quand je l’ai vue, elle était dans un état total de panique, elle pleurait et elle criait », a raconté le docteur, ajoutant qu’il avait tenté de comprendre ce qui lui était arrivé mais qu’Emma n’était pas capable prononcer le mot. Ses amis lui avaient alors raconté qu’elle avait été violée.

« Je lui ai demandé ce qui lui était arrivé mais elle ne voulait pas me parler, elle pleurait, elle disait : ‘Je ne veux pas d’hommes autour de moi’, » avait indiqué le docteur Sergios. Il avait appelé la police en lui disant « d’amener une policière parce qu’elle a peur des hommes ».

L’une des amies d’Emma, présentée sous le nom de Charlotte dans le documentaire d’ITV, raconte devant les caméras qu’elle « était dans un état de traumatisme tellement important qu’elle ne cessait de pleurer et elle avait des hématomes sur tout le corps, c’était horrible à voir ».

Charlotte note que quand elle avait aperçu Emma dans cet état, elle lui avait demandé : « Est-ce qu’il t’a frappé ? » et que la jeune fille lui avait répondu : « oui, mais pas seulement lui ». « Et c’est seulement après, quand j’ai réalisé, que je lui ai dit : ‘Est-ce qu’ils t’ont violée ?’ qu’elle m’a dit : « oui’, » ajoute-t-elle dans le documentaire.

Le médecin ont soumis un rapport à la police détaillant les blessures d’Emma qui comprenaient des hématomes sur les jambes, sur les fesses, sur les bras, sur l’un des deux coudes et au bas du dos, selon une illustration publiée dans les médias britanniques. Pendant le procès, un médecin légiste qui avait examiné Emma en fin de matinée, ce jour-là, avait déclaré que ses blessures n’indiquaient pas un viol de manière claire.

Charlotte explique aussi, dans le documentaire, que pendant le temps passé à la clinique située à proximité de l’hôtel, Emma continuait à avoir peur des jeunes Israéliens, et elle se souvient que « elles avait peur, elle avait l’impression qu’ils étaient à l’extérieur du cabinet du médecin ou dehors, en train de la regarder… Elle avait peur de ce qu’ils allaient faire ».

Le docteur Sergios avait dit à « Orly et Guy » qu’Emma « s’est évanouie à deux reprises parce qu’elle a vu ces jeunes Israéliens passer devant le dispensaire. Finalement, la police l’a emmenée au commissariat pour qu’elle puisse y faire sa déposition.

Quelques heures plus tard, aux environs de huit heures du matin, les policiers ont fait une descente à l’hôtel Pambos Napa Rocks.

Sexe, mensonges et vidéos

Emma avait indiqué ne pas savoir combien de personnes exactement avaient participé à ce viol en réunion présumé même si douze jeunes Israéliens, dont Sam, ont été arrêtés dans ce raid de la police. L’enquête a révélé plus tard que certains adolescents appréhendés dans le cadre de cette opération n’étaient pas à l’hôtel ce soir-là ; ils avaient fini la nuit dans la chambre de Sam ou dans des chambres adjacentes et ils avaient été emmenés pour être interrogés dans le cadre de l’enquête.

Douze touristes israéliens, suspectés d’avoir violé une jeune femme britannique de 19 ans à Ayia Napa, arrivent au tribunal à l’est de la station balnéaire chypriote de Paralimni le 18 juillet 2019, pour une audience tenue à huis clos. (AFP)

Emma avait dit devant les caméras de « Orly & Guy » qu’elle avait déclaré à la police, à ce moment-là, « que c’était un viol collectif, je n’ai pas dit qu’il y avait douze personnes. Jamais je n’ai parlé de douze personnes ».

La police n’avait pas organisé de séance d’identification pour lui permettre de reconnaître ses agresseurs présumés, fait remarquer son avocat.

De multiples requêtes demandant certaines clarifications des détails de l’enquête ont été soumises par le Times of Israel auprès de la police chypriote, sans réponse.

Un élément de preuve majeure paraît être une vidéo tournée la nuit du viol en réunion présumé. Les images – que le Times of Israel n’a pas pu consulter mais qui ont été décrites par ses avocats et par les enquêteurs pendant le procès – montrent un nombre indéterminé de jeunes garçons, dont la personne en train de filmer, entrer dans la chambre alors qu’Emma et Sam ont une relation sexuelle. Emma leur crie d’arrêter et de quitter immédiatement la pièce. La vidéo se termine à ce moment-là.

Polak, qui avait accordé une série d’interviews au Times of Israel dès le mois d’août 2020, indique que « la seule vidéo de la nuit du viol la montre dans la pièce, disant à un individu d’en sortir ».

Nicoletta Charalambidou, avocate chypriote qui a aussi défendu Emma, avait confié au Times of Israel au cours d’un entretien qui avait eu lieu au mois de janvier 2021 que la vidéo « semble confirmer absolument ses accusations. Elle était en train d’avoir des relations sexuelles avec Sam, des gens commencent à entrer dans la pièce, elle leur dit de partir et là, la vidéo se termine ».

Les deux vidéos où Emma apparaît avoir des relations sexuelles consenties avec Sam ont beaucoup nui, de l’avis d’un grand nombre, à sa crédibilité en tant que victime lorsqu’elle a fait part du viol, avait ajouté Charalambidou.

Une touriste près d’une sculpture qui dit « J’aime Ayia Napa » après avoir pris la pose pour une photo dans la ville touristique d’Ayia Napa, à Chypre, île de l’est de la méditerranée, le 17 juillet 2019 (Crédit : AP Photo/Petros Karadjias)

« Et la police chypriote a utilisé ces vidéos pour dire : ‘Elle était consentante, de quoi se plaint-elle ?’. » Pendant le procès, « le Parquet a ouvertement mis en doute sa crédibilité en évoquant la deuxième vidéo. « On a dit : Oh, il y avait des gens qui entraient et sortaient de la pièce et elle s’en fichait », s’était souvenue Charalambidou.

Les deux avocats disent aujourd’hui qu’il n’y avait eu aucune image montrant Emma avoir des relations sexuelles avec un autre adolescent que Sam, et qu’aucune vidéo n’a jamais montré des relations sexuelles en groupe, comme cela avait été ultérieurement suggéré par la Cour, les médias et les réseaux sociaux.

Suite à l’arrestation des jeunes Israéliens, une autre vidéo qui prétendait montrer Emma mais qui, s’était-il avéré, avait été prise sur un site pornographique avait circulé largement en Israël et sur les forums. Dessus, une jeune femme blonde s’adonnait à des relations sexuelles avec un certain nombre de jeunes Israéliens parlant l’hébreu. Les images, filmées par un téléphone cellulaire, avaient été téléchargées sur un site pornographique de streaming en 2015.

Le téléphone sonne en Israël

L’avocat israélien Nir Yaslovitzh avait expliqué avoir reçu un appel téléphonique des parents de Sam dans la matinée où l’adolescent avait été arrêté.

« Ils m’ont demandé de partir pour Chypre pour le représenter et c’est ce que j’ai fait immédiatement », avait-il raconté au Times of Israel dans un entretien téléphonique, au mois de décembre 2020.

En plus de Sam, l’avocat israélien a aussi représenté l’adolescent qui avait filmé la première vidéo d’Emma, le 13 juillet 2019, et deux autres jeunes qui avaient été initialement appréhendés et remis rapidement en liberté dans la mesure où la police avait pu confirmer, quelques jours plus tard, qu’ils ne se trouvaient pas sur les lieux du viol présumé.

Un suspect se couvre le visage avec son tee-shirt à son arrivée au tribunal de Paralimni, à Chypre, le 26 juillet 2019. (Crédit : AP/Petros Karadjias)

Yaslovitzh avait noté qu’il avait pris conscience que ce serait « le dossier de toute ma vie », l’histoire faisant des vagues en Israël.

L’avocat israélien s’est fait un nom, ces dernières années, en défendant des ressortissants arrêtés à l’étranger. Yaslovitzh avait déjà représenté Moshe Harel, citoyen israélien de 70 ans qui avait été arrêté à Chypre en 2018 parce qu’il était soupçonné d’être le cerveau d’une cellule internationale de trafic d’organes. L’avocat était parvenu, selon ses dires, à empêcher l’extradition de son client vers la Russie.

A une date plus récente, Yaslovitzh a défendu Mody et Natali Oknin en Turquie, un couple israélien arrêté au mois de novembre 2021 pour espionnage présumé. Le couple était resté en détention pendant une semaine avant d’être libéré suite à des interventions diplomatiques de haut-rang.

Nir Yaslovizh s’exprime devant les journalistes à Modiin, le 18 novembre 2021. (Crédit : Yossi Aloni/Flash90)

L’avocat a aussi défendu l’un des principaux suspects dans une affaire de viol en réunion dont la victime était une adolescente de 16 ans à Eilat, au mois d’août 2020 – une affaire qui avait fait grand bruit cet été là en Israël, un an après celle d’Ayia Napa. En 2021, onze Israéliens de 16 à 28 ans ont été mis en examen dans ce dossier et les procédures judiciaires contre les autres suspects sont encore en cours.

Pour Yaslovitzh, les deux affaires sont « très similaires » sous deux aspects. Dans les deux cas, les médias ont « condamné les suspects dès le début », dit-il, faisant l’équivalence entre la presse et une foule prompte au lynchage et prête à « pendre les deux suspects » sur la place publique.

Ensuite, ajoute-t-il, les deux affaires se sont inscrites dans un contexte qu’il décrit comme celui « de la dynamique sexuelle qui prévaut entre les jeunes aujourd’hui » – une jeunesse qui, selon lui, « est bien plus libérée que celle de nos parents ».

« Nous assistons à une évolution des choses très importantes en matière de sexualité qui entraîne des événements comme ceux-là et nous sommes amenés à déterminer après coup s’il y a eu viol ou s’il n’y a pas eu viol », estime Yaslovitzh.

A Ayia Napa, au mois de juillet 2019, Yaslovitzh explique qu’il s’est immédiatement mis au travail et qu’il était présent quand la police a commencé à interroger ses clients.

La police avait retrouvé au moins cinq préservatifs usagés dans la pièce et 13 emballages de préservatifs, selon les registres auxquels avait eu accès l’émission « Orly & Guy », et les enquêteurs s’efforçaient à ce moment-là d’identifier les échantillons d’ADN des douze suspects. Le 25 juillet 2019, cinq des jeunes avaient été libérés pour manque de preuve les reliant à l’agression.

Nir Yaslovizh, avocat représentant un certain nombre d’adolescents accusés de viol sur une touriste britannique à Ayia Napa, s’exprime auprès des médias dans la ville Chypriote de Paralimni, après une audience du tribunal, le 26 juillet 2019. (Crédit : Iakovos Hatzistavrou/AFP)

L’arrestation d’individus sans lien avec le viol en réunion présumé avait été défavorable à Emma. Les jeunes Israéliens, leur avocat et leurs soutiens avaient indiqué que cela venait renforcer leur cause, et que cette injustice démontrait que la jeune fille avait menti sur ce qu’elle avait subi.

Yaslovitzh avait déclaré, à ce moment-là, que la remise en liberté des cinq Israéliens soulignait « les défaillances claires qui apparaissent dans la crédibilité du témoignage de la plaignante ».

Les avocats d’Emma et ses soutiens avaient pour leur part affirmé que les arrestations sans lien avec le viol traduisaient l’incompétence de la police dans son enquête, évoquant l’incapacité présumée des enquêteurs à sécuriser de manière appropriée la chambre d’hôtel où s’étaient déroulés les faits – une accusation rejetée avec véhémence par les policiers chypriotes.

Noa Shpigel, qui était correspondante à l’époque pour le site d’information israélien Haaretz, s’était rendue à Ayia Napa après les arrestations en compagnie d’une foule de journalistes israéliens appartenant à toutes les publications et chaînes de télévision majeures. Shpigel avait raconté qu’elle avait pu facilement accéder à la chambre d’hôtel dans laquelle le viol en réunion présumé s’était produit après le passage de la police, et qu’elle avait aussi pu filmer une vidéo de la scène du crime.

Dans un tweet publié le 19 juillet 2019 ainsi qu’au cours d’interviews ultérieures accordées aux médias britanniques, Shpigel avait dit avoir interrogé des gens qui avaient déjà pu entrer dans la pièce. Ils lui avaient dit avoir retrouvé un préservatif usagé et une bouteille vide de vodka du duty-free.

Le chef de l’enquête de police, Marius Christou du district de Famagusta, affirmera ultérieurement pendant le procès d’Emma que le préservatif usagé avait été placé là par les journalistes israéliens – des propos qui, selon Shpigel, n’avaient été rien d’autre « qu’un mensonge éhonté et ridicule ».

Le côté Israélien seulement

Quand des Israéliens se trouvent au cœur de l’information à l’international, les médias israéliens se déploient en grand nombre et rapidement. Vols et hôtels sont réservés et les journalistes israéliens peuvent être aperçus en train de diffuser leurs reportages en direct depuis les lieux qui se trouvent au cœur de ces éventuelles affaires.

L’affaire d’Ayia Napa n’a pas fait exception et le cirque médiatique s’était encore davantage emballé dans la mesure où Chypre n’est qu’à 45 minutes de vol d’Israël.

Au sein de l’État juif, les professionnels des médias bénéficient souvent d’un vaste accès à de nombreux responsables et autres, même si ces derniers ne témoignent que sous couvert d’anonymat. A Chypre, il s’est rapidement avéré que peu de gens souhaitaient s’entretenir de ce dossier.

« A Chypre, ils n’ont pas compris ce qu’on faisait, ils n’ont pas compris pourquoi les journalistes venaient mettre leur nez là-dedans », avait expliqué Shpigel lors d’une visioconférence avec le Times of Israel, au mois d’octobre 2020.

« Vous savez, en Israël, les avocats… parlent beaucoup mais à Chypre, ils ne comprenaient pas du tout pourquoi on leur parlait, pourquoi on leur posait des questions… Ca leur paraissait très étrange », avait-elle ajouté.

Shpigel avait attendu des heures aux abords du commissariat local d’Ayia Napa pour trouver quelqu’un à qui poser des questions – ce qui est la norme pour les journalistes au sein de l’État juif.

« Les agents de police, ils sortaient en nous regardant et en nous demandant : ‘Qu’est-ce que vous fichez ici ?’. Nous, on leur répondait qu’on était des journalistes, qu’il nous fallait des informations. Et eux, ils nous répondaient : ‘D’accord, mais vous n’obtiendrez rien ici… personne ne va accepter de vous adresser la parole. Vous voulez une limonade ?’, » s’était-elle souvenue.

Une adolescente britannique accusée d’avoir prétendu à tort avoir été violée par des touristes israéliens, se couvre le visage alors qu’elle arrive pour son procès devant le tribunal de district de Famagouste à Paralimni, dans l’est de Chypre, le 30 décembre 2019. (Crédit : Iakovos Hatzistavrou / AFP)

En l’absence totale d’informations, l’initiative – et le narratif – avaient été pris en otage par les avocats israéliens qui représentaient les suspects, avait continué Shpigel, et par Yaslovitzh en particulier.

« C’était vraiment dur de trouver des sources à Chypre », avait-elle reconnu. De nombreux journalistes s’étaient alors tournés vers l’option la plus facile, celle des avocats désireux de parler et toujours disponibles pour faire d’éventuels commentaires sur l’affaire.

Il avait fallu plus de temps à Emma pour trouver un avocat – et Shpigel nous avait expliqué que si les journalistes israéliens avaient bien tenté de prendre contact avec elle ou avec l’un de ses représentants, tous avaient affiché la même réticence à l’idée de s’exprimer devant la presse et devant les médias.

Par conséquent, la couverture médiatique de l’affaire avait été largement biaisée, reprenant rumeurs et mensonges.

« Ils sont Israéliens et on l’est aussi, vous savez, et cela a finalement entraîné une situation dans laquelle seule une partie du récit a été livrée au public israélien », avait dit Shpigel.

Un article de Globes datant du mois de juillet 2019 avait mentionné qu’un journaliste de la Douzième chaîne avait annoncé en direct qu’il avait obtenu des informations laissant entendre « qu’une amie de la jeune femme qui prétend avoir été violée a confié que cette dernière a reçu une somme généreuse, dans le passé, pour un viol en réunion qu’elle avait affirmé avoir subi. Il faut savoir aussi qu’Emma est une strip-teaseuse. »

Globes remarquait aussi que la Radio militaire avait interrogé un jeune Israélien en direct à Chypre qui lui avait dit que « les filles Britanniques, à Chypre, sont tellement faciles avec les mecs. Je pense que qui s’est passé, ça pourrait bien avoir été sa faute à elle ».

Les parents des suspects avaient pu très largement s’exprimer dans la presse en dénonçant les accusations lancées par Emma, faisant des descriptions déchirantes et larmoyantes du calvaire vécu par leurs enfants.

Emma « était ivre, elle est tombée et elle a affirmé plus tard qu’elle avait été violée », avait déclaré la mère d’un suspect peu après les faits, des propos qui avaient été rapportés par Ynet. Les jeunes qui avaient été arrêtés « sont de bons garçons, ils sont le sel de la Terre, certains d’entre eux doivent intégrer l’unité [de commandement d’élite] Sayeret Matkalet et l’unité [de commando naval] Shayetet [au sein de l’armée israélienne] », avait continué cette mère.

Les journalistes israéliens avaient fait savoir que des vidéos avaient circulé, montrant des relations sexuelles entre la jeune fille et d’autres adolescents que Sam, et que les blessures d’Emma avaient été causées par une chute dans l’escalier de l’hôtel.

Des articles d’information avaient publié les propos tenus par les suspects pendant les interrogatoires. Ils avaient alors affirmé qu’Emma avait consenti à des relations sexuelles multiples. « C’est elle qui a lancé le truc, elle a choisi elle-même qui pouvait participer », avait indiqué l’un des jeunes Israéliens, selon un article de Walla.

« Elle était déjà avec deux ou trois jeunes. Mais tout à coup avec douze, c’est le point de rupture ? », s’était interrogé un journaliste israélien chevronné.

Roni Daniel, correspondant militaire israélien connu pour sa brusquerie et qui est aujourd’hui décédé, avait déclenché une tempête médiatique lorsqu’il avait dit de la plaignante : « Elle était déjà avec deux ou trois jeunes. Mais tout à coup avec douze, c’est le point de rupture ? »

La couverture israélienne avait aidé à dépeindre l’image « d’une jeune femme débauchée qui ne prenait pas assez soin d’elle et qui s’était retrouvée dans une situation problématique, avec de l’autre côté un groupe de bons garçons qui s’était retrouvé malgré lui en difficulté », avait écrit Globes.

Un narratif qui avait prévalu non seulement auprès des Israéliens mais aussi dans les rues de Chypre.

Shpigel avait indiqué que « avec toutes ces rumeurs – qu’elle était une danseuse, que ce n’était pas la première fois qu’elle se tournait vers la justice pour un viol en réunion – les gens à Chypre, les chauffeurs de taxi, tout le monde racontait la même histoire. Les avocats israéliens avaient tellement bien travaillé que tout le monde vous racontait la même histoire, celle qu’ils étaient parvenus à faire circuler ».

Un article paru dans Israel Hayom au mois de juillet 2019 avait évoqué le passé présumé de strip-teaseuse de la jeune fille et le fait qu’Emma avait touché de l’argent suite à des accusations de viol en réunion. Il avait précisé que sa source était « l’avocat de certains des suspects ».

Aucune preuve n’est jamais venue soutenir ces allégations, qui ont été démenties avec force par Emma et ses avocats.

Polak, l’avocat britannique qui assure la défense d’Emma, a expliqué au Times of Israël au cours d’un entretien que Yaslovitzh n’a cessé de faire circuler des informations mensongères sur sa jeune cliente. « Il disait qu’elle était strip-teaseuse, il disait qu’elle avait déjà porté déjà plainte pour viol – les médias israéliens ont tout avalé sans se poser de questions ».

Yaslovitzh dément toute implication dans la propagation de ces fausses informations. « Je ne sais pas d’où sont venues ces histoires. Je les ai moi-même entendues », dit-il.

Mais dans une conversation avec le Times of Israël, il dit également trouver pertinent de souligner le fait qu’Emma était « active sexuellement ».

« Elle était – et c’est son droit – très libérée », lâche-t-il.

Pas une « victime idéale »

Pour Orit Sulitzeanu, directrice exécutive de l’Association des centres de lutte contre le viol en Israël en Israël (ARCCI), affirme, pour sa part, que le narratif qui a prévalu pendant toute l’affaire était un narratif de victim-blaming – où les responsabilités de la faute sont inversées et où elles sont attribuées à la victime.

« Elle entretenait une relation amoureuse – c’est en partie pour ça les gens ont beaucoup de mal à saisir l’idée d’un viol. Elle n’était pas la ‘victime idéale’, » avait commenté Sulitzeanu auprès du Times of Israël lors d’une interview téléphonique, au mois de février 2021. Ce terme est un concept qui a été développé par Nils Christie, criminologue norvégien, en 1986 et qui définit « la victime idéale » comme étant « un individu ou une catégorie d’individus qui… sont susceptibles de bénéficier immédiatement du statut complet et légitime de victime ».

Bracha Barad, directrice exécutive de l’organisation féministe israélienne Kulan, estime pour sa part que l’affaire d’Ayia Napa est entrée dans le cadre « de cette culture très mauvaise du victim-blaming dans la presse israélienne et sur internet ».

« Même à travers cette couverture médiatique qui a été vraiment mauvaise et indigne, ce phénomène apparaissait très clairement », ajoute Barad.

Un Israélien manifeste en solidarité avec l’adolescente britannique condamnée à Chypre pour fausse accusation de viol en réunion devant l’ambassade chypriote de Tel Aviv, le 7 janvier 2020. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

A Chypre également, « on s’est concentré de manière plus négative sur elle que sur les accusés », avait dit Magda Zedon, activiste des droits des femmes à Chypre. « Le sentiment général au sein de la population masculine a été : ‘Oh, encore une petite Anglaise qui est venue à Chypre et qui a trop bu’. Les hommes lui ont attribué la responsabilité de ce qui s’est passé ».

« C’est Ayia Napa, tout le monde est libre, relax, décontracté, il y a de l’alcool, il y a de la drogue… C’est la liberté, on fait la fête. Elle a pâti de ce contexte », avait analysé Zedon lors d’une interview téléphonique au mois de novembre 2020.

Zedon avait estimé que la question du consentement avait été « un concept majeur » dans ce dossier. « Les gens ne le comprennent pas bien mais non, c’est non », déplore-t-elle, ajoutant que cette problématique s’étend bien au-delà de Chypre.

Des touristes dans la station balnéaire d’Ayia Napa, à Chypre, le 18 juillet 2019. (Crédit : Matthieu Clavel/AFP)

« Ca arrive en Espagne, en Grèce, en Israël », avait regretté Zedon, soulignant l’affaire de viol en réunion présumée à Eilat l’été qui avait suivi l’affaire d’Emma.

Pour Sulitzeanu, ce qui s’était passé à Eilat avait entraîné « une indignation généralisée en Israël », permettant « de sensibiliser les Israéliens à la culture du viol ».

« Les jeunes, les adolescents ici pensent que c’est cool d’avoir des relations sexuelles en groupe, que ça fait partie de la panoplie de la virilité. Ils grandissent en regardant du porno, le sexe est présent et accessible sur internet », continue Sulitzeanu.

Dans le dossier d’Eilat – contrairement à ce qui s’est passé à Ayia Napa – « il n’y a pas eu de victim-blaming, on a entendu personne dire que ‘peut-être, c’est ce qu’elle voulait’, » poursuit-elle.

Sulitzeanu déclare que l’affaire d’Ayia Napa lui avait rappelé certains événements présentés dans la série Netflix « Unbelievable », qui a été diffusée à partir du mois de septembre 2019 et qui se basait sur une enquête menée en 2015 par ProPublica et par le Marshall Project, « An unbelievable story of rape ».

La série raconte l’histoire d’une adolescente âgée de 18 ans et originaire de l’état de Washington qui avait été brutalement violée mais qui était revenue sur ses accusations face à l’incrédulité généralisée à laquelle elle s’était heurtée. Elle avait été ensuite poursuivie en justice. Quelques années plus tard, suite à des affaires similaires dans un autre état et au travail acharné qui avait été livré par deux enquêtrices tenaces, le violeur avait été retrouvé et arrêté. Il avait pris des objets personnels et des photos de ses victimes – et la photo de la jeune fille figurait parmi elles.

« Ca avait été comme ça – incroyable, scandaleux. C’est une chose de ne pas la croire, mais c’en est une autre de la poursuivre. C’est aller à une telle extrémité », s’exclame Sulitzeanu.

De victime de viol à suspecte

Dix jours après les arrestations initiales, sept Israéliens se trouvaient encore en détention et la police chypriote continuait à enquêter sur les accusations de viol d’Emma.

Ce jour-là, le 27 juillet 2019, Emma avait reçu un appel de la police réclamant qu’elle vienne répondre à de nouvelles questions. Elle avait pensé qu’il s’agissait d’une affaire de procédure, avait-elle confié à « Orly & Guy ».

Et la même soirée, c’était un samedi, une voiture de la police était venue la chercher. Mais au lieu de l’emmener au commissariat local d’Ayia Napa où elle avait déposé plainte pour viol, les agents avaient emmené Emma à Paralimni, à environ huit kilomètres de la station balnéaire.

Ayant le pressentiment qu’il se passait quelque chose d’anormal, Emma avait envoyé à sa mère un texto pour lui signaler qu’elle était emmenée dans un autre commissariat.

Une jeune Britannique de 19 ans, reconnue coupable d’avoir lancé de fausses accusations de viol à l’encontre de douze Israéliens, arrive à la cour de district de Famagusta à Chypre pour prendre connaissance de sa condamnation, le 7 janvier 2020. (Crédit : AP Photo/Petros Karadjias)

Selon les avocats d’Emma, elle avait alors subi six heures d’interrogatoire de la part du chef de l’enquête, Christou, et d’un autre policier – de plus en plus inquiète, de surcroît, face à la tournure prise par les questions posées.

Emma avait raconté que Christou avait commencé à lui demander de manière pressante de revenir sur ses accusations, menaçant d’arrêter ses amis britanniques et ignorant sa requête de s’entretenir avec un avocat. L’enquêteur dira ultérieurement devant le tribunal qu’Emma avait volontairement renoncé à la présence d’un conseil juridique.

Pendant l’interrogatoire – quelques heures s’étaient déjà écoulées depuis le début – durant lequel il ne lui avait été dit à aucun moment qu’elle était interrogée comme suspecte (en violation de ses droits, avaient ultérieurement affirmé ses avocats), Emma avait dit avoir envoyé un message à l’un de ses amis via Snapchat. « Ils viennent juste d’essayer de me faire signer quelque chose. On est passé à la confrontation », disait le texto, selon l’émission « Orly & Guy ».

La mère d’Emma, Debra, racontera que l’ami de sa fille était entré en contact avec elle immédiatement, lui disant qu’il se passait quelque chose de très inquiétant avec la police.

Une déclaration de rétractation avait été présentée à Emma, et il lui avait été demandé de la signer. Le document, truffé de fautes et d’erreurs grammaticales, disait notamment que « le compte-rendu des faits que j’ai présentés le 17 juillet 2019, dans lequel j’ai dit que j’avais été victime d’un viol à Ayia Napa, n’était pas la vérité. La vérité est que je n’ai pas été violée et que tout ce qui est survenu dans cette chambre s’est passé avec mon consentement. La raison pour laquelle j’ai porté plainte en lançant des accusations mensongères est parce que j’ignorais qu’ils me filmaient et que je me suis sentie humiliée, cette nuit-là, en découvrant qu’ils me filmaient en train d’avoir des relations sexuelles. Je regrette maintenant et je veux présenter mes excuses, je veux dire que je reconnais avoir fait une erreur. »

Emma avait ultérieurement expliqué que Christou avait formulé la déclaration et qui avait insisté pour qu’elle la signe – ce que le policier avait ensuite nié avec force pendant le procès.

Les analyses faites par un expert en linguistique, qui avait été sollicité par l’équipe qui assurait la défense d’Emma, avait pointé du doigt des fautes de vocabulaire et de grammaire étonnantes chez une anglophone. Il en avait tiré la conclusion qu’une partie du document avait été probablement écrite par quelqu’un d’autre que la jeune fille.

Emma, de son côté, avait affirmé qu’elle avait subi des pressions pour signer. « Marius Chistou a dit plusieurs fois que si je signais, alors je pourrais partir et que tout serait terminé. Il m’a dit qu’il avait parlé aux Israéliens et qu’ils allait rentrer chez eux pour oublier tout ça, et que je pourrais aussi rentrer chez moi pour tourner enfin la page », avait-elle dit à « Orly & Guy ».

« Il me disait : ‘C’est un peu difficile mais tu verras, tout ira bien après, signe simplement ça ».

« Il me disait : ‘C’est un peu difficile mais tu verras, tout ira bien après, signe simplement ça’. Il criait et il tapait du poing sur la table », s’était rappelée Emma.

« A ce moment-là, je n’ai pas eu d’autre solution pour sortir de ce commissariat que de signer cette rétractation. Je me suis dit qu’aussitôt que je serais sortie de ce bureau, je pourrais réfléchir à quoi faire. Quand on se retrouve dans une telle situation, la seule chose sensée à faire est d’obéir », avait-elle confié à ITV.

Emma avait finalement cédé mais au lieu de la laisser partir, elle avait été immédiatement placée en état d’arrestation. « J’ai demandé à Christou ce qui se passait, pourquoi on m’arrêtait, et il m’a répondu que plus rien n’était de son ressort dorénavant », avait-elle raconté.

Emma était parvenue à envoyer un texto à sa mère, lui disant qu’elle avait été menottée et lui demandant d’entrer en contact avec l’ambassade britannique. Elle avait passé cette nuit-là en prison.

A la grande surprise d’un grand nombre de personnes – et notamment de nombreux Chypriotes – il s’était ultérieurement avéré que les enquêteurs n’enregistrent pas les interrogatoires, qu’ils ne prennent que des notes et que c’est la procédure habituelle. Il n’y a aucune vidéo, aucun enregistrement audio de l’interrogatoire de six heures subi par Emma. Au cours de son procès, le juge s’était appuyé sur le seul témoignage oral de Christou concernant les faits qui avaient eu lieu pendant cette soirée.

De violeurs présumés à « héros »

La matinée qui avait suivi l’arrestation d’Emma, le 28 juillet 2019, Yaslovitzh avait eu un appel de Christou qui lui annonçait une « bonne nouvelle », avait-il ultérieurement déclaré devant les caméras de l’émission « Orly & Guy ». Emma était revenue sur sa plainte pour viol. Elle serait dorénavant poursuivie pour avoir lancé de fausses accusations, la charge officiellement retenue étant celle de « méfait public ».

Au moment où Emma entrait en prison, les sept suspects Israéliens en sortaient. Dans l’après-midi de la même journée, ils « étaient de retour en Israël. Dans le hall des arrivées de l’aéroport Ben Gurion, ils avaient étreint leurs parents, dansé avec leurs amis et avec les personnes venues leur souhaiter la bienvenue, ils avaient ouvert une bouteille de vin pétillant et ils avaient scandé : « La Britannique est une putain ».

De nombreuses équipes de télévision, présentes lors de leur arrivée, avaient filmé ces réjouissances, floutant le visage des jeunes et diffusant les images en boucle.

Yaslovitzh raconte au Times of Israël qu’il avait demandé aux jeunes, alors qu’ils étaient encore à Chypre, de faire profil bas et de ne pas s’exprimer devant les médias à leur retour, mais qu’ils avaient refusé.

Cet accueil en héros avait été largement critiqué en Israël. De nombreux Israéliens avaient rejeté cette exhibition, la considérant comme de mauvais goût, même si peu avaient remis en cause la libération de prison des suspects.

Les adolescents israéliens blanchis d’une accusation de viol en réunion retrouvent les membres de leur famille à l’aéroport Ben-Gurion, le 28 juillet 2019 (Crédit : Flash90)

D’un autre côté, l’arrestation d’Emma avait bénéficié d’une importante couverture médiatique en Israël et les vidéos la montrant en train d’avoir des relations sexuelles consenties avec Sam avaient circulé sur les forums d’information, sur les réseaux sociaux et dans les groupes WhatsApp, asseyant définitivement l’idée, chez un grand nombre de personnes, qu’elle avait accusé à tort les jeunes Israéliens.

« J’ai regardé toutes les vidéos d’Ayia Napa et j’en tire certaines conclusions. Il est évident qu’il n’y a pas eu viol ici mais j’éprouve un grand sentiment de dégoût », avait commenté un journaliste de la Dixième chaîne (devenue depuis la Treizième chaîne) dans un publication Facebook qui était devenue virale et qui a été supprimée depuis.

Il avait écrit que « la plaignante a menti et elle a presque détruit la vie de ces jeunes » même si, après l’exhibition grossière de ces derniers à l’aéroport, il concluait qu’ils « ont perdu toute idée de ce que signifie réellement être un homme ».

Pas d’enquête pour le revenge porn

En Israël, la circulation des vidéos de sexe avait entraîné la fureur des associations de défense des droits des femmes. Elles avaient accusé les jeunes de se prêter au « revenge porn » – pornodivulgation – qui est un crime en Israël.

Sivan Mor, travailleuse sociale et activiste des droits des femmes, a expliqué au Times of Israël que si « nous n’avons pas pu porter plainte pour viol en réunion même s’il était clair que c’était bien ce qui s’était passé », ces images avaient été filmées « à l’insu de la jeune fille et sans son consentement – et c’est un délit ».

Les autorités, explique-t-elle, étaient au courant mais « personne n’a rien fait – alors nous avons décidé de prendre les choses en main. Nous sommes allées, en tant qu’association, porter plainte auprès de la police en Israël ».

La plainte a été déposée en date du 9 août au siège du commissariat de police du district de Tel Aviv, au sud de Tel Aviv.

« La police a semblé très étonnée », ajoute Mor. « On nous a dit : ‘Mais pourquoi, qu’est-ce que vous avez à voir avec ça ? Vous n’êtes pas la victime’… Mais ils ont été réceptifs. Il y avait même une policière qui avait l’air d’être contente qu’on fasse cette démarche ».

Mor explique que l’idée avait été de lancer une campagne publique et de faire en sorte d’amener des citoyens à apposer leur signature sur la plainte – même si l’unité 105, qui enquête sur des crimes tels que le cyber-harcèlement ou le revenge porn commis contre les enfants et les adolescents sur internet, avait déclaré devant les caméras de « Orly & Guy » que seules les victimes étaient en mesure de porter plainte.

Toutefois, la police avait donné au groupe de Mor le numéro de dossier et les numéros de téléphone – apparemment incorrects – des personnes à appeler si d’autres Israéliens souhaitaient se joindre à la plainte. Ces informations avaient été postées sur internet.

« De nombreuses personnes ont essayé d’appeler, sans réponse », dit Mor.

Environ un mois plus tard, la police avait fermé le dossier, indique Mor. Une plainte distincte qui avait été déposée par un groupe d’activistes de Jérusalem avait connu le même sort. Aucune justification n’avait été avancée dans les deux cas.

Pour Mor, la police ne souhaitait tout simplement pas enquêter sur ces vidéos.

« La cybersécurité israélienne est l’une des meilleures au monde. S’il y a un terroriste… qui transmet quelque chose à l’aide de son téléphone, on le retrouve en une seconde. Mais dès qu’il est question d’un violeur… même d’une ressortissante étrangère, alors on vous dit qu’on ne peut pas traquer un téléphone. C’est n’importe quoi », dit Mor.

Elle a fait une comparaison entre l’issue de la plainte déposée par Emma et le sentiment général autour de l’affaire et « la culture du viol, ce déséquilibre des pouvoirs qui persiste entre les femmes et les hommes ».

« L’histoire d’Emma, c’est ce qui peut arriver à un grand nombre de femmes dans une version extrême. Il y a tellement de femmes qui sont violées et que personne ne croit », déplore-t-elle.

Suite à la décision prise par la police de clore le dossier de revenge porn, Mor a lancé une campagne de financement participatif pour payer les frais de la défense d’Emma, à Chypre, accusée de « méfait public », et pour recueillir les fonds nécessaires au dépôt d’une nouvelle plainte possible en Israël contre la circulation des vidéos. Cette campagne de crowdfunding avait permis de rassembler plus de 200 000 shekels.

Les avocats d’Emma avaient aussi de leur côté fait savoir que la jeune femme avait réfléchi à porter plainte pour les vidéos.

Son premier avocat, Andreas Pittadjis, un Chypriote, avait maintenu que la circulation des images était un délit plus grave que les mensonges présumés de sa cliente au sujet du viol qu’elle prétendait avoir subi.

« Le délit dont ma cliente est accusé n’est pas considéré comme l’un des plus graves dans notre système pénal », avait dit Pittadjis à l’issue d’une audience de la cour, le 30 juillet 2019, des propos qui avaient été repris par le Cyprus Mail.

« Le fait que la vidéo de ma cliente semble avoir circulé dans le monde entier est un délit bien plus grave. Ce que je veux savoir, c’est qui a laissé fuiter ces images et pourquoi ? Ce type de crime est passible de plus d’un an de prison. Il faudrait qu’une enquête soit ouverte – ici et en Israël », avait-il déclaré.

Des activistes organisent une manifestation devant un tribunal de Paralimni, à Chypre, le 30 décembre 2019, pour soutenir une Britannique de 19 ans qui a été reconnue coupable d’avoir menti sur un viol qui impliquait, selon ses dires, 12 Israéliens. (Crédit : AP/Philippos Christou)

Pittadjis s’était retiré du dossier neuf jours seulement après son embauche par la famille d’Emma, citant des différends avec sa cliente.

Les avocats d’Emma qui avaient suivi, notamment Polak et Charalambidou, indiquent au Times of Israël, dans des entretiens séparés, que Pittadjis lui avait conseillé de reconnaître qu’elle était coupable du chef de « méfait public » – elle aurait alors peut-être seulement dû s’acquitter d’une amende et elle aurait pu rentrer chez elle, lui avait-il dit.

Emma avait refusé. Le 27 août, elle s’était dite « non coupable » devant la cour de district de Famagusta à Paralimni.

Les soutiens de trois pays

Suite à l’arrestation d’Emma, deux groupes étaient partis pour Chypre : la presse et les médias britanniques, qui affichaient de la sympathie à l’égard d’Emma et de sa situation difficile et qu’ils avaient transformé en cause célèbre, et les activistes israéliens qui protestaient contre la décision prise par Chypre de la traduire en justice, qui avaient été rejoints par des résidents locaux et par des citoyens britanniques qui avaient vu dans le dossier une erreur judiciaire.

Barad, de l’organisation israélienne Kulan, raconte au Times of Israel qu’elle était partie à Chypre pour faire part de son soutien à Emma et pour réaffirmer la nécessité de respecter les droits des femmes dans le pays et partout ailleurs.

« On a pu venir de différents pays, de trois différents pays, et on a pu se regarder les unes les autres et avoir le sentiment qu’on partageait le même combat », explique Barad.

Des militantes des droits des femmes organisent une manifestation en soutien à une adolescente britannique accusée d’avoir faussement affirmé avoir été violée par des touristes israéliens, lors de son procès devant le tribunal de district de Famagouste à Paralimni, dans l’est de Chypre, le 30 décembre 2019. (Crédit : Iakovos Hatzistavrou / AFP)

Les activistes avaient organisé des rassemblements à Ayia Napa et aux abords de la cour de district de Famagusta où avaient lieu les audiences du procès d’Emma.

Sulitzeanu, de l’Association des centres de lutte contre le viol en Israël, note que l’accueil réservé aux activistes israéliennes à Chypre avait été « très chaleureux, très accueillant. Cela a permis aussi de montrer que l’activisme israélien est vraiment dynamique, qu’il est bien organisé et qu’il est fort ».

« Des gens m’ont demandé : ‘Pourquoi vous allez là-bas ? Occupez-vous de vos affaires’. Mais j’y suis allée pour moi, pour mes filles, pour montrer que tous les Israéliens ne sont pas comme ces jeunes. Nous avons eu le sentiment que nous faisions quelque chose d’utile. Nous avons rencontré la mère d’Emma et nous lui avons fait part de notre soutien », précise Sulitzeanu lors d’un entretien téléphonique.

A ce moment-là, des rumeurs d’interventions politiques avaient commencé à circuler dans les presses britannique et chypriote. Israël et Chypre entretiennent des liens étroits et ils partagent des intérêts économiques. A l’époque, les pays, avec la Grèce, s’étaient engagés dans des négociations à fort enjeu concernant un pipeline destiné à transporter le gaz naturel depuis l’Est de la méditerranée vers l’Europe, un aménagement qui pouvait potentiellement transformer la région.

« C’est impossible de le prouver mais il y a un sentiment très fort qui prédomine, que la jeune fille a été victime d’un jeu d’intérêts politiques », avait confié à l’époque au Guardian un activiste chypriote.

De son côté, Debra, la mère d’Emma, avait estimé qu’il « y avait une sorte de pression de la part d’Israël visant à faire sortir les jeunes de cette situation » et de Chypre aussi rapidement que possible.

Polak estime que « le soutien dont les garçons ont bénéficié était très fort – c’est le sentiment que j’ai eu – de la part du gouvernement israélien. Mais c’est difficile à dire ».

Dans une déclaration faite au mois de décembre 2020, un porte-parole du ministère israélien des Affaires étrangères avait fait savoir que « la seule aide délivrée à ces jeunes par l’ambassade s’est faite au niveau consulaire ».

« Ils ont bénéficié du même traitement que celui qui est réservé à tous les citoyens israéliens quand ils sont arrêtés ou incarcérés à l’étranger », avait expliqué le porte-parole. « Nous rendons visite, nous nous assurons que le détenu est dans les mêmes conditions que les autres et que ses besoins élémentaires sont pris en compte. Nous n’intervenons pas dans la procédure judiciaire ».

Le ministère avait dit tout ignorer d’éventuelles tensions diplomatiques avec Chypre ou avec le Royaume-Uni dans le sillage direct de cette affaire.

Mais sur le terrain, l’atmosphère générale avait été tendue, commente Shpigel de Haaretz. Il y avait ce sentiment que le système tout entier s’était uni pour apporter la preuve que le pays était sûr et qu’Emma avait menti, ajoute-t-elle.

Yiannis Karousos, le maire d’Ayia Napa en 2019, avait écrit un tweet adressé au journal The Sun, le jour de l’arrestation d’Emma, disant qu’il s’était avéré « que les accusations de viol étaient mensongères grâce au témoignage de la victime présumée elle-même, qui a dit que les relations sexuelles avaient été consenties & qu’elle avait invité les jeunes. Une calomnie énorme pour notre ville. Saurez-vous maintenant publier les corrections nécessaires ? »

Le maire avait déclaré devant les caméras de « Orly & Guy » qu’Emma « doit être punie d’une manière ou d’une autre. Elle a gravement nui à l’image de Chypre ».

« L’atmosphère générale à Chypre, c’est qu’on se moquait de ce qui était arrivé à la jeune fille », continue Shpigel.

Une adolescente britannique accusée d’avoir prétendu à tort avoir été violée par des touristes israéliens, se couvre le visage alors qu’elle arrive pour son procès devant le tribunal de district de Famagouste à Paralimni, dans l’est de Chypre, le 30 décembre 2019. (Crédit : Iakovos Hatzistavrou / AFP)

Charalambidou, dont le cabinet se trouve dans la capitale chypriote, dit se souvenir d’un récit national hostile à l’égard de l’adolescente.

« On disait : ‘C’est qui cette fille qui lance des accusations ?’ et après sa rétractation, ça a été encore pire », déplore-t-elle.

Pour certains Israéliens, le fait que l’un des parents des jeunes adolescents ait travaillé à ce moment-là à un poste à responsabilité au sein de la municipalité de Jérusalem n’avait fait qu’augmenter les soupçons de manipulations politiques entreprises à l’abri des regards.

Bloquée à Chypre

Pendant les quatre semaines qui ont suivi son arrestation, Emma était restée derrière les barreaux, ne quittant sa cellule que lors des audiences.

Charalambidou se souvient être allée rendre visite à la jeune fille pour la toute première fois au milieu du mois d’août. L’avocate avait été embauchée aux côtés de Polak, du bureau Justice Aboard britannique, juste après le départ de Pittadjis. Charalambidou raconte avoir rencontré « une jeune fille traumatisée qui avait été violée et qui se trouvait dorénavant en prison ».

« Elle était passée de victime à suspecte, sans avocat et sans soutien », se rappelle-t-elle.

Après avoir plaidé coupable et payé une caution d’approximativement 20 000 euros, Emma a été libérée, une libération assortie de conditions restrictives – elle avait notamment dû donner son passeport à la police et elle était dans l’obligation de se présenter au commissariat trois fois par semaine (cette obligation devait ultérieurement être modifiée, avec une présentation seulement une fois par semaine).

Il lui avait été aussi interdit de quitter Chypre. A partir de la fin du mois d’août 2019 – date à laquelle elle avait été libérée de prison – jusqu’au mois de janvier 2020, quand elle a eu la permission de retourner au Royaume-Uni, Emma et sa mère, Debra, avaient loué des appartements qu’elles n’occupaient que quelques jours seulement, passant de l’un à l’autre dans la foulée.

Debra avait raconté devant les caméras de « Orly & Guy » que la mère et la fille avaient vécu dans 19 appartements au total pendant cette période.

Une adolescente britannique (à gauche), accusé d’avoir prétendu avoir été violée par un groupe de touristes israéliens, couvrant son visage alors qu’elle arrive à son procès au tribunal de Famagusta à Paralimni à l’est de Chypre, le 2 octobre 2019. (Iakovos HATZISTAVROU/AFP)

Selon les documents du tribunal, Emma avait réclamé des soins psychologiques et un psychologue britannique, qui devait ultérieurement soumettre un rapport sur son état psychique dans le cadre de la défense de la jeune fille, devait diagnostiquer chez elle un syndrome de stress post-traumatique (PTSD).

Citant sa santé mentale, Emma avait déposé une requête à la mi-novembre demandant au tribunal de la laisser repartir au Royaume-Uni pour attendre la fin de la procédure.

« Ma santé psychique est très fragile, elle est très mauvaise et avec chaque jour qui passe sans que je sois en mesure de retourner dans mon pays pour y recevoir des soins spécialisés… ma santé psychique se détériore », avait-elle écrit.

Sa demande avait été rejetée.

« Il criait, il hurlait et il était très agressif »

La procès d’Emma a commencé à la mi-octobre 2019. C’était le juge Michalis Papathanasiou de la Cour de district de Famagusta de Paralimni qui présidait le tribunal.

Shpigel, qui a fait le voyage à Chypre pour couvrir le procès, déclare que ce dernier lui avait laissé une triste impression.

« Il y avait une femme qui traduisait pour Emma, mais il fallait quelques secondes entre le moment où le juge disait quelque chose et le moment où elle comprenait ce qu’il lui disait et dans l’espace de ces quelques secondes, vous pouviez voir son visage… Elle ne savait pas comment se tenir. Elle se grattait la peau en permanence, elle avait de l’acné – elle était jeune, elle se grattait encore et encore et elle avait l’air complètement perdu », continue Shpigel.

Et le juge, ajoute-t-elle, « n’était pas aimable du tout. Dans une situation comme celle-là, on aurait pu s’attendre à ce que le juge soit un petit peu plus gentil – mais il ne l’était pas, il criait, il hurlait et il était très agressif, ce qui rendait la situation d’autant plus stressante. »

L’avocat Michael Polak, à l’arrière-plan, alors que des manifestants tiennent une bannière en soutien à une jeune Britannique aux abords de la Cour suprême de la capitale, Nicosia, le 31 janvier 2022. (Crédit : AP/Petros Karadjias)

Pour Spigel, Emma avait l’air « très insécure » et « misérable » tout en essayant « d’avoir l’air forte, elle tentait de se tenir… de ne pas pleurer, de ne pas avoir l’air faible. Elle était assise là, essayant de se tenir droite pour ne pas s’écrouler », explique-t-elle au Times of Israël.

Devant la Cour, le Parquet avait commencé à esquisser le portrait d’une jeune femme qui avait eu des relations sexuelles en groupe et qui avait regretté sa décision une avoir appris des vidéos ayant été tournées. Le principal élément que le juge avait entre les mains était la rétractation d’Emma devant les enquêteurs, une déclaration qui suggérait qu’elle s’était sentie insultée et humiliée à l’idée que les amis de Sam aient filmé « ses relations sexuelles ».

L’État s’était aussi appuyé sur les témoignages de la police et les avis d’expert du médecin Sophocles Sophocleous, qui avait examiné Emma après l’agression. Il avait établi qu’il était dans l’impossibilité de déterminer s’il y avait eu viol et qu’Emma ne portait aucun signe de violence sur le corps. Il avait attribué certains hématomes qu’elle avait à la jambe à de vieux coups et affirmé qu’aucune blessure n’apparaissait sur ses organes génitaux, à l’exception d’un peu de sang qui pouvait résulter « du stress ».

Le juge avait écouté les témoignages très longs de quatre des enquêteurs, notamment celui de Christou. L’un d’entre eux avait dit devant la Cour qu’il avait trouvé des vidéos sexuelles d’Emma sur cinq des téléphones confisqués aux douze jeunes Israéliens placés en détention. Il avait précisé ne pas avoir regardé les textos envoyés sur les téléphones, seulement les vidéos. Un autre enquêteur avait précisé qu’il n’avait trouvé aucun enregistrement supprimé sur ces téléphones.

Pendant son témoignage, Christou, le responsable de l’enquête, avait dit avoir décelé des incohérences lors des trois interrogatoires d’Emma sur le viol présumé. Emma avait ainsi cité deux numéros de chambre différents et livré deux récits concernant l’heure du viol en réunion présumé et la manière dont les choses s’étaient déroulées, avait-il déclaré.

« Comment est-ce possible que des relations sexuelles consenties, comme le montre la vidéo, soient suivies d’un viol ? »

Christou avait également dit avoir vu la vidéo montrant Emma en train d’avoir des relations sexuelles consenties avec un Israélien. « Comment est-ce possible que des relations sexuelles consenties, comme le montre la vidéo, soient suivies d’un viol ? », avait-il interrogé, selon la traduction fournie par le journaliste grec qui a étudié les documents du tribunal.

Christou avait nié avoir bâclé l’enquête et l’avoir mal prise en charge.

La défense d’Emma, de son côté, avait présenté une analyse d’expert sur sa déclaration de rétractation – une analyse qui avait été faite par le docteur Andrea Nini, linguiste médico-légal et maître de conférence en linguistique et en langue anglaise à l’université de Manchester.

Datée du 28 octobre 2019, l’analyse médico-légale, longue de 18 pages, analysait la confession de la jeune fille, établissant que « les éléments linguistiques soutiennent fortement l’hypothèse que tout le paragraphe contesté – ou au moins certaines parties – n’a pas été rédigé par l’accusée avec ses propres mots mais qu’il a été dicté par un individu dont l’anglais n’est pas la première langue ».

L’analyse de Nini s’était concentrée sur la déclaration de la police qui avait été soit-disant faite par Emma, le 28 juillet 2019. Il avait expliqué au Times of Israel au cours d’un entretien en visioconférence, au mois de septembre 2020, que le premier et le dernier paragraphes du document de rétractation – qui comptait trois paragraphes – ne semblaient pas avoir été l’œuvre d’Emma.

Selon Nini, les indications les plus fortes laissant penser que les paragraphes avaient été écrits par un non-anglophone étaient l’utilisation de mots et d’expressions inappropriés ou hors d’usage chez une personne dont l’anglais est la langue maternelle.

La défense avait aussi fait appel au docteur Marios Matsakis, médecin chypriote d’origine grec spécialisé dans la médecine légale (et ancien politicien controversé) qui avait témoigné sur le rapport fourni par le docteur Sophocleous. Matsakis, qui n’avait pas examiné physiquement Emma, avait contesté les conclusions du médecin qui avait vu la jeune fille et qui avait nié la présence d’hématomes. Il s’était pour ce faire appuyé sur la base d’autres éléments de preuve – et notamment sur une série de 15 photographies qui avaient été prise après le viol présumé. Il avait estimé que le rapport était « incomplet ».

« Ainsi, nous avons une femme, qui souffre de manière manifeste – ce que montrent les photos – avec de nombreuses blessures externes, dont la majorité sont récentes. Certaines indiquent qu’elles ont pu être causées par une pression exercée avec les mains et il y a également du sang dans le vagin de la victime », avait-il déclaré lors d’un témoignage qui, selon le magistrat, n’avait pas été « fiable ».

Emma avait été reconnue coupable de méfait public à la fin du mois de décembre 2019 et elle avait écopé d’une peine de prison de quatre mois avec sursis en date du 7 janvier 2020.

Dans sa condamnation, le juge Papathanasiou avait noté « la gravité du délit » et la manière dont, au nom de la dissuasion, « la seule sanction appropriée en lien avec l’accusation est… l’emprisonnement ».

Mais le président du tribunal avait aussi pris en compte la jeunesse de la jeune fille, son « immaturité », sa santé psychique, sa vie bouleversée et les mois passés loin de chez elle, et il avait déclaré que ses excuses devant le tribunal – ainsi que la publicité internationale faite autour de cette affaire – étaient autant de raisons d’émettre un jugement clément.

Il avait cité « les conséquences sociales de la médiatisation importante de l’affaire » qui, selon lui, avait nui « à l’accusée » qui devait dorénavant être capable de reprendre son existence normale.

« Nous respectons la décision du juge et nous acceptons la sentence », avait indiqué Yaslovitzh, l’avocat des Israéliens, à ce moment-là. « Ce qui est important pour nous, c’est que sa culpabilité ait été reconnue. Et ce qui est important aussi, c’est que cette jeune fille tire les leçons de tout ça ».

L’appel devant la Cour suprême

Charalambidou suppose que la médiatisation du dossier « a créé les conditions nécessaires pour faire d’un ‘méfait public’ un crime grave. Elle était Britannique, le juge a retenu ça comme premier critère ». La plainte pour viol, puis la rétractation avaient été considérés comme « une diffamation du pays », explique-t-elle.

Le magistrat qui avait présidé le procès d’Emma a été un élément central de l’appel. Polak note le rejet par ce dernier de la possibilité que le cas puisse impliquer une plainte pour viol légitime, et ce depuis le tout début.

« Il y avait une partialité clairement affichée et le juge ne lui a donné à aucun moment la possibilité de bénéficier de la présomption d’innocence. Parce que la présomption d’innocence aurait nécessité qu’il prenne en considération chaque élément du délit avant de la déclarer coupable », indique Polak.

A la place, le juge a rejeté les éléments de preuve liés au viol présumé, plaçant la défense d’Emma dans une situation où il était impossible de remporter la victoire, précise Polak. Sans être en mesure de présenter des éléments de preuve attestant de la légitimité de la plainte pour viol, la défense s’est trouvée dans l’incapacité de démontrer qu’elle n’avait pas lancé d’accusations mensongères.

Des manifestantes tiennent des bannières en défense d’une jeune Britannique devant la Cour suprême de Chypre, à Nicosia, le 31 janvier 2022. (Crédit : AP/Petros Karadjias)

« Le juge n’a pas cessé de dire : ‘Ce n’est pas un procès pour viol, je ne veux pas entendre d’éléments sur un viol possible. Il le répète à sept occasions dans les retranscriptions du tribunal. Il refusait totalement les éléments pourtant au centre de l’affaire », avait déclaré Polak au Times of Israël lors d’un entretien téléphonique accordé le 17 septembre 2021, au lendemain d’une audience de l’appel déposé par les avocats devant la Cour suprême.

« Nous avons affirmé deux choses : d’une part, que le juge n’a pas respecté la règle de la charge de la preuve et d’autre part, que la déclaration de rétractation aurait dû être rejetée », avait-il ajouté.

Dans leur appel de 154 pages, les avocats d’Emma avaient également dit que des témoignages d’experts pourtant déterminants avaient été ignorés pendant le procès et que la police et le juge avaient détourné le regard ou mal interprété des détails importants concernant le viol présumé.

Dans un jugement de 104 pages émis le 31 janvier 2022, la Cour suprême a accepté les fondements de l’appel, parmi lesquels le comportement du magistrat.

Selon un résumé écrit en anglais du jugement de la Cour suprême qui a été publié par le groupe Justice Abroad, les magistrats ont accepté les arguments avancés par la défense – que la rétractation n’aurait pas dû être admise devant la Cour dans la mesure où elle avait été obtenue sous la contrainte, que les témoignages importants d’un expert et d’un témoin avaient été ignorés et que le juge avait ignoré ou mal interprété des détails pourtant essentiels concernant le viol présumé.

En conséquence, Emma est acquittée, ont écrit les juges.

Pour Polak, « la phase suivante, pour la justice, c’est un réexamen total du dossier et l’ouverture d’une nouvelle enquête » faite par des policiers différents.

Ces propos sont venus faire écho à une déclaration provenant de la famille d’Emma qui a fait part de son « immense soulagement » et qui a vivement recommandé qu’une nouvelle enquête soit ouverte sur la base des éléments réunis à Chypre.

Pour sa part, la police de Chypre a indiqué qu’elle examinerait « les erreurs ou les omissions » faites dans le dossier, et les appels à rouvrir l’enquête pour viol en réunion contre les touristes israéliens se sont multipliés.

La Justice ou rien

Yaslovitzh, de son côté, a déclaré au Times of Israël, le jour de l’appel, que la décision « ne change rien » pour les jeunes Israéliens.

« Si j’ai bien compris les choses, cela ne veut pas dire qu’ils vont tout reprendre dès le début », a-t-il ajouté. « L’avenir ne m’inquiète absolument pas. »

Il a répété que ses clients avaient eu des relations sexuelles en groupe consenties.

Le jugement indique seulement « des défaillances dans le procès de la jeune fille, il ne présume pas du tout la culpabilité de mes clients », a-t-il aussi commenté auprès du site d’information Ynet.

Depuis leur accueil en héros à l’aéroport Ben Gurion, les jeunes Israéliens se sont dans leur majorité tenus tranquilles. Eux et leurs familles n’ont donné aucune interview, et les adolescents ont fait profil bas sur les réseaux sociaux.

Jusqu’à présent, aucun média israélien n’a publié les noms des anciens suspects – certains d’entre eux étaient adultes au moment de leur arrestation. (Le Times of Israël a aussi fait le choix de ne pas publier le nom de ces jeunes qui étaient âgés de plus de 18 ans au moment des faits dans la mesure où ils n’ont pas été mis en examen et où ils ne sont pas des personnalités publiques. Leurs identités peuvent être trouvées sur internet.)

D’un autre côté, les médias britanniques ont publié certains noms – et notamment l’identité et la photo de Sam.

Yaslovitzh explique que maintenant que l’affaire appartient au passé, Sam « vit sa vie et il est actuellement dans l’armée ». Comme les autres suspects, ajoute-t-il.

Emma, pour sa part, est étudiante dans une université britannique. Pour elle, l’histoire n’est pas terminée et si elle est restée sous le feu des projecteurs, elle est bien décidée à se tourner résolument vers l’avenir.

Les activistes israéliens et chypriotes, ainsi que ses avocats ont tous exprimé leur admiration pour sa force et pour sa ténacité au cours de toutes ces années.

« Dans mon esprit, il n’y a aucune doute sur le fait qu’en fin de compte, que ce soit dans un an, que ce soit dans un cinquante ans, justice me sera rendue », avait déclaré Emma à ITV.

Ben Hartman, Alex Katsomitros, Joshua Davidovich et l’AFP ont contribué à cet article.

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