« Elie Wiesel est libre, pas Eliezer. »

Un documentaire raconte l’écriture du livre « La nuit » par Elie Wiesel

Dans 'Elie Wiesel : Soul on Fire', le réalisateur Oren Rudavsky revient sur le prix Nobel et ses tentatives de donner un sens à sa vie

Le lauréat du prix Nobel de la paix Elie Wiesel au Capitole, à Washington, aux Etats-Unis, le 2 mars 2015. (Crédit : Win McNamee/Getty Images via JTA)

On étudie le livre d’Elie Wiesel sur la Shoah, « La nuit », dans toutes les écoles américaines mais son succès et l’énorme tirage dont il a bénéficié n’allaient (vraiment) pas de soi au début.

Dix ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, Wiesel, qui est né en Roumanie, était journaliste à Paris lorsqu’il décida d’écrire sur la Shoah. Le texte qui en est sorti, un ouvrage en yiddish de 862 pages intitulé « And the World Remained Silent [NDLT : Et le monde resta silencieux] » a été raccourci et publié en Argentine sans qu’il ne parvienne à trouver son public. Wiesel a alors revu sa copie, réduit encore le nombre de pages et changé d’angle.

Après de nombreux refus, une petite maison d’édition a fini par accepter ce que le monde connaît aujourd’hui sous le titre « La nuit ». Dix ans après la mort de Wiesel à l’âge de 87 ans, en 2016, le livre reste un pilier de l’enseignement de la Shoah.

L’histoire des origines de « La nuit » est au cœur d’un nouveau documentaire sorti le 27 janvier, à l’occasion de la Journée internationale du souvenir de l’Holocauste.

Réalisé par le cinéaste de renom Oren Rudavsky, « Elie Wiesel : Soul on Fire » a été diffusé par PBS dans le cadre de sa série documentaire « American Masters » et de l’initiative de The WNET Group « Rendre hommage à notre histoire : la culture juive et la mémoire de la Shoah ».

« Comme l’aurait dit Elie, la souffrance ne confère aucun privilège — c’est ce que l’on fait de sa souffrance qui compte », explique Rudavsky au Times of Israel lors d’une interview via Zoom. « Elie a passé sa vie entière à faire en sorte de donner un sens à sa vie. »

Rudavsky a réalisé de nombreux documentaires liés à la Shoah, dont « Witness Theater », à propos d’un programme qui met en relation des lycéens et des survivants de la Shoah dans le but d’écrire au sujet de ce qu’ils ont vécu.

A LIRE : « Le projet », un film à la croisée des mémoires de la Shoah et de la guerre d’Algérie

« Elie Wiesel : Soul on Fire » sera diffusé à la télévision après une tournée des festivals dont le Hamptons International Film Festival ou DocAviv.

Elie Wiesel arrive au Parlement hongrois à Budapest en 2009. (Photo AP/Bela Szandelszky)

Le documentaire commence par une citation de Wiesel : « Celui qui écoute un témoin devient témoin. » Lors des 90 minutes qui suivent, le documentaire donne à entendre le point de vue de proches de la famille, ainsi que de chercheurs et de certains étudiants que Wiesel a encadrés en sa qualité de professeur à l’Université de Boston.

Des images animées servent à illustrer les moments clés de sa vie, et de nombreuses images de Wiesel – apparitions publiques à des moments importants, notamment avec quelques moments touchants avec sa femme Marion, son fils Elisha et leurs petits-enfants, Elijah et Nova. Marion est décédée il y a de cela presque un an, en février 2025.

Tout au long du film, Elie Wiesel est présenté comme une « âme en feu », comme le suggère le titre — un homme qui n’a eu d’autre choix que de s’exprimer et de dénoncer les injustices.

Comme cet exemple il y a de cela plus de 40 ans. Le président américain de l’époque, Ronald Reagan, était en déplacement officiel en Allemagne de l’Ouest et devait se rendre dans un cimetière de Bitburg. Or on découvrit que le cimetière contenait les tombes de soldats SS. Les Juifs américains protestèrent, en vain.

Wiesel a profité de sa cérémonie de remise de la Médaille d’or du Congrès, à la Maison Blanche, pour l’évoquer poliment mais fermement et presser Reagan de renoncer à se rendre dans ce cimetière.

« Il a évoqué tout ce qui comptait pour lui », explique Rudavsky à propos de ce discours, « au sujet de la mémoire, de l’histoire des Juifs, de l’obligation de dire la vérité aux personnes au pouvoir et de défendre ceux qui n’ont pas la parole. »

Cette photo du 14 octobre 1986 montre le survivant de la Shoah Elie Wiesel en train de se voir décerner la Médaille d’honneur du Congrès américain des mains du président Ronald Reagan (à droite) à la Maison Blanche, à Washington, DC. (PHOTO AFP / RICHARD WELLS)

Reagan n’a pas pour autant renoncé à son déplacement à Bitburg mais il s’est arrêté, en plus, sur les lieux de l’ancien camp de concentration de Bergen-Belsen. Un an plus tard, en 1986, Wiesel se voyait décerner le prix Nobel de la paix.

« Bitburg fut un moment important dans la vie d’Elie », rappelle Rudavsky, qui avait alors une vingtaine d’années et garde un souvenir précis du discours. « Il était déjà très connu dans le monde juif, jusque dans le monde religieux chrétien. »

Mais cette notoriété toute relative « n’est rien en comparaison de ce qui s’est passé après ce discours, du fait de ce discours, diffusé en direct à la télévision sur une chaîne nationale [et] grâce au prix Nobel de la paix. »

« La violence n’est pas une solution »

Dans son discours de réception du Nobel, le 10 décembre 1986, le lauréat a évoqué la Shoah, bien sûr, mais aussi les récentes crises des droits de l’Homme, de l’apartheid en Afrique du Sud à l’Union soviétique.

Dans les extraits du discours que l’on voit dans le documentaire, Wiesel parle également des « Palestiniens, dont le sort ne m’est pas étranger mais dont je déplore les méthodes lorsqu’elles mènent à la violence. La violence n’est pas une solution. Le peuple juif, tout comme le peuple palestinien, ont perdu trop de fils, versé trop de sang. Il faut que cela cesse. »

Tout au long de sa vie, Wiesel « n’a jamais critiqué Israël publiquement », souligne Rudavsky. « Il n’a jamais fait une chose pareille. Pour certains, c’est le signe d’une incohérence de sa part. D’autres sont de son avis. »

Oren Rudavsky, réalisateur de ‘Witness Theater.’ (Autorisation)

« Les opinions sont très tranchées en la matière au sein du monde, juif ou non juif », explique le réalisateur.

« Il y a ces choses dont il a parlé, celles dont il n’a pas parlé, sans oublier son soutien fidèle à l’État d’Israël. Il estimait qu’Israël trouverait le moyen de faire ce qui est juste tout en faisant part de ses inquiétudes au sujet du peuple palestinien. Il est décédé en 2016, bien avant tout ce qui a frappé Israël depuis, mais aussi le Moyen-Orient et les Palestiniens. »

« Israël a joué un rôle important dans son existence », précise Rudavsky.

« Très tôt dans le film … j’ai inséré un extrait dans lequel il parle de ce qui lui tient à cœur. On y voit des enfants, en Hongrie, qui chantent ce qui est désormais l’hymne israélien … Elie disait : ‘Je connais mieux les rues de Jérusalem que celles de ma ville natale.’ »

Le creuset

Comme l’explique le film, Elie Wiesel, né Eliezer Wiesel dans la ville de Sighet, dans l’actuelle Roumanie, est le petit-fils d’un rabbin dont il avait hérité du prénom.

Dans l’Encyclopédie de la Shoah, il est dit que Sighet a été absorbée par la Hongrie pendant la Seconde Guerre mondiale, mais en fait, en 1944, l’Allemagne a pris le contrôle de son vassal hongrois, ce qui s’est traduit par des déportations de grande ampleur de Juifs hongrois, dont firent partie les Wiesel — les parents Shlomo et Sarah, le fils Eliezer et les filles Beatrice, Hilda et Tzipora, tous envoyés à Auschwitz.

Sarah et Tzipora périrent dans les chambres à gaz et Elie fut séparé de Beatrice et Hilda, qui survécurent.

Un groupe de lycéens roumains attendent devant la maison d’enfance d’Elie Wiesel pour visiter le musée de la Shoah, le 11 septembre 2017. (Yaakov Schwartz/Times of Israel)

Le film décrit avec émotion de quelle manière Wiesel et son père sont parvenus à rester ensemble jusqu’en 1945, lorsque l’Allemagne nazie commença à tanguer et que les nazis entraînèrent les détenus des camps de concentration dans des marches de la mort en direction de l’ouest. Après l’une de ces marches vers Buchenwald, Shlomo Wiesel mourut — ce qui brisa le cœur de son fils, alors adolescent.

Après la guerre, Elie s’est trouvé un foyer en France au sein des « Garçons de Buchenwald », ce qui lui a permis d’étudier à la Sorbonne et de devenir journaliste pour des médias en France, aux États-Unis et même en Israël, qui venait d’acquérir son indépendance. Pour autant, il n’a jamais oublié la promesse qu’il s’était faite, à savoir dix ans plus tard, d’écrire ce qu’il avait vécu pendant la guerre.

Elie Wiesel, auteur, prix Nobel de la Paix et survivant de la Shoah, devant une photo de lui et d’autres détenus au camp de concentration de Buchenwald en 1945, pendant sa visite au musée et mémorial de la Shoah de Yad Vashem, à Jérusalem, le 18 décembre 1986. (Crédit : AFP/Sven Naxkstrand)

Le tout premier manuscrit, en yiddish, « évoque la colère d’Elie envers le monde non juif… la trahison de l’humanité » pendant et après la Shoah, souligne Rudavsky avant d’ajouter que la version française de « La nuit » parle « d’un thème plus universel — la remise en question de Dieu, et non la critique du monde non juif en soi ».

Le premier tirage s’est vendu à quelques milliers d’exemplaires et n’a rapporté à son auteur que 250 dollars.

« Ce n’est que plus tard qu’il est devenu le best-seller que l’on connaît, en 1967, après la guerre des Six Jours », rappelle Rudavsky. « Il y avait un certain intérêt pour la Shoah, à ce moment-là aux États-Unis et partout dans le monde. Un intérêt qui ne s’est pas démenti par la suite. »

Le film évoque également la manière dont la jeune génération envisage l’histoire de Wiesel, comme lors de cette conférence, pendant la pandémie de COVID, dans un collège de Newark, dans le New Jersey.

Elie Wiesel déjeune avec le président Barack Obama dans le bureau Ovale, le 4 mai 2010. (Crédit : Official White House/Pete Souza)

La salle de classe filmée par Rudavsky ne se trouve « pas dans une école juive », précise-t-il « mais dans la ville de Newark », à l’école North Star.

L’enseignante Paris Murray a consacré cinq semaines à l’étude de « La nuit », ce que Rudavsky qualifie d’ « unique en son genre. Ils l’ont lu très attentivement. Les élèves se sont vraiment impliqués. »

Le jour où Murray anime un débat sur le premier chapitre, elle rappelle que Wiesel a 13 ans au moment des faits, soit l’âge de la plupart de ses élèves, ce qui fait passer la discussion du plan de la tragédie collective de la Shoah à son impact sur Wiesel, à commencer par la mort de son père.

Une des élèves, du nom de Madison, relève que dans le livre, Wiesel utilise pour parler de lui le prénom Eliezer, alors que tout le monde le connaît sous celui d’Elie — et que cette différence est de taille.

« Elie est libre mais Eliezer n’est jamais sorti de sa douleur », explique Madison. « Elie Wiesel est libre, pas Eliezer. »

read more:
comments