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Affiche du film "Le projet" (Les Temps Qui Courent)
Affiche du film "Le projet" (Les Temps Qui Courent)
Interview"Un vaccin contre la haine"

« Le projet », un film à la croisée des mémoires de la Shoah et de la guerre d’Algérie

« Le projet », long-métrage documentaire réalisé par Margaux Chouraqui est un film émouvant et particulièrement incarné que l’on recommande, tant pour ses qualités filmiques que pour ses vertus pédagogiques

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En 2022, les ministres européens de l’Éducation ont adopté la déclaration instituant une journée de mémoire des génocides et de la prévention des crimes contre l’humanité, avec, pour chacun des pays concerné, la liberté d’en choisir la date. La France et l’Allemagne ont retenu le 27 janvier, date symbolique correspondant à l’anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau.

La journée commémorative du 27 janvier 2026 marquera la sortie publique d’un long métrage documentaire (70’) réalisé par Margaux Chouraqui : « Le projet » qui fera l’objet de projections-débats dans différents pays d’Europe avant sa diffusion sur YouTube à partir du 1er février.

Inscrit dans une démarche de transmission mémorielle à destination des jeunes générations, « Le projet » croise les mémoires de la Shoah et de la guerre d’Algérie (un terreau souvent plus fertile en polémiques qu’en échanges sereins), à travers le dialogue d’un Juif polonais déporté avec son père au camp de Buchenwald et d’un enseignant franco-algérien devenu historien pour comprendre la disparition de son père, appelé de la Guerre d’Algérie.

Il nous donne à suivre, au plus près et sur une année scolaire, un dialogue fécond et pédagogique, produit par Les Temps Qui Courent, la chaîne lancée par Margaux Chouraqui (elle cumule plus de 4 millions de vues et 80 000 heures de visionnage) pour lutter contre toute forme d’intolérance.

Il en résulte un film bouleversant et très documenté dont la force tient à sa façon de mettre en miroir le passé et le présent et d’accorder autant d’importance à la transmission du message qu’à sa réception.

Margaux Chouraqui (Crédit : autorisation)

Qui pour raconter l’Histoire ? interroge-t-on ici et là. La question, de plus en plus pressante, est aussi, de fait, de savoir comment. Margaux Chouraqui y répond en embarquant protagonistes et spectateurs dans une aventure transgénérationnelle artistique et pédagogique qui mérite d’être vue par le plus grand nombre. Entretien.

Times of Israël : Votre père, le réalisateur, scénariste et producteur Elie Chouraqui, ardent soutien d’Israël, s’exprime régulièrement dans différents médias. Bon sang ne saurait mentir puisque, après le King’s College de Londres et Sciences Po, vous avez choisi le journalisme…

Margaux Chouraqui : Tout à fait, j’ai été reporter politique et internationale pendant huit ans pour C dans l’air, C politique, France 24 et Canal +…

Votre essai La Mythologie Daech (éditions de l’Observatoire 2018,) décortique la propagande de Daech et la façon dont les médias de l’Etat islamique se livrent à « une bataille culturelle » par le biais des techniques de communication les plus modernes. Cette réflexion a-t-elle nourri votre travail et constitué la matrice de la chaîne, gratuite et indépendante, « Les Temps Qui Courent » que vous avez lancée en 2021 ?

Que ce soit pour mon travail dans le journalisme, pour les reportages, l’essai, le travail sur les questions de mémoire, je ne retiendrais pas l’expression « bataille culturelle ». Je parlerais de vivre-ensemble et d’ouverture à l’autre.

Travailler sur les questions de mémoire invite à comprendre l’actualité en contextualisant et en racontant l’histoire des personnes, des lieux, des décors. La mémoire, outre qu’elle permet de comprendre l’autre, nous aide à prendre la mesure de ce qui aujourd’hui agite nos sociétés.

Est-ce la raison pour laquelle vous avez inscrit, en épigraphe, la citation de Shakespeare : « Le passé est un prologue » ?

Nous vivons dans le monde du tout-info où tout va très vite. Or chaque situation, toute dramatique qu’elle soit, s’ancre dans une histoire. Si on ne la raconte pas, on ne peut pas comprendre ce qui se passe aujourd’hui. C’est ce à quoi je m’attelle.

Le dialogue instauré dans votre film est né de la rencontre d’un Juif polonais (Izio Rosenman) qui, enfant, fut rescapé de Buchenwald et d’un franco-algérien (Kamel Chabane), devenu historien pour tenter de comprendre comment son père appelé du contingent de la Guerre d’Algérie avait disparu. Ancien ingénieur, pédopsychanalyste, Izio est un homme instruit. Pourtant, c’est la première fois qu’il témoigne devant des élèves. Comment l’expliquez-vous ?

La démarche d’Izio repose sur son désir de comprendre son propre parcours, son propre vécu, notamment en étudiant l’histoire. C’est ce qui le rapproche de Kamel Chabane.

Ce que nous voulons, nous, aux Temps Qui Courent, c’est transmettre l’Histoire à travers l’histoire intime d’un témoin, afin d’humaniser les récits historiques qui sont parfois un peu abstraits pour les élèves.

Kamel Chabane (Crédit : Les Temps Qui Courent)

Ce film raconte le drame d’Izio Rosenman, enfant rescapé qui a voulu se construire autrement que comme témoin. Il a voulu vivre, se tourner vers l’avenir, étudier, travailler. Arrivé en 1953 dans le 13e arrondissement de Paris où il vit depuis, il a fait de longues études et est devenu physicien au CNRS.

Il pressentait que la compréhension de son propre cheminement passerait par la compréhension de la Shoah dans son ensemble. Si, aujourd’hui, il a accepté de s’engager, ce n’est pas avec l’idée de prêcher la bonne parole, de témoigner puis de repartir. Ce qui l’intéressait relevait de l’aventure humaine que représentait la rencontre avec ces élèves de Troisième du Collège Flaubert (Paris 13e) et ce professeur dont les parcours, bien que différents du sien, sont aussi ceux de l’immigration.

Izio est un immigré juif polonais, Kamel Chabane est franco-algérien. Leur vie est au cœur de ma démarche artistique, cinématographique et journalistique.

Je tiens à souligner également que le film est ancré dans une temporalité : nous l’avons commencé au lendemain du 7-Octobre et nous l’avons terminé avec le RN à 20 % aux élections européennes. Je pense que ce genre d’aventures collectives permet d’instiller du dialogue entre tous et de comprendre l’autre à travers sa propre histoire.

C’est le combat contre l’ignorance et pour l’ouverture à l’autre. Voilà ce qui réunit Izio Rosenman et Kamel Chabane, lequel est devenu historien quand, au cours de ses études, il a découvert « Shoah » de Claude Lanzmann. Retourner sur les lieux de l’horreur avec le témoin et pouvoir l’interroger, comme l’a fait Lanzmann pour son film, a donné à Kamel les outils pour interroger sa propre histoire.

INTERVIEW À LIRE : Guillaume Ribot dans les yeux de Claude Lanzmann

Le film ne gomme pas les quelques moments où le professeur rappelle les élèves à l’ordre pour calmer ardeurs et chahuts, en classe ou à Buchenwald…

C’est un prof ! Il faut savoir que les élèves sont venus pendant un an, chaque mardi entre 17h et 18h30 pour participer à cet atelier, ce qui représente un engagement important pour des jeunes de cet âge.

Par ailleurs, ils sont restés quatre jours à Buchenwald et l’on peut comprendre qu’ils aient parfois eu besoin de souffler, ce qui est plutôt salutaire.

Kamel Chabane dit à l’adresse d’Izio Rosenman : « Ce qui nous intéresse, c’est vous ». Ne parle-t-il pas là en fait autant au rescapé qu’aux élèves et à lui-même ? Est-ce cela, faire société et avoir un rapport serein à son identité ?

La cohésion, c’est ce que fait Kamel au quotidien et c’est ce à quoi Izio s’est consacré toute sa vie, et pas seulement au moment où il a endossé la casquette du témoin : s’ouvrir à l’autre, se battre pour la paix et être en permanence dans une curiosité et une quête d’apprentissage.

Izio Rosenman (Crédit : Boris Levy)

Izio n’aime pas parler de lui, pas plus que Kamel, qui ne s’était jamais livré comme il l’a fait, devant ses élèves et devant ma caméra. Il est intéressant de comprendre les ressorts intimes de l’engagement : ils racontent beaucoup de choses.

Solange, l’une des élèves, le dit à sa façon : « On ne connaît pas Izio uniquement pour son histoire, on le connaît pour lui ». L’étape de vie qu’est l’adolescence correspond à une quête identitaire. Pour ces élèves, le rapport à leur propre identité était aussi en jeu.

La démarche pédagogique s’est appuyée sur la mise en place de travaux pratiques pour former les élèves à la réalisation. On les découvre timides et hésitants puis, au fur et à mesure, gagnés par l’émotion, on constate qu’ils cherchent leurs mots non plus par ignorance mais pour être justes. Ne rejoignent-ils pas, sans le savoir, la démarche d’Izio qui, en préambule, indique être en quête de « termes mesurés » ?

Au début, il y a la rencontre avec un homme qui peine à parler de lui et qui les emmène sur des sujets qu’ils ne connaissent absolument pas. Au fil des mois, cette expérience nous a tous un peu changés, les élèves, Izio, Kamel et moi aussi, je dois dire.

J’ai été bouleversée par cette aventure humaine, et par le constat que ce travail de mémoire avait pu marquer les élèves à vie. Ce qui m’a émue, chez Izio, tient à sa façon constante de prêcher l’amour de l’autre. Il n’est animé que par cette notion. Finalement, il n’a gardé le souvenir que de ce qui lui a permis de survivre, comme autant de moments d’humanité. Et cela aussi a bouleversé les élèves. Ils l’ont reçu comme une leçon de vie.

Le film est ponctué d’images d’archives historiques très saisissantes avec des gros plans sur les yeux, rappelant la démarche lanzmannienne chère à l’enseignant Kamel Chabane. D’où provient ce fonds iconographique ?

Les archives, qui toutes sont créditées à la fin du film, proviennent du United States Holocaust Memorial Museum de Washington. Nous avons mené un important travail d’archives pour être au plus près des situations évoquées dans le film.

Des enfants rescapés sortent du camp de concentration de Buchenwald en avril 1945 (Crédit : Les Temps Qui Courent)

Il y a aussi des photographies personnelles d’Izio et d’autres venant des Maisons de l’OSE [Œuvre de Secours aux Enfants] par lesquelles il est passé, après sa libération du camp, de 1945 à 1953.

Le film ne doit-il pas sa capacité à faire dialoguer de façon
fluide le passé et le présent au montage particulièrement réussi faisant alterner les documents historiques avec la visite in situ à Buchenwald et les travaux pratiques menés au collège ?

C’est tout ce qui motive mon travail ! Expliquer, transmettre notre mémoire pour comprendre notre présent et surtout, pour appréhender sereinement notre avenir. Nous sommes là au cœur de ce que nous faisons.

Cette aventure collective a-t-elle permis aux élèves de comprendre ce à quoi correspond le mot « génocide » ?

Nous n’en avons pas fait des historiens capables de jauger une situation par rapport à une autre. En revanche, cette aventure a permis d’incarner et de rendre concret ce qu’a été la Shoah pour un enfant qui avait alors à peu près leur âge.

Ce qui les a bouleversés, c’est de l’entendre parler de la disparition de son papa. Il leur a transmis sa vision d’enfant, avec, en même temps, le recul que lui a donné la vie. Le propos d’Izio n’est pas de parler des choses les plus abjectes et de la violence, qui n’avait pas de sens.

Ce qu’il désire transmettre, c’est aussi, dans ce drame du camp, la façon dont son père et lui se sont entraidés dans le camp. Il y a aussi ce moment où les élèves prennent conscience qu’ils sont hébergés dans l’infirmerie où le père d’Izio, atteint du typhus, était soigné et où il est mort cinq semaines après la libération du camp. C’est là qu’il l’a vu pour la dernière fois.

The front gate at Buchenwald whose inscription reads, 'To Each What He Deserves.' (Photo credit: courtesy of Paul Paul Pugliese)
L’inscription sur le fronton du camp de Buchenwald, sur laquelle est écrit : « À chacun ce qu’il mérite. » (Crédit : Paul Paul Pugliese)

Les manuels d’histoire présentent des photos qui, pour représenter les horreurs commises pendant la Shoah, sont extrêmement dures à regarder mais elles sont montrées dans un monde où l’hyperviolence est déjà très présente, que ce soit dans les jeux vidéo, au cinéma ou sur les réseaux sociaux. Par contre, le récit d’un homme qui raconte comment, si jeune, il a perdu son père et qui dit son extrême solitude, à la libération du camp, est très concret pour un enfant.

Un engagement contre toute forme d’intolérance, un travail de mémoire pour faire société, un vaccin contre le poison de la haine, un hymne à la vie et à l’avenir… Le projet aurait-il été faisable dans des établissements situés dans des quartiers dits difficiles où les professeurs peinent à enseigner la Shoah ?

Je crois, pour ma part, que tout est possible. Je ne peux pas vous répondre de façon tranchée car je n’ai pas fait l’expérience de cela mais je suis persuadée qu’il y a beaucoup d’enseignants comme Kamel Chabane qui font preuve d’autant de courage et d’engagement.

On peut toujours envisager le pire mais il me semble qu’en pensant de la sorte, on ne fait pas grand chose et surtout, on n’avance pas. Il est encore plus important de s’adresser à ceux qui s’y refusent, en prétextant que ça n’a pas existé.

Si on ne le fait pas quand ils ont treize, quatorze ou quinze ans, ce n’est pas à vingt-cinq que l’on peut espérer les faire changer. Plutôt que de partir du postulat qu’on ne peut pas y arriver, il me semble nécessaire, au contraire, de déployer encore plus d’énergie pour aller dans les quartiers « compliqués ».

Par quels biais le film va-t-il être diffusé ?



La chaîne YouTube Les Temps Qui Courent a été créée pour proposer des ressources pédagogiques utilisables par les professeurs. Il s’agit de vidéos d’une quinzaine de minutes permettant de parler d’histoire d’une façon différente, à travers le témoignage.

Nous tenions à ce que « Le projet » soit sur YouTube qui est regardée par la génération Z (la Gen Z regroupe les personnes nées entre la fin des années 1990 et le début des années 2010, ndlr), que c’est gratuit et que c’est accessible dans l’ensemble de l’Europe.

L’idée des projections organisées autour du 27 janvier [Grand Rex le 27 janvier, Mémorial de la Shoah le 29 janvier] * est de donner aux avant-premières la possibilité d’agir comme des caisses de résonance pour la sortie sur YouTube le 1er février.

Le 3 février, nous allons à Côme en Italie dans le cadre du Forum International des Jeunes pour la Paix devant un public de 300 jeunes européens puis, le 10 février, au Centre Français de Berlin, en partenariat avec le Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe et l’Ambassade de France en Allemagne, pour le grand public et un public scolaire.

Il s’agit d’accompagner la sortie, de communiquer sur le lancement mais surtout de cibler des publics différents. Est également prévue, le 30 janvier, une projection à la Sorbonne qui s’est remplie en trois jours ! Par la suite, les partenaires que nous avons mobilisés pour la sortie du film vont diffuser le lien YouTube par différents biais.

Un certain nombre de projections ultérieures sont dores et déjà programmées, notamment le 10 avril dans le cadre du forum Normandie pour la paix et le 12 avril à l’Espace Rachi en partenariat avec l’UEJF, le CRIF et la LICRA. Nous sommes en train de travailler à la mise en place d’une large dissémination pédagogique.

Ce n’est que le début !

David Teboul (Crédit : Facebook)

Le cinéaste et photographe David Teboul estime que, dans les prochaines années, la transmission devra se faire à travers des œuvres conçues à partir des témoignages. Le projet, dans lequel les interventions des différents protagonistes dessinent un arc narratif, ne s’inscrit-il pas dans cette idée ?

INTERVIEW À LIRE : Merci, Mesdames

Il y a tant de manières de transmettre ! Pour ma part, j’ai foi en l’humain et je trouve que le témoin est un « outil » de transmission de l’histoire. Il me semble que « Le projet » est l’une des œuvres les plus abouties des Temps Qui Courent, en ce sens qu’il va au-delà du récit du témoin qu’il transforme en une aventure émotive collective.

Je repense à la séquence, à la fin du film, où les élèves reviennent de leur oral du brevet, pour lequel la plupart ont choisi la thématique de la Shoah. Ils ont voulu partager ce qu’ils avaient vécu. La force de l’atelier était à la fois sa dimension ludique – faire des vidéos, utiliser le logiciel de montage- et sa dimension historique. Ce travail a permis d’amener à l’histoire des élèves dont certains, au départ, avaient été attirés par la production de vidéos. À la fin, tous étaient très fiers d’avoir vécu cette expérience.

Il s’agit d’un quartier où il y a une grande diversité, avec des jeunes pour lesquels la Shoah était parfois, comme je l’ai souligné, abstraite et une classe dont le niveau était assez disparate. Reste que tout le monde a eu un rôle à jouer, comme dans toute équipe de cinéma. C’est ça, la force du collectif.

Pour finir, quelques mots sur Kamel Chabane auquel il faut rendre hommage et dont il faut souligner l’engagement, tant au titre d’historien que de pédagogue…

Kamel fait intervenir chaque année des témoins (rescapés de la Shoah, victimes de la Guerre d’Algérie ou des attentats terroristes récents…).

Son obsession était de pouvoir aller, avec un témoin, sur le lieu de son drame. Il en témoigne dans le film : sur place, dans le camp, ce sont les sens qui refluent. Ce que Kamel a vécu a dépassé l’intuition qu’il en avait, notamment la force de transmission que cela permet.

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Informations, dates et réservations sur le site Les Temps Qui Courent. 

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