Un cadre de l’ADL démissionne, accusant le groupe d’être « l’idiot utile » de l’administration Trump

Joe Berman invoque l'incapacité de l'organisation à réagir de manière agressive à l'antisémitisme de la droite, le rétrécissement du champ d'action du groupe à l'antisémitisme et à l'antisionisme uniquement

Joe Berman. (Autorisation : Joe Berman)

JTA — L’ancien responsable bénévole des litiges au sein de l’Anti-Defamation League (ADL) a rendu publique sa lettre de démission – un courrier cinglant – dernier exemple en date du mécontentement ressenti par certains membres de la communauté juive face aux changements survenus au sein de l’organisation depuis le début du second mandat de Donald Trump.

Joe Berman, qui avait présidé le Comité national des affaires juridiques de l’ADL de 2018 à 2022 et qui a occupé d’autres fonctions bénévoles jusqu’à cette année, a expliqué dans un entretien qu’il avait décidé de quitter l’organisation dans la mesure où ce groupe de défense des droits civiques respecté était devenu un « idiot utile » de l’administration Trump en faisant le choix de ne pas réagir avec force à l’antisémitisme qui s’exprime à la droite de l’échiquier politique américain.

« Que ce soit intentionnellement ou par ignorance, l’ADL couvre aujourd’hui des individus qui ont l’intention de gravement porter atteinte à notre nation », a dit Berman dans sa lettre de démission – il assumait jusqu’à présent des fonctions dans deux instances dirigeantes au niveau de tous les États-Unis et dans une instance régionale.

Berman, qui avait envoyé cette lettre en mars, a choisi de révéler son contenu pour la toute première fois aujourd’hui par l’intermédiaire de la JTA.

Exprimant un point de vue largement partagé par les opposants libéraux à Trump, Berman a affirmé que l’administration Trump avait utilisé le prétexte de l’antisémitisme pour imposer des sanctions autoritaires aux universités et pour placer en détention des individus qui n’avaient pas la citoyenneté américaine.

« Les Juifs et la lutte contre l’antisémitisme sont utilisés de manière cynique pour promouvoir un programme autoritaire et antidémocratique », a-t-il dit dans sa lettre. « Le fait que les responsables nationaux de l’ADL soient dans l’incapacité d’identifier ces dangers évidents et immédiats est inexplicable ».

Berman a ajouté dans son courrier : « Ne vous y trompez pas : tout cela ne finira pas bien et en particulier pour les Juifs américains ».

En réponse à la lettre de Berman, un porte-parole de l’ADL a répété un argument qui avait été avancé par le président de l’organisation, Jonathan Greenblatt, dans une récente tribune, à savoir qu’à une époque de l’Histoire où l’antisémitisme connaissait une recrudescence spectaculaire, il était tout à fait justifié pour l’organisation de détourner son attention et ses ressources d’autres défis sociétaux pour se concentrer sur la nécessité de combattre la haine anti-juive.

Jonathan Greenblatt participant à une table ronde lors du sommet du mois du patrimoine des TAAF, au Glasshouse, à New York, le 5 mai 2023. (Crédit : JP Yim/Getty Images via AFP)

« L’essor choquant des violences antisémites, ces dernières années — en allant de Pittsburgh à Poway, de Boulder à Washington, DC — nous a obligés à intensifier nos efforts visant à protéger la population juive », a indiqué le porte-parole. « La communauté juive est confrontée à une période particulière, où nous devons revenir sur l’essentiel. Nous ne disposons pas de ressources illimitées et nous devons faire des choix en matière de priorités. Tout en encourageant ceux qui œuvrent pour la protection des droits civils dans d’autres groupes, nous consacrons notre temps, notre énergie et notre argent à la lutte contre l’antisémitisme ».

L’ADL est – de loin – la plus grande organisation de défense des droits humains au monde dédiée à la lutte contre l’antisémitisme. Ses statistiques sont largement reprises et ses activités portent non seulement sur la défense des droits et le règlement des litiges, mais aussi sur le devoir de veille face aux haines et sur la promotion de la recherche sur les causes de l’antisémitisme.

Si elle bénéficie d’un large soutien au sein de la communauté juive, l’ADL a de nombreux critiques à gauche comme à droite de l’échiquier politique. Les propos virulents de Berman représentent la dernière manifestation en date du mécontentement qui a été entraîné par les changements fondamentaux survenus sous la direction de Greenblatt, qui a cherché à recentrer l’organisation sur la seule lutte contre l’antisémitisme et l’antisionisme.

Parmi les autres changements qui ont entraîné les critiques de Berman et d’autres anciens partisans du groupe, la fermeture, cette année, d’un programme de formation dans la lutte contre l’intolérance qui était très rentable, le programme « World of Difference » ; la disparition des sites internet du groupe de toutes les références faites à ses actions en faveur des droits civiques, et la transformation de son unité chargée des litiges en matière de droits civiques, une unité qui était riche d’une longue histoire, en unité ciblant uniquement l’antisémitisme.

Les détracteurs de l’ADL affirment également que l’organisation a renoncé à ses alliances avec d’autres groupes – et, en conséquence, à son statut dans le domaine des droits civiques.

« Nous avons défendu la communauté LGBTQ, la communauté afro-américaine, les immigrants, et cela constituait un élément central de notre mission », a expliqué Berman, qui a également occupé le poste de président du conseil régional de l’ADL pour la Nouvelle-Angleterre entre 2020 et 2023. « Et nos mémoires [juridiques] étaient tout simplement incroyables. Nous le faisions souvent en coalition avec d’autres groupes de défense des droits civiques – et tout cela a aujourd’hui disparu. Le respect dont nous jouissions a complètement disparu. »

Berman n’a pas été le premier membre de l’ADL à démissionner, cette année, suite à la frustration qu’il a ressentie face à ces changements : au mois de juin, The Forward avait fait état de la lettre de démission – tout aussi cinglante – de Steven Ludwig, membre du conseil régional de Philadelphie.

La JTA s’est entretenue, plus récemment, avec onze anciens employés, sous-traitants et autres responsables laïcs ou bénévoles de l’ADL, dont certains ont dit être prêts à s’exprimer publiquement pour la toute première fois. Ils ont tous affirmé avoir été déconcertés par le fait que l’organisation se soit éloignée de sa mission générale en faveur des droits civiques – un changement qui s’est accéléré après le 7 octobre 2023, lorsque le pogrom commis par le Hamas dans le sud d’Israël, et l’explosion d’antisémitisme qui a suivi ont poussé Greenblatt à déclarer ouvertement que l’organisation allait dorénavant recentrer ses activités.

Au cours de notre entretien, Stacy Burdett, qui avait occupé le poste de vice-présidente des relations gouvernementales de l’ADL à Washington, de 1993 à 2017, n’a pas souhaité commenter la nouvelle orientation prise par le groupe, déclarant toutefois que la mission de ce dernier avait été double pendant longtemps et que cette manière de travailler sur ces deux volets en même temps servait les intérêts des Juifs américains.

L’actrice Gal Gadot s’exprime après avoir reçu l’International Leadership Award lors du sommet ADL Never Is Now au Javits Center le 4 mars 2025 à New York. (Crédit : Bryan Bedder/Getty Images pour Anti-Defamation League/AFP)

« Depuis l’administration Lincoln, la défense des Juifs américains est ancrée dans l’idée que la protection des droits des Juifs et de tous les droits civils est un impératif à la fois stratégique et moral », a-t-elle écrit dans un courriel. « Séparer ces deux causes nuit à ces deux objectifs. La montée en puissance de la défense des droits civils de la part des rabbins et de la part des Juifs de tout le pays contredit l’idée même qu’ils devraient choisir entre ces deux causes. A leurs yeux, elles sont indissociables ».

Greenblatt avait initialement adhéré à cette vision lorsqu’il avait succédé à Abraham Foxman au poste de président-directeur-général de l’ADL en 2015, écrivant dans un livre illustré, « The Good Fight », qui était sorti en 2019, que le groupe centenaire avait élargi son champ d’action au-delà de l’antisémitisme peu après sa création.

Mais quelques années après son entrée en fonction, des fissures ont fait leur apparition, ont raconté des personnes qui travaillaient au sein de l’ADL.

Jason Sirois, qui a été le directeur national des programmes éducatifs de l’ADL de 2018 à 2021, se souvient qu’il a observé avec consternation le déclin des programmes phares de formation anti-intolérance qui étaient destinés aux écoles, connus sous le nom de « World of Difference ». Ces derniers se distinguaient par une approche holistique, renonçant à ne mettre l’accent que sur une seule population vulnérable, comme cela se faisait auparavant. L’ADL a mis un terme définitif à ce programme au début de l’année, une information qui a été révélée pour la première fois par le magazine de gauche Jewish Currents.

« Dans toutes les recherches qu’ils ont menées, l’une des choses qu’ils ont découvertes est que la majorité des gens investissaient dans l’ADL pour des raisons d’éducation – et pourtant, cet investissement a toujours semblé être considéré comme acquis », a-t-il déclaré dans une interview.

Le porte-parole de l’ADL a confié que l’éducation restait déterminante dans le cadre de la mission de l’ADL, soulignant son importance dans la lutte contre l’antisémitisme – en opposition avec l’approche holistique qui avait été adoptée dans le cadre de « World of Difference ».

« La croissance continue de notre travail dans le domaine de l’éducation est significative, elle permet d’intervenir dans la lutte contre l’antisémitisme, d’éduquer sur la Shoah et de combattre les préjugés dans les écoles d’une manière qui convient à ces dernières, et cette croissance est évolutive », a dit le porte-parole, « ce qui signifie que nous pouvons toucher un plus grand nombre d’élèves, d’éducateurs et d’écoles que cela n’a jamais été le cas auparavant, à un moment où les étudiants et les éducateurs du secondaire et du supérieur sont confrontés à un déluge incessant d’antisémitisme dans les salles de cours et sur les campus ».

Melanie Robbins, qui avait travaillé dans les bureaux régionaux de New York et du New Jersey de 2016 à 2019 avant d’être promue directrice adjointe, se souvient du moment qui, selon elle, a été un tournant dans l’évolution de Greenblatt. Elle raconte qu’il avait semblé furieux après que l’ADL été critiquée par la droite pour s’être opposée à la nomination de Brett Kavanaugh à la Cour suprême par le président Donald Trump en 2018, en raison de son bilan en matière de droits reproductifs.

L’une des critiques – qui avait été soulignée par le chroniqueur juif conservateur Liel Leibovitz dans le Wall Street Journal à l’époque – avait été que l’ADL avait renoncé à sa mission de protection des Juifs « en se prononçant sur des sujets très éloignés de son mandat traditionnel ».

Fichier : Brett Kavanaugh, candidat à la Cour suprême, témoigne devant la commission judiciaire du Sénat au Capitole à Washington, DC, le 27 septembre 2018. (Crédit : AFP/Pool/Michael Reynolds)

Il est vrai que l’ADL avait tout naturellement déposé des mémoires d’amicus curiae dans des dossiers relatifs au droit à l’avortement. « L’ADL a déposé des mémoires d’amicus curiae dans toutes les affaires importantes qui ont été jugées par la Cour suprême depuis l’arrêt Roe en soutien à la liberté reproductive, s’opposant aux efforts visant à restreindre le droit à l’avortement », avait fait savoir le groupe en 2019, expliquant pourquoi il considérait la défense de l’avortement comme une question de discrimination et de lutte contre la haine.

Après la publication de l’éditorial paru dans le WSJ, Greenblatt avait réagi vivement, se rappelle Robbins. Elle note qu’il s’était emporté lors d’une réunion avec le conseil d’administration du bureau régional. « Jonathan est arrivé et il était très en colère. Il a déclaré que les questions relatives aux femmes n’étaient pas des questions fondamentales », dit-elle dans un entretien, ajoutant qu’il avait crié. Un autre ancien membre du personnel s’est souvenu d’une rencontre similaire avec Greenblatt qui avait concerné le communiqué émis par l’ADL au sujet de Kavanaugh.

Le porte-parole de l’ADL n’a pas démenti ces propos – mais il a indiqué que les droits reproductifs n’avaient jamais été au centre des préoccupations de l’organisation et que la confirmation de Kavanaugh n’avait eu aucun impact sur la politique du groupe.

« Si l’ADL a adopté un positionnement politique en matière de droits reproductifs, l’ADL n’est pas et n’a jamais été une organisation de défense des droits reproductifs », a expliqué le porte-parole. « Nous avons toujours laissé d’autres organisations prendre les devants sur ce sujet dans la mesure où elles sont bien mieux équipées, mieux informées et plus concentrées sur cette question ».

Par ailleurs, la dissolution de l’équipe chargée des droits civils de l’ADL – avec notamment le départ, au début de la décennie, d’avocats comme Michael Lieberman, qui avait joué un rôle déterminant dans l’adoption des lois fédérales sur les crimes de haine – a alarmé certains des juristes qui contribuaient autrefois à titre gracieux à la rédaction de mémoires. (Lieberman a refusé tout commentaire).

Ils ont affirmé que l’organisation avait effacé leur travail d’un important moteur de recherche de mémoires d’amicus curiae – ce dernier, en effet, ne donne plus de résultats pour les mémoires de l’ADL, même si un grand nombre peuvent être trouvés en ligne, ailleurs.

Les unités de litiges de l’ADL mettent désormais l’accent sur l’antisémitisme – reprenant là la mission d’autres groupes, comme le Brandeis Center.

Le prix de ces changements est élevé pour les Juifs, a écrit Berman dans sa lettre.

Jonathan Greenblatt, chef de l’Anti-Defamation League, lors de la 60ᵉ édition de la Marche sur Washington, au mémorial Lincoln, le 26 août 2023. (Crédit : Andrew Harnik/AP)

« Il n’y avait véritablement aucune autre organisation juive qui avait la même mission que nous. Aujourd’hui, il semble que les Juifs fassent cavalier seul, séparés de tout les autres. Et cela nous porte préjudice », a-t-il affirmé.

« Si vous ne travaillez pas avec d’autres groupes, ces derniers ne viendront pas à votre défense », a-t-il ajouté. « Et c’était là tout le fondement de l’organisation. Aujourd’hui, cela n’existe plus ».

Pour lui, le point de non-retour a été atteint cette année, quand l’ADL a approuvé l’arrestation, par les autorités de l’immigration, de Mahmoud Khalil, un résident permanent aux États-Unis qui organisait des manifestations anti-Israël à l’université de Columbia.

« Nous apprécions à leur juste valeur les efforts importants et audacieux qui sont actuellement déployés par l’administration Trump dans la lutte contre l’antisémitisme sur les campus, et cette action illustre encore davantage cette détermination en demandant des comptes aux contrevenants », avait déclaré l’ADL au moment de l’arrestation, au mois de mars dernier.

Une réponse qui, selon Berman, a été une compromission flagrante sur des valeurs fondamentales – avec des conséquences susceptibles de porter atteinte aux Juifs. La « détention de Khalil a été une violation flagrante de la Constitution », a-t-il écrit dans sa lettre de démission, ajoutant que les opinions de Khalil étaient « scandaleuses » mais qu’elles étaient protégées par la liberté d’expression.

« Il est déconcertant que l’ADL ne reconnaisse pas ces points fondamentaux et évidents », s’est-il étonné.

L’activiste anti-Israël Mahmoud Khalil (au centre) s’exprimant après sa libération du centre fédéral de détention pour immigrants, à Jena, en Louisiane, le 20 juin 2025. (Crédit : Matthew Hinton/AP)

Plus récemment, l’ADL a surpris en s’abstenant de commenter des sujets qui auraient entraîné ses condamnations dans le passé – et notamment les récentes attaques qui ont été lancées par Trump contre les Somaliens du Minnesota.

« La stratégie actuelle consiste à lutter uniquement contre l’antisémitisme, à abandonner toute alliance et à garder le silence quand d’autres minorités sont prises pour cible », a commenté Ludwig dans un texte. « Si l’ADL ne se soucie désormais que de la sécurité des Juifs et qu’elle ne dit rien quand un grand nombre d’autres ne sont pas en sécurité, il s’agit, pour le moins, d’une vision à court terme ».

Presque neuf mois après sa démission, Berman, qui est avocat-général au sein du Conseil de surveillance du barreau de la Cour suprême du Massachusetts, a expliqué qu’il ressentait encore de la douleur d’avoir été contraint de quitter l’organisation.

« L’ADL occupe une place importante dans ma vie depuis le milieu des années 1990, il m’a donc été très difficile de partir », a-t-il indiqué. « L’une des choses que j’aimais vraiment au sein de l’ADL, c’était sa double mission, la protection des Juifs, mais aussi la promotion des droits civils, et la façon dont ces deux missions étaient symbiotiques. L’une ne va pas sans l’autre ».

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