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Un habitant passe devant des cellules alors qu’il guide des journalistes visitant le complexe pénitentiaire de Palmyre, anciennement utilisé par le gouvernement Assad renversé, dans la ville du centre syrienne de Palmyre, le 7 février 2025. (Crédit : OMAR HAJ KADOUR/AFP)
Un habitant passe devant des cellules alors qu’il guide des journalistes visitant le complexe pénitentiaire de Palmyre, anciennement utilisé par le gouvernement Assad renversé, dans la ville du centre syrienne de Palmyre, le 7 février 2025. (Crédit : OMAR HAJ KADOUR/AFP)
Investigation

Plus d’un an après la chute d’Assad, les prisons syriennes se remplissent à nouveau et les abus persistent

Malgré la promesse de Sharaa de fermer les prisons tristement célèbres du clan Assad, des centaines de personnes sont détenues sans inculpation dans des prisons surpeuplées

Un habitant passe devant des cellules alors qu’il guide des journalistes visitant le complexe pénitentiaire de Palmyre, anciennement utilisé par le gouvernement Assad renversé, dans la ville du centre syrienne de Palmyre, le 7 février 2025. (Crédit : OMAR HAJ KADOUR/AFP)

REUTERS – La première vague d’arrestations dans la « nouvelle Syrie » d’Ahmed al-Sharaa a débuté presque immédiatement après la prise de contrôle du pays par les rebelles, qui ont ouvert les portes des prisons tristement célèbres de Bashar el-Assad.

Alors que des Syriens ordinaires investissaient les complexes pénitentiaires en décembre dernier pour tenter de retrouver des proches disparus sous le régime d’Assad, des milliers de soldats du dirigeant déchu ayant abandonné leurs postes, officiers et conscrits confondus, ont été faits prisonniers par les rebelles.

Lors de la deuxième vague, à la fin de l’hiver, des centaines de personnes ont été arrêtées à travers la Syrie, principalement des hommes issus de la communauté alaouite d’Assad. Ces arrestations se sont intensifiées après un soulèvement de courte durée sur la côte en mars, qui a coûté la vie à des dizaines de membres des forces de sécurité et déclenché des représailles ayant fait près de 1 500 morts parmi les alaouites. Ces arrestations se poursuivent à ce jour.

À partir de l’été, une nouvelle vague d’arrestations massives a touché le sud du pays, au sein de la communauté minoritaire druze. Elle est intervenue après la mort de centaines de personnes lors d’une flambée de violences sectaires, au cours de laquelle les forces gouvernementales ont été accusées d’exécutions sommaires et d’autres abus.

Tout au long de cette période, d’autres arrestations ont eu lieu à travers le pays, visant des individus de toutes les confessions au nom de la sécurité. De nombreux Syriens issus de la majorité sunnite ont ainsi été arrêtés, accusés de liens vagues avec le régime d’Assad, tout comme des militants des droits humains. Des chrétiens ont dénoncé des pressions et des actes d’extorsion, tandis que des chiites ont été interpellés à des postes de contrôle et accusés de liens avec la République islamique d’Iran ou le groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah.

Les prisons et centres de détention qui avaient incarcéré des dizaines de milliers de personnes sous le régime d’Assad sont aujourd’hui bondés de Syriens arrêtés par les forces de sécurité du président Ahmed al-Sharaa et maintenus en détention sans inculpation formelle, selon une enquête de Reuters.

Des personnes se rassemblent à la prison de Sednaya à Damas le 9 décembre 2024. (Omar HAJ KADOUR / AFP)

Reuters a compilé les noms d’au moins 829 personnes qui ont été placées en détention pour des raisons de sécurité depuis le renversement d’Assad il y a un an, sur la base d’entretiens avec des membres de la famille des détenus et de personnes ayant elles-mêmes été incarcérées. Pour établir ce chiffre, l’agence a également examiné certaines listes de détenus dressées par des personnes ayant organisé des visites familiales dans sept établissements.

Les entretiens, les listes de détenus et les nombreux témoignages faisant état de surpopulation dans les prisons et centres de détention suggèrent que le nombre réel de personnes détenues pour des raisons de sécurité est nettement supérieur au chiffre établi par Reuters.

Certaines des exactions que les Syriens espéraient voir disparaître avec Assad ont refait surface sous le régime qui lui a succédé : détentions sans inculpation ni trace écrite, recours à certaines des mêmes méthodes d’abus et de torture, ainsi que des décès en détention non enregistrés, selon des dizaines d’entretiens. Des détenus ont également été victimes d’extorsion, d’après des entretiens avec 14 familles. Cinq d’entre elles ont partagé leurs échanges avec des geôliers présumés ou des intermédiaires exigeant de l’argent en échange de la libération d’un proche.

En décembre 2024, Sharaa s’était engagé à « fermer les prisons tristement célèbres » du dictateur déchu. Mais Reuters a constaté qu’au moins 28 prisons et centres de détention datant de l’ère Assad ont été réactivés au cours de l’année écoulée.

Interrogé sur les conclusions de ce rapport, le ministère syrien de l’Information a déclaré que la nécessité de traduire en justice les personnes impliquées dans les abus commis sous Assad expliquait un grand nombre de détentions ainsi que la réouverture de certaines installations.

« Le nombre de personnes impliquées dans des crimes et des violations en Syrie sous l’ancien régime est très important, compte tenu de l’ampleur des abus commis », a déclaré le ministère. « Il existe des crimes passés, une participation à de nouvelles violations et des menaces à la sécurité et à la stabilité émanant de personnes associées au régime, en plus d’autres crimes. »

Des personnes examinant les documents qu’elles ont trouvés dans la tristement célèbre prison militaire de Sednaya, au nord de Damas, en Syrie, le 9 décembre 2024. (Crédit : Hussein Malla/AP)

Le gouvernement a indiqué que le nombre de Syriens libérés au cours de l’année écoulée était bien supérieur à celui des personnes actuellement détenues, sans toutefois fournir de chiffres.

Les centres de détention identifiés par Reuters comprennent des prisons importantes, de grands centres de détention situés dans de vastes complexes autrefois gérés par les services de renseignement d’Assad, ainsi que des structures plus petites installées aux postes de contrôle et dans des commissariats de police. Les prisonniers détenus dans ces établissements disposent de peu de recours juridiques, et au moins 80 familles ont déclaré avoir perdu la trace de leurs proches pendant des mois. L’accès à un avocat et aux membres de la famille varie d’un site à l’autre, et, contrairement aux personnes accusées de crimes de droit commun, les détenus pour des raisons de sécurité sont rarement traduits devant la justice dans le cadre de poursuites publiques.

Reuters a également établi que des détenus pour des raisons de sécurité sont transférés vers des prisons autrefois administrées par des forces rebelles, notamment celles dirigées par le président Sharaa dans son bastion électoral de la province d’Idlib, dans le nord du pays. Selon une douzaine d’anciens prisonniers, ces détenus y ont rejoint des personnes incarcérées depuis des années pour des motifs de sécurité pendant la guerre civile.

À travers la Syrie, des détenus et leurs familles ont décrit les conditions inhumaines qu’eux-mêmes ou leurs proches ont endurées pendant leur détention : surpopulation, nourriture insuffisante, épidémies de maladies de peau dues au manque de savon. Les détenus pour raisons de sécurité comme ceux accusés de crimes de droit commun ont affirmé que les abus et la négligence étaient monnaie courante dans les centres où ils étaient incarcérés. Quarante personnes, anciennes détenues ou membres de familles de détenus, ont également évoqué des violences et parfois des actes de torture, en particulier dans les cellules.

Reuters a recensé au moins 11 décès de personnes en détention, dont trois cas où les familles ont déclaré n’avoir appris la mort de leurs proches qu’après l’inhumation de leurs corps.

Au total, plus de 140 Syriens ont été interrogés pour ce reportage, parmi lesquels d’anciens détenus, des proches de personnes incarcérées, des avocats et des militants des droits de l’Homme. Reuters a également examiné des échanges entre des geôliers et les familles de détenus, ainsi que des photographies de blessures résultant de tortures présumées.

Reuters n’a pas été en mesure de confirmer de manière indépendante certains détails des récits des détenus et de leurs familles. Les témoignages recueillis se recoupent toutefois largement, y compris sur les mauvais traitements infligés pendant la détention.

Dans un communiqué, le gouvernement a indiqué que les institutions juridiques, judiciaires et sécuritaires syriennes devaient être reconstruites après la chute d’Assad. Il a précisé qu’en raison de « cette réalité difficile », des vides institutionnels avaient émergé, entraînant des conséquences négatives et, dans certains cas, des violations des politiques en vigueur.

Le gouvernement a ajouté que 84 membres des forces de sécurité avaient fait l’objet de sanctions disciplinaires pour des faits d’extorsion impliquant des détenus, et que 75 autres avaient été sanctionnés pour des violences.

Depuis janvier, le ministère syrien de l’Intérieur a annoncé plus de 100 arrestations pour des abus présumés commis durant l’ère Assad. Les chiffres établis par Reuters ne tiennent pas compte de ces personnes, déjà identifiées et qui font l’objet d’accusations spécifiques.

Le président syrien Ahmed al-Sharaa s’exprimant, à l’occasion de l’anniversaire du renversement du dirigeant de longue date Bashar el-Assad, lors d’une prière à la mosquée des Omeyyades à Damas, le 8 décembre 2025 montre. (Crédit : Handout/SANA/AFP)

« Des témoignages bouleversants »

Les conditions décrites dans les prisons et les centres de détention ne se rapprochent pas de la brutalité du régime d’Assad. Le dictateur déchu a présidé à la disparition de plus de 100 000 Syriens pendant la guerre civile. Des fosses communes creusées par son gouvernement pour dissimuler les cadavres continuent d’être découvertes. Au total, plus de 300 000 civils syriens ont péri pendant la guerre, selon les estimations de l’ONU datant de 2022.

Le père d’Assad, Hafez, avait régné avec une cruauté comparable. Père et fils ont dirigé un régime marqué par les tortures, les extorsions et les exécutions sommaires à grande échelle.

Les défenseurs des droits de l’Homme estiment toutefois que les détentions massives et les disparitions portent atteinte à l’image du gouvernement de Sharaa. Celui-ci est arrivé au pouvoir en promettant de mettre fin à plus de cinquante ans de domination d’une seule famille. Comme l’a rapporté Reuters dans une série d’articles publiés cette année, les nouveaux dirigeants peinent à tenir ces engagements.

Les efforts de reconstruction du pays ont des implications qui dépassent largement les frontières syriennes. L’administration Trump a accueilli Sharaa comme un allié contribuant à la stabilité régionale et aux efforts visant à contenir les extrémistes de l’État islamique. Invité à commenter les conditions carcérales décrites dans ce rapport, un haut responsable de l’administration américaine a déclaré que le président Donald Trump « s’est engagé à soutenir une Syrie stable, unifiée et en paix avec elle-même et avec ses voisins ».

Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH) a déclaré, dans un communiqué publié le 5 décembre, avoir recueilli « des témoignages bouleversants faisant état d’exécutions sommaires, d’assassinats arbitraires et d’enlèvements » depuis la chute d’Assad.

Des Syriens se massent dans les rues pour assister au défilé de la nouvelle armée syrienne marquant le premier anniversaire du renversement du régime de Bashar el-Assad à Damas, en Syrie, le 8 décembre 2025. (Crédit : Hussein Malla/AP)

Thameen Al-Kheetan, porte-parole du HCDH, a confié à Reuters que l’organisation n’était pas en mesure d’établir un registre complet des personnes détenues pour des raisons de sécurité.

« Il reste difficile de déterminer avec précision combien de personnes sont encore détenues, combien ont été libérées ou quels cas peuvent être qualifiés de disparitions forcées », a-t-il indiqué. « Dans certains cas, les familles hésitent également à partager des informations par crainte de représailles. »

Le 25 novembre, des milliers d’alaouites des régions côtières méditerranéennes ont manifesté contre les attaques sectaires et pour la libération de membres de leur communauté ayant disparu après avoir été détenus. Ces rassemblements figurent parmi les plus importants depuis la chute d’Assad.

Sednaya, la prison de Damas la plus tristement célèbre sous Assad pour ses actes de torture, ses disparitions et ses morts, figurait parmi les établissements fermés dès la chute du dictateur. Elle demeure vide et fait partie des nombreux centres de détention que le gouvernement a déclaré avoir fermés.

Reuters a toutefois constaté que deux sites de Damas que le gouvernement affirmait avoir fermés – la base aérienne de Mezzeh et le centre de détention de Khateeb – sont restés opérationnels au cours de l’année écoulée.

Amer Matar, journaliste et cinéaste spécialisé dans les droits de l’Homme, a raconté avoir été détenu pendant un total de quatre mois dans différents centres sous le régime d’Assad. Après la chute du dictateur, il s’est rendu dans plusieurs établissements pour y photocopier des documents. Son objectif était d’aider des dizaines de milliers de familles à retrouver la trace de leurs proches et de demander des comptes aux responsables via un portail en ligne, le Syria Prisons Museum, qui donne libre accès aux dossiers, photographies et autres preuves qu’il a recueillis.

Il explique que, lors de sa visite du centre de Khateeb en février, l’accès lui a d’abord été refusé au motif que des prisonniers s’y trouvaient encore. Il affirme être finalement parvenu à entrer et y avoir vu des hommes entassés dans une cellule, là même où il avait été détenu pendant 16 jours sous Assad.

Il s’est également rendu au centre de détention de Harasta, à Damas, autrefois administré par les services de renseignement aérien d’Assad et tristement célèbre pour ses pratiques de torture. Les gardes lui ont indiqué qu’il y avait de nouveaux prisonniers, tout en l’autorisant à entrer.

En septembre, alors qu’il se rendait au Liban voisin avec des enregistrements d’entretiens menés auprès de familles syriennes, stockés sur un disque dur, Matar affirme avoir été interpellé au contrôle des passeports. Au poste-frontière, il confie avoir été stupéfait d’être enfermé dans une cellule et accusé de trafic de documents confidentiels.

Sur les murs, dit-il, figuraient plusieurs calendriers dessinés à la main, tous datés de 2025. Fort de son expérience sous Assad, Matar savait comment laisser sa propre trace. Il raconte avoir déchiré un paquet de cigarettes, tordu la feuille d’aluminium pour en faire une pointe, et griffonné : « Justice ! Même si le monde s’écroule ! »

D’anciens détenus de la prison de Sednaya racontent leur expérience en revisitant une cellule de l’établissement qui servait de prison pour l’hôpital militaire de Tishreen, aujourd’hui hors service, à Damas, le 10 janvier 2025. (Crédit : Bakr ALKASEM/AFP)

« Je suis dans une prison plus grande maintenant »

La promesse de Sharaa de bâtir une nouvelle Syrie implique de tenir pour responsables les complices d’Assad de leurs crimes, tout en permettant au pays de tourner la page d’une guerre civile dévastatrice qui a commencé en 2011 et s’est terminée par l’exil d’Assad à Moscou en décembre dernier.

Alors que Sharaa promettait mi-décembre dernier de fermer les prisons, ses forces rebelles étaient en train de capturer des soldats de l’armée d’Assad. Bon nombre d’entre eux étaient des conscrits, incorporés de force dans l’armée sans vraiment avoir eu leur mot à dire sur le lieu et les conditions de leur engagement. Certains étaient des officiers.

Tous ont été détenus dans des établissements où les abus étaient monnaie courante par le passé. Il n’existe aucune liste publique de leurs noms, et le gouvernement n’a pas indiqué le lieu où ils étaient détenus.

Pas plus qu’il n’a précisé combien de soldats avaient été arrêtés ni s’ils étaient considérés comme des prisonniers de guerre, un statut qui leur conférerait une protection juridique particulière.

Certains ont bénéficié d’une amnistie après des négociations avec le gouvernement, menées par le biais de médiations informelles impliquant des dirigeants communautaires, des activistes ou des responsables religieux, ou directement par l’intermédiaire du comité civil pour la paix du gouvernement, officiellement appelé Comité suprême pour la préservation de la paix civile.

Parmi les soldats libérés grâce à l’intervention de ce comité figure un ancien conscrit âgé d’une vingtaine d’années. Il avait fui en Irak lors de l’effondrement du régime, avant de revenir en Syrie lorsque les nouveaux dirigeants se sont engagés à interroger les soldats et à libérer ceux qui n’étaient pas responsables de crimes. Il a demandé que son identité ne soit pas révélée.

Il affirme avoir fait partie de la première vague d’arrestations après la chute d’Assad, avoir passé six mois à la prison d’Adra, à Damas, puis avoir été libéré en mai après que sa famille a multiplié les démarches auprès du comité civil pour la paix.

Libre depuis huit mois, il explique ne toujours pas disposer de documents attestant qu’il a été blanchi. Il vit dans la crainte d’être arrêté à nouveau à tout moment. Les autorités syriennes ont délivré des cartes d’identité à certains anciens soldats, mais il n’en a pas encore reçu.

« Je suis toujours en prison, seulement elle est plus grande maintenant », a déclaré le jeune homme, qui sort rarement de chez lui. Il s’est entretenu avec Reuters dans une ferme située près de la mer Méditerranée, où la sécheresse a fissuré la terre sous les agrumes cultivés par sa famille.

Les listes de détenus contiennent les noms de soldats incarcérés dans des prisons de Damas, Homs, Hama et Afrin. Ils y sont détenus aux côtés d’autres Syriens arrêtés pour des raisons de sécurité et de personnes accusées de crimes de droit commun. Les organisateurs des visites familiales ont montré ces listes à Reuters.

Une Syrienne regarde les cellules de la prison de Saydnaya, au nord de Damas, le 16 décembre 2024. Illustration (Crédit : Sameer Al-DOUMY/AFP)

Un autre ancien détenu de la prison d’Adra, l’un des plus grands établissements pénitentiaires de Syrie, a raconté que les détenus devaient dormir sur le côté tant les cellules étaient surpeuplées. Cet ancien détenu, sunnite, a indiqué qu’il n’y avait ni médicaments ni eau chaude pour se laver. Son alimentation quotidienne se composait de quelques olives et de dattes, ainsi que d’un morceau de pain. Au cours des près de deux mois passés en détention, il affirme avoir perdu plus de 20 kilos.

Le gouvernement a déclaré que la prison d’Adra comptait actuellement 3 599 détenus, soit légèrement plus que sa capacité officielle de 3 550 places, dont 439 détenus pour des raisons de sécurité.

« La réalité actuelle n’est pas celle que nous souhaitons, mais nous sommes dans une phase de construction des institutions et de réhabilitation des prisons, et la situation humanitaire s’est néanmoins considérablement améliorée », a-t-il ajouté.

Le gouvernement a également précisé que certaines cellules étaient actuellement utilisées pour détenir des personnes dans le cadre de procédures judiciaires en cours.

Les détenus passés par les centres de détention des quartiers de Kafr Sousa et de Mezzeh, à Damas, décrivent certaines des conditions les plus éprouvantes. Ces deux établissements étaient administrés par les services de renseignement d’Assad durant la guerre civile.

De nouveaux prisonniers ont commencé à remplir certaines parties du centre de détention de Kafr Sousa dès le mois de février, a indiqué Matar, qui s’y est rendu à cette période. Le site s’était vidé après la chute d’Assad.

L’un des détenus, un alaouite arrêté avec son frère à la mi-mai, a déclaré avoir été incarcéré à la fois à Kafr Sousa et dans un centre du quartier de Mezzeh autrefois utilisé par les services de sécurité politique d’Assad. Selon lui, une plainte d’un voisin concernant le bruit dans leur rue a conduit, en mai, à une descente des forces de sécurité intérieure, l’agence nationale chargée de l’application de la loi, encore couramment appelée par son ancien nom, les Services généraux de sécurité (GSS), au domicile familial.

Après avoir contrôlé leurs papiers d’identité, qui indiquaient qu’ils étaient nés à Lattaquié, une région à majorité alaouite, branche de l’islam chiite à laquelle appartient la famille Assad, les agents les ont placés en détention.

Il raconte que, dans le centre de détention politique et sécuritaire de Mezzeh, 30 hommes partageaient une seule cellule. Il y a aperçu son frère une fois, au moment où les nouveaux détenus se faisaient raser la tête de force. Les gardiens leur ont ordonné de garder les yeux baissés, une pratique courante sous le régime d’Assad.

« C’était la première fois que j’étais en détention et cela a été très difficile pour moi », a-t-il confié.

Il dit avoir ensuite été interrogé pendant une semaine. Ses geôliers le fouettaient avec des câbles tout en l’accusant d’être un sympathisant d’Assad.

Il affirme avoir ensuite été transféré au centre de détention de Kafr Sousa, dans un autre quartier de Damas. Il y a revu son frère, le visage couvert de bleus. Ils ne se sont pas parlé, les prisonniers n’étant pas autorisés à communiquer entre eux.

Là, ses nouveaux interrogateurs l’ont questionné sur sa religion. « Est-ce que tu pries ? Est-ce que tu vénères Dieu ? »

Le traitement, dit-il, était pire pour les anciens soldats, qui « revenaient des interrogatoires avec des os brisés, incapables de marcher. »

Deux semaines après son arrestation, un interrogateur lui a bandé les yeux, l’a contraint à signer un document avec un doigt enduit d’encre, puis l’a fait monter dans une voiture.

Ils l’ont déposé dans une rue de Damas, a-t-il raconté, avec un dernier ordre : « Ne te retourne pas et n’enlève pas le bandeau avant que nous soyons partis. » Il n’a jamais vu le document et ignore ce qu’il contenait. Il ne sait pas ce qui est advenu de son frère.

Des personnes se tenant sur le toit de la prison de Sednaya alors que des sauveteurs et des experts syriens recherchent d’éventuels sous-sols cachés dans l’établissement, à Damas, le 9 décembre 2024. (Crédit : Abdulaziz Ketaz/AFP)

Des prisons exploitées à des fins d’extorsion

Sous Assad, le système carcéral est devenu à la fois un outil de répression de la dissidence et une source de profits considérables pour ceux qui y travaillaient – gardiens de prison, juges et avocats. Selon un rapport des Nations unies publié en 2024, le versement de « pots-de-vin massifs » était un élément essentiel pour obtenir la libération de détenus ou faire avancer leur procédure judiciaire.

Malgré les promesses du nouveau gouvernement de lutter contre la corruption, 14 familles et quatre avocats ont raconté avoir reçu des demandes d’argent en échange de la libération d’un détenu. La plupart disent ignorer qui les a contactés et quels liens existaient entre le geôlier et l’extorqueur au téléphone.

Les montants exigés semblent arbitraires. Les familles de détenus ordinaires – conscrits, agriculteurs, ouvriers – se sont vu réclamer des sommes comprises entre 500 et 15 000 dollars.

Les familles d’officiers militaires, de personnes ayant exercé une influence sous Assad ou considérées comme aisées disent avoir reçu des demandes bien plus élevées. Six familles ont indiqué que la rançon exigée par les personnes qui les ont contactées dépassait un milliard de livres syriennes, soit environ 90 000 dollars.

Parmi les disparus figurent plusieurs membres d’une même famille alaouite, portés disparus lors des massacres de mars sur la côte. Fin mars, la sœur de l’un des hommes a engagé une conversation sur WhatsApp avec une personne se présentant comme son geôlier.

L’un de ces échanges, consulté par Reuters, montre que le geôlier a fixé une date butoir et exigé 3 000 dollars en espèces pour la libération de tous les hommes, à l’exception de l’un d’entre eux, qu’il affirmait mort.

Les échanges se sont prolongés jusqu’en octobre, sans issue. À un moment donné, la famille a demandé quelles étaient les conditions de détention.

Lorsque la famille a demandé comment allaient les hommes, le geôlier a répondu : « À votre avis, quelles sont les conditions de détention d’un prisonnier ? … Il y a la torture et la suspension par les poignets. »

La famille ne disposait pas des sommes nécessaires pour payer, et le geôlier a refusé de leur dire lequel des hommes était mort ou de fournir la preuve que les autres étaient encore en vie.

« Lorsque l’argent sera prêt, venez à Idlib pour les voir », a écrit le geôlier.

Une autre famille a partagé un enregistrement audio dans lequel il lui est demandé de verser 100 millions de livres syriennes, soit l’équivalent de 9 000 dollars, pour un officier de l’armée qui, selon elle, a été arrêté le 31 décembre 2024 alors qu’il allait se rendre aux nouvelles autorités.

Voici l’échange entre un proche désespéré de l’officier et son ravisseur présumé, qui a appelé ce jour-là depuis le téléphone portable de l’homme détenu :

Geôlier : « Apportez 100 millions et venez. »
Proche : « Quoi ? 100 millions ? Où vais-je trouver cet argent ? Même si je vends cette maison, je n’aurai pas 100 millions. »
Geôlier : « Écoutez, écoutez, écoutez alors, vous ne le reverrez plus jamais vivant. »

La famille a déclaré ne pas disposer de l’argent nécessaire. Depuis, elle n’a plus eu de nouvelles.

Payer n’équivaut pas nécessairement à une garantie de sécurité

L’intérieur de la prison de Sednaya, tristement célèbre pour ses conditions inhumaines et son rôle central dans la répression violente menée par le clan du président syrien déchu, Bashar el-Assad, en particulier depuis le début de la guerre civile en 2011, au nord de Damas, le 3 janvier 2025. (Crédit : ANWAR AMRO/AFP)

Un agriculteur de 50 ans originaire d’un village de la province de Homs dit avoir été arrêté à deux reprises par des agents des forces de sécurité intérieure.

La première fois, en mars, deux camionnettes portant l’inscription « Sécurité intérieure » se sont arrêtées, chargées d’hommes armés et masqués en uniformes noirs, a-t-il déclaré. Ils ont encerclé sa maison, lui ont bandé les yeux ainsi qu’à son fils adolescent, et les ont emmenés au poste de police local pour les interroger sur les personnes qui possédaient des armes dans la ville.

L’agriculteur a déclaré qu’ils lui avaient enfoncé la tête et les membres dans un pneu de voiture pour l’immobiliser, une pratique appelée « dolab », mot arabe signifiant « pneu », apparue sous le régime d’Assad. Ils l’ont ensuite battu, lui et son fils, jusqu’au sang.

Tout au long de cette épreuve, a-t-il raconté, ses ravisseurs les ont insultés en les qualifiant « d’infidèles », et « de porcs ». L’agriculteur a montré des photographies de la plante de ses pieds meurtrie et des points de suture sur ses chevilles. Un chef religieux, qui intervient comme médiateur auprès des forces de sécurité, a confirmé ce témoignage.

Les agents lui ont ensuite indiqué qu’un paiement de 4 000 dollars permettrait leur libération, avant de les relâcher afin qu’ils puissent réunir l’argent. Le véhicule venu récupérer la somme, a-t-il précisé, portait lui aussi la mention « Sécurité intérieure », comme ceux utilisés lors de leur arrestation.

Mais le lendemain, une autre voiture marquée est venue pour le ramener au poste de police.

Cette fois, il a été battu jusqu’à perdre connaissance. C’est, selon lui, ce qui l’a sauvé.

Les hommes l’ont renvoyé à sa famille enveloppé dans une couverture, pensant qu’il était mort, a raconté l’agriculteur. Des amis l’ont ensuite fait sortir clandestinement de Syrie avec son fils, où ils se trouvent toujours.

Les Syriens ont aujourd’hui leur propre vocabulaire de la torture, forgé pendant les cinquante ans de dictature et enrichi au cours des quatorze années de guerre civile. Ce vocabulaire, selon des détenus du nouveau gouvernement, a survécu à la chute d’Assad.

Il y a le dolab, ou pneu, dont a fait l’expérience l’agriculteur. Le shabeh désigne la pratique consistant à suspendre une victime par les poignets. La « fête de bienvenue », ou haflat istaqbal, a lieu à l’arrivée : les geôliers s’alignent dans un couloir et frappent les nouveaux détenus.

Un jeune alaouite raconte avoir été arrêté le 9 mars à Lattaquié après s’être aventuré à l’extérieur pendant une répression gouvernementale menée en réponse à un soulèvement pro-Assad. Des agents vêtus de noir lui ont tiré sa veste sur la tête, lui ont arraché ses chaussures et l’ont poussé dans leur voiture, le soupçonnant de filmer les mouvements des forces de sécurité avec son téléphone.

Il raconte que les mauvais traitements ont commencé dès son arrivée, avec une « fête de bienvenue » organisée par la branche de la sécurité militaire dans la région côtière.

« Ils m’ont tous ordonné d’aboyer comme un chien. Ils me frappaient avec la crosse de leurs fusils, leurs poings, leurs bottes », a-t-il raconté. « J’ai cru que ma vie touchait à sa fin. »

Il a ensuite été transféré dans trois autres centres de détention à Lattaquié, tous utilisés à l’époque d’Assad, où une « fête de bienvenue » l’attendait à chaque fois. Il dit avoir été suspendu par les chevilles, un pistolet enfoncé dans la bouche, puis enfermé seul dans une pièce sans fenêtre pendant vingt jours.

À deux reprises lors de ses transferts, le jeune homme affirme que ses geôliers ont envisagé de le tuer et de jeter son corps à la mer, les centres de détention étant devenus surpeuplés.

Il a finalement été libéré au bout de quatre mois, toujours pieds nus. Ses ravisseurs ne lui ont jamais rendu les chaussures qui lui avaient été arrachées lors de son enlèvement.

Reuters n’a pas été en mesure de confirmer de manière indépendante le récit du jeune homme, mais celui-ci correspondait au type d’abus décrit par au moins huit autres anciens détenus qui en avaient été témoins ou en avaient fait eux-mêmes l’expérience. Il figurait également parmi au moins 53 détenus dont la détention avait dépassé la limite légale de 60 jours sans procédure judiciaire.

Le gouvernement a affirmé que les politiques du ministère de l’Intérieur étaient conformes au droit syrien, qui, selon lui, garantit l’accès à un avocat. Il a également indiqué que la détention extrajudiciaire était autorisée « afin de prévenir une menace imminente ou le déclenchement de violences ».

Fin novembre, le ministère de l’Intérieur a publié un nouveau code de conduite à l’intention de ses agents, leur enjoignant notamment de « préserver et renforcer les droits de l’homme, de traiter chacun avec dignité et conformément au droit international ». Le texte interdit explicitement la torture et autorise le recours à la force « dans les limites approuvées ».

Le soleil couchant projette une lueur chaude à travers les fenêtres tandis que des Syriens traversent la tristement célèbre prison militaire de Sednaya, dans la banlieue de Damas, en Syrie, le 18 décembre 2024. (Crédit : Leo Correa/AP)

L’héritage d’Assad

Reuters a recensé au moins 11 personnes mortes en détention en s’entretenant avec leurs proches, dont trois décès que le gouvernement a indiqué faire l’objet d’enquêtes. Les autorités n’ont toutefois pas communiqué le nombre total de décès en détention ni commenté les conclusions relatives à ces cas.

Parmi les victimes figurait un détenu de Kafr Sousa, un commerçant chrétien de 59 ans nommé Milad al-Farkh. Sa famille raconte qu’il a été arrêté le 24 août sur des allégations de détention d’armes, de trafic d’armes et de vente de viande périmée dans sa boucherie.

La famille d’Al-Farkh a décrit cette arrestation comme une tentative de pression visant à leur extorquer 10 000 dollars en échange de leur protection.

Deux semaines plus tard, un autre détenu de Kafr Sousa a réussi à appeler la famille pour lui dire qu’al-Farkh était à l’article de la mort à la suite de tortures. L’appel de la morgue de l’hôpital est arrivé le lendemain, le 9 septembre, a indiqué la famille.

Un membre de la famille a été arrêté pour avoir exigé une autopsie. Après l’intervention d’un haut responsable de la sécurité intérieure et de responsables religieux, les médecins ont finalement conclu qu’al-Farkh était mort en se cognant la tête lors d’une chute, et le corps a été remis à la famille. Celle-ci affirme n’avoir jamais vu le rapport d’autopsie ni reçu le moindre document écrit concernant son arrestation ou sa mort.

Reuters a examiné des photographies du corps d’al-Farkh prises à la morgue, qui montraient ce qui semblait être une blessure sanglante à l’arrière de la tête.

Le 25 septembre, après que la famille a demandé l’ouverture d’une enquête sur la mort d’al-Farkh, le ministère de l’Intérieur a annoncé avoir perquisitionné son domicile et y avoir découvert une bombe. La famille nie catégoriquement la présence de tout explosif dans la maison.

Reuters a également documenté des décès survenus à un poste de contrôle à Tartous et dans la prison de cette ville, ainsi que dans d’autres lieux de détention, notamment un commissariat de police à Damas, à proximité de la célèbre mosquée des Omeyyades.

Trois familles disent n’avoir appris la mort de leurs proches qu’après l’enterrement de leurs corps. Parmi ces cas figurent trois hommes arrêtés à Homs en janvier : un ancien militaire et ses deux fils, eux aussi soldats sous le régime d’Assad. Leur famille dit les avoir vus pour la dernière fois alors qu’ils étaient emmenés par des agents de la sécurité intérieure.

Le bureau du gouverneur leur a indiqué que les hommes se trouvaient à la prison centrale de Homs. Pendant cinq mois, expliquent-ils, ils s’y sont rendus régulièrement pour apporter de la nourriture, des médicaments et des vêtements propres, et récupérer du linge sale, qui leur disait-on appartenait aux trois hommes. Ils affirment avoir versé des milliers de dollars à des intermédiaires non identifiés, sans jamais être autorisés à voir leurs proches.

Finalement, désespérés, deux membres de la famille se sont rendus à la morgue, et ont convaincu un employé de leur montrer des photographies numériques de corps non identifiés. C’est à ce moment-là qu’ils ont découvert que les trois hommes étaient morts depuis janvier.

Selon les commentaires écrits sous les photos, le père de 62 ans avait eu la gorge tranchée, se souviennent deux membres de la famille. L’un des fils avait le visage défiguré et la peau arrachée, tandis que l’autre avait été tué d’une balle dans le visage. Ils affirment ne pas avoir été autorisés à conserver les documents, y compris les rapports d’autopsie. Reuters n’a pas pu obtenir ces photos ni les rapports.

Les bureaux des gouverneurs de Homs, de Tartous et de Lattaquié n’ont pas répondu aux demandes de commentaires.

Une vue aérienne montre une foule se rassemblant pour pénétrer dans la tristement célèbre prison de Sednaya, juste au nord de Damas, en Syrie, le lundi 9 décembre 2024 (Crédit : Ghaith Alsayed/AP)

Le Réseau syrien pour les droits de l’homme (SNHR) a commencé à documenter les abus commis sous Assad en 2011 et publie depuis des rapports mensuels sur les détentions arbitraires. Au cours de l’année 2025, l’organisation a recensé 16 décès en détention sous le nouveau gouvernement.

Dans son dernier rapport, publié début décembre, le SNHR a appelé les nouveaux dirigeants syriens à « mettre en place des réglementations juridiques qui mettront fin à l’ère douloureuse des arrestations arbitraires et des disparitions forcées ».

L’expérience de détention de Matar sous le nouveau gouvernement a été brève, mais éprouvante sur le plan psychologique. Le journaliste et cinéaste a indiqué avoir été libéré sans inculpation dans les 24 heures suivant son arrestation au poste de contrôle à la frontière avec le Liban.

« Toute personne soupçonnée d’avoir falsifié des documents ou des preuves est traitée conformément aux lois et règlements, comme cela a été le cas pour Amer Matar », a déclaré le gouvernement.

Il ne dispose d’aucun document attestant de son arrestation ou de sa libération.

« Le régime est tombé, mais ceux qui gouvernent aujourd’hui ont décidé de transformer les prisons d’Assad en nouvelles prisons », a déclaré Matar. « Je jure devant Dieu que c’est la chose la plus absurde que j’aie jamais vue. »

Matar affirme n’avoir jamais récupéré son disque dur auprès des agents du poste de contrôle. Il est parvenu à rejoindre le Liban dix jours plus tard et n’est plus retourné en Syrie depuis.

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