Un couple de lesbiennes françaises qui a combattu les nazis, peu à peu reconnu
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  • Dans le cadre de l'avant-garde parisienne des années 1920, Suzanne Malherbe, (à gauche), et Lucy Schwob ont créé un art subversif et sexiste sous les pseudonymes de Marcel Moore et Claude Cahun. (Jersey Heritage Collections/ via la New York Jewish Week)
    Dans le cadre de l'avant-garde parisienne des années 1920, Suzanne Malherbe, (à gauche), et Lucy Schwob ont créé un art subversif et sexiste sous les pseudonymes de Marcel Moore et Claude Cahun. (Jersey Heritage Collections/ via la New York Jewish Week)
  • Jeffrey H. Jackson, auteur de "Paper Bullets". (Algonquin/ via New York Jewish Week)
    Jeffrey H. Jackson, auteur de "Paper Bullets". (Algonquin/ via New York Jewish Week)
  • Lucy et Suzanne se reposent au bord de l'eau près de leur maison à Jersey. (Jersey Heritage Collections/ via la New York Jewish Week)
    Lucy et Suzanne se reposent au bord de l'eau près de leur maison à Jersey. (Jersey Heritage Collections/ via la New York Jewish Week)
  • Soldats allemands debout dans la rue King, à Saint Helier, à Charing Cross (aujourd'hui site du monument de la Croix de la Reine) pendant l'occupation de l'île anglo-normande de Jersey pendant la Seconde Guerre mondiale. (Bundesarchiv Bild)
    Soldats allemands debout dans la rue King, à Saint Helier, à Charing Cross (aujourd'hui site du monument de la Croix de la Reine) pendant l'occupation de l'île anglo-normande de Jersey pendant la Seconde Guerre mondiale. (Bundesarchiv Bild)
  • Un soldat allemand gardant le mur de l'Atlantique dans les îles anglo-normandes pendant la Seconde Guerre mondiale. (Getty images/iStock)
    Un soldat allemand gardant le mur de l'Atlantique dans les îles anglo-normandes pendant la Seconde Guerre mondiale. (Getty images/iStock)

Un couple de lesbiennes françaises qui a combattu les nazis, peu à peu reconnu

Dans « Paper Bullets », Jeffrey H. Jackson revient sur ce couple emblématique qui a su démoraliser les Allemands occupant l’île de Jersey et inspiré des gens comme David Bowie

NEW YORK JEWISH WEEK — Lucy Schwob et Suzanne Malherbe – connues sous leurs pseudonymes Claude Cahun et Marcel Moore – auront bénéficié d’une reconnaissance tardive, au cours des dernières décennies, pour leurs photographies scintillantes, leurs collages et les écrits qu’elles avaient créés dans la sphère de l’art avant-gardiste du Paris des années 1920. En tant que maîtresses et collaboratrices, elles ont laissé derrière elles une œuvre surréaliste visionnaire en ce qui concerne l’ambiguïté de genre et la métamorphose, et elles auront séduit des admirateurs allant de la rock-star David Bowie à l’artiste Cindy Sherman.

L’auteur Jeffrey H. Jackson aimerait également qu’elles soient reconnues pour un autre rôle : En tant que résidentes de Jersey, la plus grande des îles du Channel, en Grande-Bretagne, les deux françaises avaient mené une campagne de résistance contre l’occupation nazie. Dans « Paper Bullets: Two Artists Who Risked Their Lives to Defy the Nazis, » Jackson décrit comment, en quatre ans, elles avaient écrit des prospectus subversifs, des pamphlets et des dessins qui avaient eu pour objectif de démoraliser les soldats allemands qui contrôlaient l’île. Glissée dans les poches des soldats, collée sur les murs et abandonnée dans les cimetières, leur propagande « a souligné la variété des moyens utilisés par les populations pour combattre l’empire nazi dans toute l’Europe ».

Jackson est professeur d’histoire au Rhodes College de Memphis, dans le Tennessee. Lui et moi – deux mâles hétérosexuels cisgenre – nous sommes entretenus de la nature de la résistance, de l’utilité de la désinformation et de la capacité de ces deux héroïnes de franchir les lignes du genre, de la religion – et les lignes ennemies.

Ces deux femmes sont nées peu avant le début du 20e siècle et elles ont grandi dans des familles favorisées de Nantes avant de monter à Paris – et de plonger dans l’avant-garde.

Le père de Lucy était propriétaire d’un journal et rédacteur, et sa mère était une actrice célèbre. Le père de Suzanne était médecin. Lorsqu’elles étaient arrivées au sein de la capitale, au lendemain de la Première Guerre mondiale, oui, elles avaient réellement plongé dans le monde artistique – où elles entretenaient déjà quelques liens.

Jeffrey H. Jackson, auteur de ‘Paper Bullets. » (Crédit : Algonquin/ via New York Jewish Week)

Leurs vies et leur art avaient été marqués par la fluidité – dans leur sexualité, dans leur nom, dans leur identité. J’imagine que cela a beaucoup à voir avec leur relation homosexuelle à une époque qui était très différente.

Leurs familles se connaissaient et elles jouaient ensemble quand elles étaient des enfants. C’est à l’adolescence que leur relation amoureuse a commencé. Elles n’en parlent pas beaucoup mais il apparaît clairement que – comme on pouvait s’y attendre à cette période – cela n’a pas été chose facile dans une société de province, au début du 20e siècle.

Lorsqu’elles se sont installées à Paris, tout était plus ouvert et il y avait des couples lesbiens là-bas, comme Gertrude Stein et Alice B. Toklas – mais c’était tout de même resté un défi. Beaucoup de gens critiquaient les gays, hommes et femmes, les accusant de ne pas faire leur devoir en n’ayant pas d’enfant, en n’aidant pas à la reconstruction de l’armée française. Même dans le milieu artistique, parmi leurs amis surréalistes, ils étaient nombreux – comme André Breton – à être homophobes, à ne pas accepter la différence.

Après des vacances à Jersey, au fil des années, elles ont décidé finalement de s’y installer à plein temps. Quel est le statut des îles de la Manche avant la guerre – elles étaient des territoires contrôlés par les Britanniques qui accueillaient avec plaisir des citoyens français comme Lucy et Suzanne ?

Elles dépendaient de la couronne et elles étaient défendues par l’armée britannique, elles utilisaient la monnaie britannique, mais elles avaient également leurs propres instances de gouvernance. Les îles étaient un lieu de villégiature bien connu par les Britanniques et un paradis fiscal, et elles bénéficiaient donc d’une sorte de statut intermédiaire.

Lucy et Suzanne au bord de la mer près de leur habitation de Jersey. (Crédit : Jersey Heritage Collections/ via New York Jewish Week)

Et quand les nazis ont commencé à avancer, Churchill a décidé que cela ne valait pas la peine de les défendre ?

Cela n’a pas été une décision facile mais il a estimé que les ressources étaient insuffisantes pour les défendre. L’armée britannique était déjà assujettie et sur le point d’être évacuée de Dunkerque. Et les militaires se demandaient pourquoi les Allemands viendraient là, de toute façon. Ils ne pensaient pas que les îles puissent être une cible jusqu’à leur occupation dans le cadre de la stratégie défensive du « mur de l’Atlantique » des nazis. Ils avaient pensé aussi qu’en n’assurant pas la défense des îles, les Allemands ne les considéreraient pas comme une cible. Malheureusement, ils avaient oublié de dire aux Allemands qu’elles n’étaient pas défendues et ces derniers avaient effectué des bombardements et mitraillé l’île – marquant le début d’une occupation traumatisante à partir de 1940.

Suzanne et Lucy auraient-elles pu partir ?

Elles y avaient réfléchi, mais elles ne savaient pas réellement où aller et que faire. Lucy avait pensé qu’elles pourraient retourner en France et rejoindre la résistance mais Suzanne, qui avait toujours plus de sens pratique que Lucy, plutôt rêveuse, s’était demandée ce qu’elles allaient pouvoir faire. Finalement, elles avaient décidé de rester mais Lucy avait continué à réfléchir à des moyens de résister aux Allemands et Suzanne s’était laissée prendre, elle aussi, par cette idée. Lucy avait la passion d’agir, Suzanne avait les compétences en termes d’organisation. Elles étaient complémentaires.

Un soldat allemand garde le mur de l’Atlantique sur les îles anglo-normandes durant la deuxième guerre mondiale (Crédit : Getty images/iStock)

Un élément crucial de cette histoire, c’est l’affaire Dreyfus. Lucy avait grandi dans la fièvre de cet événement antisémite d’une grande puissance [quand Alfred Dreyfus, officier juif de l’artillerie française, avait été jugé et condamné pour de fausses accusations de trahison].

Il y avait eu de nombreuses personnes aux abords de l’habitation familiale qui avaient hurlé « Mort aux Juifs » parce que son père avait connu Dreyfus à l’école, et que son journal était pro-Dreyfus. Elle avait vu tout ce que cela avait coûté à son père. Sa mère sombrait alors d’ores et déjà dans la maladie mentale. Cette enfance avait été angoissante pour elle. Suzanne en parle alors qu’elle est interrogée. Même si elle n’était pas juive, cela l’avait aidée à former ce caractère de résistance. Cela lui avait apporté une motivation supplémentaire. Le fascisme et l’antisémitisme n’avaient pas été une nouveauté pour ces deux femmes lorsqu’elles avaient assisté à l’ascension de Mussolini et de Hitler.

Les Allemands avaient-ils découvert d’où elle venait ?

Oui, seulement parce que Lucy l’avait admis lorsqu’elle avait été interrogée en disant « Je suis d’origine juive du côté de mon père ». Elle avait dit cela parce qu’elle tentait de portait le chapeau en disculpant totalement Suzanne, pour convaincre les enquêteurs nazis qu’elle seule avait eu une raison justifiant l’écriture de toutes ces notes.

‘Paper Bullets’ par Jeffrey H. Jackson. (Crédit : Algonquin/ via New York Jewish Week)

Concernant ces notes : Au cours de l’hiver 1941, Lucy et Suzanne avaient commencé à en écrire rapidement à travers « le soldat sans nom », une sorte de monsieur tout-le-monde qui tente de convaincre les militaires qu’ils combattent au nom d’une cause inutile, perdue. Vous écrivez que Lucy s’est identifiée dans cette création d’une manière finalement proche du travail artistique du couple – dans lequel elle se dépeignait comme un homme, ou de manière sexuellement ambiguë.

Il y a une ligne directe entre la manière dont elles jouent avec ces catégories dans leurs photographies ou la manière dont elles se sont réinventées en tant que soldat allemand, en utilisant la langue allemande pour pénétrer dans l’esprit des soldats qui lisaient leurs notes.

Beaucoup d’entre elles étaient drôles ou sarcastiques, d’autres plus directes, ou elles en appelaient au pays natal, à la famille. Le soldat qu’elles avaient inventé avait une personnalité. Lucy, à un moment, avait dit : « J’ai le sentiment de devenir comme lui et de m’échapper ». Elle a souvent eu le désir d’être quelqu’un d’autre.

Lucy et Suzanne combattent l’occupation avec les outils qu’elles maîtrisent le mieux : l’art et la littérature. Est-ce que leurs notes, leurs poèmes, leurs textes satiriques variés ont eu l’impact attendu sur le moral des soldats allemands ?

Cela serait formidable de retrouver le journal intime d’un Allemand sur lequel il serait écrit : « J’ai trouvé cette note et je me sens si démoralisé ». Elles rencontrent certains soldats, en prison, qui ont lu leurs textes. L’un d’entre eux, en particulier, a déserté et il est allé chez elles – la maison avait déjà été saisie par les nazis – et leur domestique, Edna, l’avait caché pendant quelques jours.

Mais pour moi, d’une certaine façon, la meilleure preuve est qu’on va leur courir après pendant quatre ans. La police secrète de terrain des nazis avait pris le problème très au sérieux et cela n’aurait pas été le cas si leurs agissements n’avaient pas eu le potentiel d’avoir un impact fort sur le moral des troupes. Le commandement allemand n’avait pas attribué ces notes à des civils mécontents. Il a été très significatif que Lucy et Suzanne écrivent aux Allemands dans leur propre langue – et elles avaient finalement été condamnées à mort.

Des soldats allemands à un carrefour de Jersey durant l’occupation des îles anglo-normandes pendant la seconde guerre mondiale (Crédit : Domaine public)

Pensez-vous qu’elles ont mis en danger d’autres personnes de l’île – que ce soit dans leur foyer ou peut-être en incitant les Allemands qui ont déraciné les résidents de Jersey qui leur résistaient ?

Je pense que oui, d’une certains manière – tous ceux qui se trouvaient chez elles contrevenaient à une chose ou une autre. Elles avaient une radio, ce qui était illégal. Edna, la domestique, et son époux George écoutaient tous cette radio. Elles accumulaient de quoi manger. George travaillait dans un hôtel, de l’autre côté de la rue, qui était devenu un club pour les officiers allemands et il volait de la nourriture. Il y a souvent une résistance semblable, de bas niveau, sous une occupation. Beaucoup de gens entraient et sortaient de prison parce qu’ils avaient commis de tels délits.

Pendant leurs interrogatoires, Lucy et Suzanne avaient bien insisté sur le fait qu’elles avaient travaillé seules. Elles ne voulaient mettre personne d’autre en danger.

Sous quels autres aspects leur rébellion a-t-elle été personnelle, liée à leur sexualité ou à leur art ?

Je les évoque toutes deux comme étant des résistantes de toute une vie. Devenues adolescentes, elles avaient commencé leur relation et leur collaboration artistique – Lucy écrivait et Suzanne illustrait – et cela avait toujours été en opposition avec le monde qui les entourait. Je pense qu’il y a une ligne directrice. On ne se réveille pas un matin en se disant : ‘Je vais entrer en résistance !’. Le plus souvent, cela survient dans la vie d’individus qui s’étaient préparés pour ce moment pendant toute leur existence. Ils ont cette sorte de capacité, de compétence à devenir résistants. C’est là que vous les voyez envisager un monde alternatif où le genre n’est pas une réalité stable, où le surréalisme joue avec ce que voit le regard.

Lucy et Suzanne sont finalement emprisonnées, jugées et condamnées par un tribunal nazi pour leurs violations de l’occupation – avoir caché une radio et une machine à écrire, avoir distribué leurs écrits subversifs. C’est un simulacre de tribunal, mais cela en reste un. Pourquoi les nazis se donneraient-ils la peine de mettre en place l’apparence d’un système judiciaire ?

Il y a toujours le vernis de la légalité qui doit être enveloppé autour de cela. Le juge dit même quelque chose comme ça : « Notre but n’est pas de vous déclarer coupable, mais de déterminer à quel point vous l’êtes. » L’autre raison est qu’il s’agit d’un territoire occupé, et qu’ils devaient maintenir la paix sur cette île stratégiquement importante. Ils avaient besoin que la population civile travaille pour eux. Et les habitants de l’île ont accepté. Ils avaient besoin de manger et de continuer à mener une vie normale. C’est la danse de l’occupation – chaque partie a besoin de l’autre. Un système juridique doit fonctionner même s’il est truqué en faveur de l’occupant.

Lucy, (à gauche), et Suzanne, après avoir déménagé à Jersey, dissimulaient souvent leur véritable relation en disant qu’elles étaient sœurs. Le père divorcé de Lucy avait en fait épousé la mère veuve de Suzanne. (Jersey Heritage Collections/ via la New York Jewish Week)

Lucy et Suzanne luttaient contre cet occupant. Pour quoi se battaient-elles ?

Lucy en parle un peu, même si certains de ses sujets sont tellement abstraits. Elle se voit en train de se battre pour un monde libéré de l’impérialisme ou de la suppression de la liberté individuelle – cela renvoie à sa propre expérience en tant que membre d’un couple de lesbiennes et au fait d’avoir à naviguer dans les complexités de cette situation.

Elle parle aussi de cette idée d’auto-libération – d’aider les hommes à se libérer. Elles considèrent que les soldats allemands ont été dupés par Hitler et par les nazis, d’où le fait que ces hommes sont aussi une sorte de victimes. Les frères et cousins de Lucy et Suzanne ont combattu pendant la Première Guerre mondiale, et elles disent à leurs gardiens de prison : « Nous n’avons pas peur parce que nous connaissons les soldats ». Elles y voient une sorte d’humanité. Elles se voient se battre pour un monde plus humain.

Elles considèrent que les soldats allemands ont été dupés par Hitler et par les nazis

La guerre se termine avant que leurs geôliers ne puissent exécuter la peine de mort. Après la guerre, les deux femmes ont voulu être reconnues comme membres de la Résistance française, mais on leur a refusé tous les honneurs parce que leurs activités n’étaient pas de nature militaire. Cela a dû être une profonde déception.

Elles ne parlent pas de cette déception, mais elles auraient certainement souhaité obtenir un plus grand honneur. Et elles ont souffert de leurs actes pendant la guerre. Leur expérience en prison n’est pas une histoire de brutalité et de torture, mais il est certain qu’il s’agissait de violence psychologique. Chaque jour, elles s’attendaient à ce que ce soit le jour de leur exécution. Elles ont vécu avec cela pendant huit mois. Elles ne s’attendaient pas à survivre à la guerre.

Dans le cadre de l’avant-garde parisienne des années 1920, Suzanne Malherbe, (à gauche), et Lucy Schwob ont créé un art subversif et sexiste sous les pseudonymes de Marcel Moore et Claude Cahun. (Jersey Heritage Collections/ via la New York Jewish Week)

Lucy est morte en 1954, à l’âge de 60 ans, et Suzanne en 1972. Vous écrivez que les deux ont été enterrées ensemble à Jersey, sous une pierre tombale qui comporte des étoiles de David, et j’ai vu qu’il y avait une rue qui portait leur nom à Paris. Y a-t-il des traces de Lucy et Suzanne en tant que résistantes à Jersey et ailleurs ?

Le fonds Jersey Heritage a beaucoup fait pour les promouvoir, ainsi que leurs activités en temps de guerre. Au cours des 15 ou 20 dernières années, à mesure que leurs personnalités artistiques se sont fait connaître dans le monde de l’art, des expositions ont contribué à préserver cet héritage. Beaucoup de leurs documents ont été digitalisés par le Fonds. L’année dernière, le New York Times a publié un article sur Lucy dans le cadre de sa série de nécrologies oubliées [dans laquelle ses activités pendant la guerre n’étaient pas mentionnées].

La maison est toujours là, avec une plaque sur laquelle figure le nom de Lucy, Claude Cahun, alors qu’en réalité les deux devraient être mentionnés. Je crois que tout leur travail a été le fruit de leur collaboration.

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