Un banquier et son château face à l’antisémitisme new-yorkais des années 1900
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  • Le château d'Oheka à Huntington, New York, en 2014. (AP Photo/Frank Eltman)
    Le château d'Oheka à Huntington, New York, en 2014. (AP Photo/Frank Eltman)
  • Château d'Oheka à Huntington, New York, le 3 novembre 2020. (Matt Lebovic/The Times of Israel)
    Château d'Oheka à Huntington, New York, le 3 novembre 2020. (Matt Lebovic/The Times of Israel)
  • La propriété d'Otto Hermann Kahn vu du ciel. (Domaine public)
    La propriété d'Otto Hermann Kahn vu du ciel. (Domaine public)
  • Otto Hermann Kahn au Morristown Field Club, le 25 septembre 1913. (Domaine public via wikipedia)
    Otto Hermann Kahn au Morristown Field Club, le 25 septembre 1913. (Domaine public via wikipedia)
  • Le château d'Oheka avant sa restauration dans les années 1980. (Autorisation)
    Le château d'Oheka avant sa restauration dans les années 1980. (Autorisation)

Un banquier et son château face à l’antisémitisme new-yorkais des années 1900

Sur la « Gold Coast » de Long Island, 100 ans d’histoire résonnent à Oheka d’Otto Hermann Kahn. 2e plus grande résidence des USA, c’est aujourd’hui un hôtel de luxe et restaurants

HUNTINGTON, New York – Au début des années 1900, les clubs mondains du New Jersey refusaient l’adhésion d’Otto Hermann Kahn parce qu’il était juif. Le financier a donc décidé de construire son propre château et son propre terrain de golf au sommet de la Gold Coast de Long Island.

Achevé à temps pour le mariage de la fille de Kahn, Maud, en 1920, Oheka – un acronyme pour Otto Hermann Kahn – est la deuxième plus grande résidence privée du pays. Aujourd’hui un lieu de prédilection pour les mariages de célébrités et les tournages de clips vidéo, le château a été ajouté au registre national des lieux historiques en 2004.

Qu’il s’agisse du lieu des noces du membre du Congrès Anthony Weiner ou de la scène d’une tentative d’assassinat très médiatisée en 2014, Oheka – qui abrite désormais un hôtel de luxe – a réussi à rester dans l’actualité. Le château a bénéficié du processus de restauration de résidences privées le plus coûteux de l’histoire des États-Unis, le sauvant ainsi du destin de dizaines de manoirs de la Gold Coast aujourd’hui démolis.

Né en 1867 et élevé à Mannheim, en Allemagne, Kahn s’est d’abord fait connaître en « réorganisant » les finances des systèmes ferroviaires américains. Premier banquier célèbre, ses analyses et ses plans lui ont valu l’admiration des grandes entreprises et du gouvernement.

Otto Hermann Kahn (à gauche) et Charlie Chaplin. (Domaine public)

Bien qu’il aurait été plus facile pour Kahn de réussir dans la finance en supprimant son origine juive, ces racines étaient un motif de fierté. Lorsque les gens demandaient à Kahn s’il était catholique ou épiscopalien, le dénommé « Roi de New York » avait une réponse standard : « Mes parents n’étaient pas des juifs pratiquants et ne m’ont pas élevé pour être un juif pratiquant », a déclaré Kahn. « Mais je n’ai jamais quitté le judaïsme et je n’ai aucune intention de le faire ».

Après avoir épousé la mondaine Addie Wolff, Kahn a été irrité par la vie sociale à Morristown, dans le New Jersey, où les Juifs n’étaient pas autorisés à s’inscrire comme membres de clubs sociaux ou de terrains de golf. Pour remédier à cette situation – et parce que sa maison « Cedar Court » a été détruite par un incendie en 1905 – Kahn a acheté un terrain de 180 hectares à Long Island.

Au départ, les ouvriers ont passé deux ans à construire une colline en forme de plate-forme pour que le château ait une vue sur Cold Spring Harbor et d’autres domaines, dont celui de la famille Vanderbilt. De grandes serres et une ferme en activité ont été construites, tandis qu’un terrain de golf de 18 trous reproduisait les meilleurs parcours britanniques.

À son apogée, à l’intérieur du château de 127 pièces, plus de 100 gens de maison organisaient des fêtes auxquelles assistaient jusqu’à 600 invités. Les employés utilisaient un réseau de passages et de tunnels secrets pour rester à l’abri des regards, tandis que certains invités – dont des têtes couronnées – arrivaient par la piste d’atterrissage privée d’Oheka.

« Ce qui nous unit »

Figurant parmi les grands philanthropes de son temps, Kahn a cofondé la Jewish Federation de New York et financé des prix pour les artistes noirs.

Lorsque Otto Kahn était enfant en Allemagne, lui et son père ont discuté de l’avenir d’Otto dans la banque plutôt que dans la musique, ce à quoi le jeune Kahn était enclin après avoir appris à jouer de plusieurs instruments avant d’obtenir son diplôme d’études secondaires. Ils ont convenu que les profits devraient être utilisés pour financer les arts. Pour sa philanthropie de toujours dans le domaine des arts, Kahn a reçu le surnom de « Otto le Magnifique ». (Le fils d’Otto, Roger Wolff Kahn, deviendra par la suite un musicien de jazz et un compositeur américain populaire).

Le Metropolitan Opera était particulièrement important pour Kahn et sa femme. En tant que président du conseil d’administration, Kahn couvrait régulièrement les déficits de l’opéra, bien qu’il ait fallu de nombreuses années avant que le conseil n’autorise Kahn – un Juif ! – à acheter sa propre loge..!

La propriété d’Otto Hermann Kahn vu du ciel. (Domaine public)

Kahn a été un auteur prolifique de discours et d’essais sur les arts, la fiscalité et la question de l’impérialisme américain. Comme de nombreux Juifs américains ayant des racines familiales en Allemagne, il a été coupé de sa famille après le début de la guerre en 1914.

« Je ne m’excuse pas et je n’ai pas honte de ma naissance allemande », écrivit Kahn dans un essai intitulé Right Above Race, dans lequel il dénonçait le militarisme allemand. Dans tout Oheka, il y avait des représentations de tilleuls, le symbole de son Mannheim natal.

« Mais j’ai honte – amèrement et gravement honte – des … actes révoltants commis en Belgique et dans le nord de la France, de l’infamie des meurtres du Lusitania, des innombrables violations de la convention de La Haye et du droit des nations, … des crimes accumulés au mépris hideux des lois de Dieu et des hommes », a écrit Kahn.

Château d’Oheka à Huntington, New York, le 3 novembre 2020. (Matt Lebovic/The Times of Israel)

La Première Guerre mondiale s’est terminée au moment où Kahn mettait la dernière main à Oheka. Le financier était opposé au traité de Versailles et à la Société des Nations, estimant que les pays d’Europe devaient être libérés de la dette de guerre en échange de la fin de la guerre.

Tout au long des années 1920, les étés au château d’Oheka ont été marqués par ce que sa femme Addie appelait « le zoo » – des stars d’Hollywood, des politiciens et des magnats de l’industrie. À plusieurs reprises, Kahn a fait des spectacles de cirque avec des éléphants. Les invités pouvaient nager dans la piscine intérieure ou côtoyer Charlie Chaplin et Harpo Marx, tandis que le fils de Kahn, Roger, tournait des films familiaux mettant en scène ses sœurs élégamment habillées.

Au début des années 1930, Kahn était un adversaire acharné du parti nazi allemand et il a invoqué son identité juive pour exprimer son indignation face au programme antisémite du parti. En 1933, les nazis ont réagi en fermant une bibliothèque de Mannheim financée par Kahn. Créée en 1927, elle avait été nommée en l’honneur du père de Kahn, Bernhard.

Margaret et Maud Kahn. (Domaine public)

En plus de leur château de Long Island, Kahn et sa femme avaient une maison de style Mar-a-Lago, également appelée Oheka, à Palm Beach, en Floride. Dans la résidence familiale de 80 pièces, inspirée des palaces italiens de Manhattan, George Gershwin divertissait parfois ses invités au piano.

Connu pour ses interventions « charitables », Kahn a été directeur ou administrateur de nombreuses organisations. Il a rassemblé des gens au nom de diverses causes, de la première cotation des titres américains à Paris à son financement des Alliés pendant la Première Guerre mondiale.

« Nous devons chercher et mettre en valeur, bien plus que nous ne le faisons, ce qui nous unit au lieu de chercher et de mettre en valeur, voire d’exagérer, ce qui nous sépare », a écrit Kahn dans son essai Art and People.

« Pire qu’un immeuble collectif »

Quinze ans après avoir terminé le château d’Oheka, Kahn est mort d’une crise cardiaque. L’homme de 67 ans a été enterré dans un cimetière proche du château, où une partie des services funéraires ont eu lieu.

Après avoir été vendu par la famille Kahn en 1939, Oheka a changé plusieurs fois de mains. En 1979, le château est laissé à l’abandon et occupé par des squatters. Après pas moins de 100 tentatives d’incendie criminel en cinq ans, un avocat a qualifié le château de « pire qu’un immeuble collectif dans le sud du Bronx qui avait été incendié dans les années 60 ».

Le château d’Oheka avant sa restauration dans les années 1980. (Autorisation)

Comme Kahn avait insisté pour que le château soit ignifugé, la structure a réussi à survivre aux tentatives d’incendie. Cependant, l’utilisation fréquente d’eau d’arrosage a entraîné une prolifération de moisissure noire.

En 1984, le promoteur immobilier Gary Melius a sauvé Oheka en achetant le domaine pour 1,5 million de dollars. Avant de pouvoir réparer quoi que ce soit, quelque 300 semi-remorques à ordures ont été transportées hors du site sur une période de six mois.

Otto Hermann Kahn en couverture de Time Magazine en 1925. (Domaine public)

Très vite, le projet de rénovation privé le plus coûteux de l’histoire des États-Unis voit le jour à Oheka, avec notamment l’achat de 4 000 tuiles d’ardoise dans la même carrière du Vermont que celle de Kahn. Des milliers d’arbres ont été plantés pour faire revivre le jardin à la française conçu par le paysagiste Olmstead Brothers.

Admirateur de Kahn et se déclarant lui-même un homme de l’excès, Melius – qualifié de « coriace » par le Newsday de Long Island – a rénové les « oubliettes » du château. Il a également fait dégager et prolonger les tunnels souterrains, censés aller jusqu’à Cold Spring Harbor.

La restauration d’Oheka s’est heurtée à un obstacle en 1988, lorsque Melius ne fut plus en mesure de financer les énormes travaux de restauration. Après que les nouveaux propriétaires furent également incapables de s’occuper du château, Melius est intervenu à nouveau pour acquérir la propriété dans le cadre d’un bail à long terme.

Cette photo de février 2014 montre Gary Melius, le propriétaire du château d’Oheka à Huntington, New York. (AP Photo/Paul Prince)

Comme s’il suivait la devise de la famille Kahn – « Ever Restlessly Forward » [Toujours aller de l’avant] – Melius a réussi à racheter la propriété, créant ainsi l’actuel hôtel de luxe et les restaurants.

En 2014, Melius a reçu trois balles dans la tête alors qu’il se trouvait dans une voiture à l’extérieur du château. Miraculeusement, il a survécu et s’est lentement rétabli. Bien que la tentative d’assassinat ait eu lieu en plein jour et ait été filmée, il n’y a eu aucune arrestation.

Depuis que le mariage de Maud Kahn a été filmé pour les actualités en 1920, la plupart des grands domaines construits sur la Gold Coast de Long Island ont été démolis. En revanche, le cœur de ce que Kahn a construit à Oheka reste intact et ouvert au public – avec un prix pour une nuit en cette période de pandémie inférieur à 300 dollars.

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