LONDRES — David Bolchover lance un défi dès le début de cet entretien : celui de demander à des Juifs de citer de grands noms juifs du football.
« Ils vous riront au nez », assure l’écrivain britannique et fidèle supporter du Manchester United. « Même les grands fans de football avec une culture approfondie de l’histoire juive moderne sont persuadés que le football n’est pas le point fort des Juifs. »
Certes, il n’y a peut-être aucun joueur juif à la Coupe du monde 2026, laquelle se déroule en Amérique du Nord jusqu’au 19 juillet prochain, mais cela n’a pas toujours été le cas, affirme Bolchover, du haut de ses 59 ans.
Dans son livre, « Digging Deep », Bolchover rétablit la vérité sur les nombreux Juifs qui ont contribué au « beau jeu » avant d’être assassinés lors de la Shoah.
Son tout dernier livre fait suite à « The Greatest Comeback », dans lequel il racontait l’histoire exceptionnelle de Béla Guttmann, survivant hongrois de la Shoah qui avait commencé sa carrière sur le terrain avant la guerre avant de devenir plus tard un entraîneur et manager des plus réputés. Salué par la critique, cet ouvrage de 2017 avait été présélectionné pour le prix William Hill Sports Book of the Year et traduit en plusieurs langues.
Dans ce nouvel ouvrage, Bolchover fait œuvre de mémoire en sortant de l’oubli 11 professionnels du football juifs. Bien décidé à rendre hommage à ces hommes qui constituent son « équipe », il redonne vie à leur terrible histoire dans un ouvrage minutieux et richement documenté.
The Times of Israel s’est entretenu avec Bolchover lors d’un appel vidéo depuis son domicile, dans le nord de Londres. Il revient sur ce qui lui a donné envie de se lancer dans ce difficile voyage de détective, ce qu’il a découvert, chemin faisant, s’exprime sur la question du renouveau du football juif — mais aussi sur le possible vainqueur de la Coupe du monde.
The Times of Israel : Qu’est-ce qui vous a mené à découvrir ce monde oublié du football juif ?
David Bolchover : J’avais toujours pensé, comme la plupart des Juifs, que les Juifs n’étaient pas de grands joueurs ou entraîneurs de football. Jusqu’à ce que je lise un article, il y a de cela des années, sur Béla Guttmann, grand entraîneur de football juif qui a, en 1961 et 1962, remporté la Coupe d’Europe en tant qu’entraîneur, avec l’équipe du Benfica.
Tout ce que j’ai pu lire sur lui passait sous silence les années de la Shoah et disait qu’il s’était rendu en Suisse, alors neutre, et que c’était ainsi qu’il avait survécu.
J’ai écrit aux autorités suisses, lesquelles m’ont répondu : « Personne du nom de Béla Guttmann n’est venu dans notre pays. »
J’ai découvert par la suite qu’il était en réalité un survivant de la Shoah — qu’il s’était évadé d’un camp de travail forcé, qu’il s’était caché, et que sa famille avait été assassinée. Je me suis dit : « C’est une histoire formidable et je vais écrire là-dessus. »
L’Europe a voulu le tuer et a assassiné son père et sa sœur. Et quelques années plus tard, il a remporté la plus importante compétition sportive d’Europe.
En écrivant ce livre, j’ai découvert un monde d’entraîneurs et de grands footballeurs juifs disparus avec les cendres des Juifs d’Europe.
J’ai l’impression que la commémoration de la Shoah porte surtout sur les survivants. La raison en est double, je crois. Premièrement, parce que les morts ne peuvent pas parler et qu’il est plus facile de faire des recherches sur les survivants. Deuxièmement parce que les gens trouvent l’histoire des survivants plus réconfortante. Elle offre plus d’espoir, en particulier lorsque des survivants comme Béla Guttmann ont été sauvés par des non-Juifs.
Il faut certes saluer l’héroïsme, mais il nous faut également être brutalement honnêtes : ce fut rare. L’histoire de Béla Guttmann est exceptionnelle — parce qu’il a survécu, déjà, et ensuite parce qu’il le doit à un héros non juif. Ce livre parle de la règle.
Comment avez-vous choisi les athlètes sur lesquels vous avez écrit ?
Pour se qualifier dans mon équipe, il fallait avoir représenté un pays au niveau international. J’ai sélectionné 11 hommes en fonction de leur talent footballistique et de l’intérêt que leur histoire a éveillé en moi.
Je voulais aussi une équipe équilibrée (gardien, défenseurs, milieux de terrain, attaquants), avec une diversité de profils juifs. Certains étaient religieux, l’un d’entre eux s’était converti au christianisme, un autre avait converti ses enfants au christianisme, un autre encore était socialiste, un autre sioniste, et certains avaient combattu pour leur pays durant la Première Guerre mondiale. Sur le plan de la personnalité, ils étaient tous très différents — il y avait des pères de famille dévoués et patriotes mais aussi des playboys un peu perdus. Quoi qu’il en soit, ils ont tous été assassinés, le plus souvent pas par des nazis allemands mais par d’anciens voisins ou de prétendus compatriotes.
Mes joueurs sont originaires d’Europe centrale, mais leur talent les a amenés à voyager un peu partout, et ils ont souvent fini loin de leur lieu de naissance. Leur histoire conduit les lecteurs ça et là en Europe, de la Norvège à l’Italie, de la France à la Lettonie. Ainsi, « Digging Deep » retrace l’histoire de l’Europe juive et de sa destruction à travers le prisme de ce magnifique sport qu’est le football, l’activité sportive la plus commentée au monde.
Comment avez-vous mené vos recherches ? Il existe des comptes rendus assez détaillés de matchs d’il y a un siècle, mais vous les faites littéralement revivre.
Au début, je n’avais que quelques paragraphes issus de pages Wikipédia en langue étrangère. La plupart de ce qui était écrit s’est, par la suite, révélé totalement faux.
J’ai passé un temps fou à éplucher les comptes rendus de matchs et les profils de joueurs polonais, hongrois et allemands de l’entre-deux-guerres pour bien comprendre quels joueurs ils étaient.
J’ai rassemblé une grande quantité d’informations biographiques sur chacun de ces joueurs, en adressant des demandes aux autorités locales en Europe pour obtenir des certificats de naissance, des preuves de mariage, de la naissance d’enfants, etc. J’ai contacté et me suis lié d’amitié avec les rares membres de leur famille encore en vie susceptibles de me donner des informations supplémentaires.
Il m’a été très difficile d’obtenir des informations généalogiques, sans compter le côté frustrant, devant tant d’archives détruites.
Souvent, la preuve formelle de l’assassinat de ces joueurs a été extrêmement difficile à établir. Lorsqu’on les a envoyés se faire gazer, il nous reste des registres de transport au départ des pays d’Europe occidentale. Mais en Europe de l’Est, on les abattait dans des fossés sans aucune archive possible. J’ai passé au crible tous les témoignages d’après-guerre que j’ai pu trouver pour établir les scénarios les plus probables.
Combien de temps vous a-t-il fallu pour écrire, et cela a-t-il impliqué de nombreux déplacements ?
Il m’a fallu six ans pour écrire ce livre — une véritable obsession. Évidemment, je n’ai pas pu me rendre dans certains endroits comme l’Ukraine, mais j’ai essayé d’aller dans tous les endroits où ils avaient vécu.
Il y a eu beaucoup de réussites et de grands moments de satisfaction mais aussi beaucoup de déception, faute de pouvoir découvrir ce que je cherchais. Certaines de ces déceptions sont entières, notamment en ce qui concerne le sort de la fille de Jozef Klotz, auteur du tout premier but de la Pologne sur la scène internationale en 1922. J’ai une photo d’elle sur mon ordinateur. Personne ne connaît son nom, personne ne sait ce qui lui est arrivé, à elle ou à sa mère. J’aimerais vraiment l’apprendre un jour, notamment parce que le neveu de Klotz, Danny Dekel, qui vit en Israël, m’a beaucoup aidé. Il ne connaît toujours pas le nom de sa cousine et aimerait beaucoup le connaître.
Avez-vous des joueurs préférés parmi les 11 que vous incluez dans le livre ?
Jozsef Braun a été le meilleur joueur juif de tous les temps, mais son histoire est tragique, d’autant plus que très peu de supporters le connaissent. C’était un joueur brillant. Il avait fait ses débuts dans l’équipe de Hongrie à l’âge de 17 ans : depuis, aucun joueur de cet âge n’a enfilé le maillot hongrois, le record qu’il a établi tient toujours. Chaque description qui était faite de lui me faisait penser à Cristiano Ronaldo, raison pour laquelle le chapitre qui lui est consacré porte le titre « Le Ronaldo hébreu ».
Les fans de football savent bien que le meilleur joueur n’est pas forcément celui que l’on préfère. J’adore Jozsef Braun mais j’ai deux chouchous, à commencer par Zygmunt Steuermann, playboy et personnage haut en couleurs qui n’a cessé de s’attirer des ennuis et des dettes, mais était prodigieusement doué.
Kazimierz Górski, un ancien entraîneur de l’équipe polonaise, a écrit dans ses mémoires avoir entendu parler d’un match à Janowska, un camp de travail forcé pour Juifs à Lviv. Il avait entendu dire que les Juifs avaient joué contre les gardes ukrainiens et avaient gagné trois buts à un, Steuermann marquant deux buts. J’adore cette histoire qui nous dit que les derniers pas de Steuermann sur un terrain de football sont ces deux buts marqués contre ses oppresseurs. C’est une histoire rapportée, à prendre avec prudence donc, mais j’ai personnellement très envie d’y croire.
Max Scheuer n’avait pas une fraction du talent de Steuermann ou Braun, mais il avait de la passion, de la détermination et jouait pour la plus grande équipe de football sioniste de tous les temps : le Hakoah Vienne. Il passait son temps libre à faire campagne pour des politiciens sionistes, collecter des fonds pour des causes sionistes et portait le maillot bleu et blanc de son équipe avec une immense étoile de David sur la poitrine.
Fait remarquable, le Hakoah Vienne a remporté le championnat autrichien. Il était leur joueur le plus ancien : il a joué plus de 600 fois pour eux. J’aime son côté bosseur et battant : il n’abandonnait jamais et tirait le maximum de ses capacités.
Scheuer a réussi à quitter Vienne lors de la Nuit de Cristal et s’est rendu à Marseille. Il a fini dans un camp de travail, mais j’en ai conclu qu’il s’en était évadé. Selon un témoignage d’après-guerre, un ami et lui avaient convenu de tenter de s’enfuir par la frontière suisse. Mais apparemment, son ami s’est présenté avec sa jeune épouse et de nombreux membres de sa famille. Scheuer n’a pas voulu abandonner son ami, mais le groupe était trop visible et ils se sont fait prendre. Ils ont été envoyés à Drancy, et à partir de là à Auschwitz-Birkenau, où Scheuer a été gazé dès son arrivée.
Faut-il être un fan de football pour lire votre livre ?
J’ai écrit ce livre – et le précédent – pour les non-amateurs de football, j’ai donc essayé, autant que possible, de ne pas sombrer dans le jargon. Un grand nombre de chapitres traitent de sujets sans rapport avec le football : la vie personnelle des joueurs, leurs origines. Je pense qu’à travers le prisme du football, le sport le plus populaire au monde, ces histoires donnent une perspective nouvelle sur ce qui est arrivé à ces Juifs et sur ce qui s’est passé là où ils vivaient.
La mission que vous vous êtes donnée, celle de préserver la mémoire de ces joueurs, a des accents très personnels — avez-vous de la famille qui a vécu la Shoah ?
La famille de ma grand-père a été assassinée. Ils vivaient à Lyubcha, dans ce qui est aujourd’hui la Biélorussie. Mais ce n’est pas ce qui m’a donné envie d’écrire ce livre, du moins pas directement. Quatre-vingt-quinze pour cent des Juifs britanniques sont originaires d’Europe, et les deux tiers des Juifs d’Europe ont été exterminés. Nous avons tous été touchés, certains de très près, d’autres de plus loin ; certains connaissent bien ce qui est arrivé à leur famille, d’autres s’y intéressent moins. Mais nous sommes tous les vestiges de ce qui fut.
L’ampleur des destructions — une annihilation presque totale dans de nombreuses régions — a effacé la mémoire collective juive. C’est notamment pour cette raison que les Juifs rient à l’idée qu’il y ait eu de grands footballeurs juifs. Mon but est donc de raviver une petite partie de la mémoire collective qui a disparu avec les Juifs d’Europe.
Pouvez-vous envisager un renouveau du football juif ?
On me pose souvent la question. Nous représentons 0,3 % de la population en Grande-Bretagne — nous ne sommes rien. Nous sommes très, très peu nombreux, il est donc peu probable que nous produisions beaucoup de grands footballeurs, même si je pense qu’il y en aura deux ou trois qui perceront dans les prochaines années, car j’entends dire qu’il y a beaucoup de jeunes footballeurs juifs qui jouent dans des centres de formation.
À Vienne et Budapest, d’importants foyers du football dans l’entre-deux-guerres, les Juifs représentaient jusqu’à 10 à 20 % de la population. La principale raison pour laquelle les Juifs européens et les Juifs britanniques n’excellent plus dans le football aujourd’hui est que nous sommes fort peu nombreux et, dans le cas de l’Europe, c’est directement lié à la Shoah.
Aujourd’hui, 90 % des Juifs du monde vivent en Amérique ou en Israël. En Amérique, le football — ou soccer — n’est pas un sport important, et dans le cas d’Israël, il n’est pas à la hauteur. On pourrait dire qu’Israël a été désavantagé par son expulsion de la Confédération asiatique de football, en 1974, ce qui ne lui a laissé d’autre option que de disputer les éliminatoires européens pour les tournois majeurs, face à un niveau très relevé, avec des qualifications de facto plus difficiles.
Cela étant dit, des pays moins peuplés, comme par exemple la Slovénie, la Slovaquie ou la Lettonie, ont fait leur entrée dans des tournois majeurs. Je dirais donc que la performance d’Israël est décevante. J’aimerais un jour que l’on m’explique pourquoi il en est ainsi.
Compte tenu de l’accueil que les footballeurs israéliens ont reçu dans certains pays, le football est-il toujours un beau jeu ?
A chaque Coupe du monde, on entend les commentateurs et journalistes dire : « Quelle atmosphère de carnaval. » On voit des images de supporters de cultures très différentes en train de danser, rire et boire ensemble, revêtus de costumes inspirés de leur pays, en train d’ agiter des drapeaux.
Une des images marquantes de cette Coupe du monde, pour moi, est celle de ce supporter qui s’est fait confisquer le seul drapeau israélien de tout le stade de Los Angeles — pour le protéger, nous a-t-on dit. Alors même que des supporters porteurs de drapeaux palestiniens ont pu les conserver sans la moindre restriction.
On parle volontiers d’atmosphère de carnaval et de fraternité des nations, lors de la Coupe du monde et des Jeux olympiques, mais qu’en serait-il si Israël s’était qualifié ? Aurait-il eu sa place dans cette grande famille ? Leurs supporters amateurs de fête auraient-ils été acceptés ? Auraient-ils pu agiter leur drapeau en public sans craindre de violences ?
Je crois que l’Europe et le monde ont fait beaucoup de choses pour commémorer la Shoah : musées, plaques, journées de la mémoire. Mais en ont-ils vraiment tiré les leçons ? Je ne le pense pas.
Selon vous, qui va gagner la Coupe du monde ?
Je pense que la France sera difficile à battre, mais tout peut arriver dans un tournoi à élimination directe. Sur une saison de championnat, la meilleure équipe finit en tête, mais dans une compétition de coupe, la meilleure équipe ne l’emporte pas nécessairement.
La France est la meilleure équipe, mais si l’on regarde l’histoire de la Coupe du monde, ce n’est pas toujours la meilleure équipe qui gagne. J’aimerais beaucoup qu’un outsider atteigne les demi-finales, pour que ce ne soit pas toujours les mêmes : France, Argentine, Brésil.
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