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Les membres d’un groupe marchent sur le chemin de la quatrième étape de Jérusalem, de Latroun à Abu Ghush, le 6 novembre 2025. (Avi Friedman)
Les membres d’un groupe marchent sur le chemin de la quatrième étape de Jérusalem, de Latroun à Abu Ghush, le 6 novembre 2025. (Avi Friedman)
Interview"La spiritualité plutôt que la sécurité"

Un ex-haut fonctionnaire plaque tout pour créer le « Chemin de Jérusalem »

C’est après avoir reçu une révélation que Golan Rice a quitté El Al et s’est mis en quête de co-créer cet itinéraire destiné aux pèlerins de tous horizons pour créer du lien

Sue Surkes est la journaliste spécialisée dans l'environnement du Times of Israel.

Golan Rice n’aurait jamais imaginé que sa rencontre fortuite avec un petit oiseau, sur un rebord de fenêtre, ferait du haut-fonctionnaire du secteur de la sécurité qu’il était alors un simple pèlerin sur le Camino de Santiago ou encore le cofondateur d’une nouvelle route de pèlerinage à destination de Jérusalem.

Long de 111 kilomètres et encore en cours de construction, bien que déjà ouvert aux voyages organisés, le chemin relie le port de Jaffa au centre d’Israël, au niveau de la porte de Jaffa, près des murs de la Vieille Ville de Jérusalem. Divisé en six tronçons, long chacun de 10 à 26 kilomètres, il alterne rues animées et la nature, dans le silence des collines qui mènent à la Ville Sainte.

Au départ du port de Jaffa, le chemin serpente ensuite entre Rishon Lezion et Ramle dans le centre d’Israël, puis Latrun, Abu Ghosh et Ein Kerem, dans les environs de Jérusalem.

Ce qui le distingue des autres chemins de pèlerinage, comme le Sentier de Jésus dans le nord d’Israël, c’est la manière dont il met les pèlerins — des personnes de toutes confessions (voire sans confession) et nationalités — au contact de communautés et de personnes qui ont accepté d’être des partenaires de ce voyage, dans le but de faciliter les échanges mais aussi l’introspection et l’ouverture à d’autres croyances et histoires.

Un moment de grâce

Rice, 56 ans, qui est juif, a derrière lui plus de 30 ans dans la sécurité, dont 15 à El Al. Par un matin de mars pluvieux et gris, alors qu’il dirigeait la réunion d’équipe hebdomadaire, il a vu par la fenêtre un petit oiseau. L’homme et l’oiseau se sont regardé, a rappelé Rice lors d’un podcast (en hébreu) diffusé l’an dernier, ajoutant combien cette expérience l’avait ému, au point qu’il avait démissionné le jour même pour se lancer dans un voyage personnel.

Golan Rice. (Autorisation)

« Je crois que cet oiseau avait toujours été là. Mais cette fois-là, je l’ai vu et écouté », a-t-il expliqué lors d’une interview dans le podcast « L’tayel B’Klilut » (« Marcher doucement »).

Ce voyage, tout autant physique qu’intérieur, l’a conduit à deux reprises en plusieurs endroits du Camino de Santiago, un réseau de chemins de pèlerinage anciens qui, en Europe, convergent vers le tombeau de Saint Jacques, en la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle, en Espagne.

Rice a été littéralement fasciné par l’histoire de Saint Jacques, pêcheur juif né Jacob, fils de Zébédée, dans la région de Galilée, dans le nord d’Israël, et devenu un apôtre de Jésus.

Golan Rice tient un exemplaire de son livre alors inachevé devant la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle, en Espagne. (Autorisation)

Selon la légende, ses os s’échouèrent sur les rivages espagnols recouverts de coquillages et furent enterrés à Saint-Jacques-de-Compostelle. La coquille est devenue le symbole du chemin de pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle.

Rice avait entendu parler du Camino lors d’un séjour professionnel en Espagne et avait décidé de le parcourir à la manière des pèlerins, sac au dos et la canne à la main.

« J’avais passé ma vie à travailler dans des environnements très exigeants sur le plan de la discipline, de l’encadrement et de la planification », confie Rice au Times of Israel. « Pour le Camino, je n’ai rien planifié – ni la distance que je ferais à pied ni l’endroit où je mangerais. J’ai affronté l’une de mes plus grandes peurs — l’incertitude. »

Il poursuit : « Le plus important, pour moi, ce sont les relations que j’ai nouées tout au long du chemin, l’accueil, l’énergie et la force que ces communautés donnent au pèlerin qui entreprend un voyage personnel. J’ai été émerveillé par les rencontres que j’ai faites avec des personnes de différentes confessions et cultures. »

Rice a dit avoir appris en chemin trois principes clés pour la vie — l’humilité, la simplicité et la gratitude —.

Son second pèlerinage, au départ de Cadix, d’une longueur de 1 200 kilomètres, avec 40 à 50 kilomètres entre les villages, fut bien plus difficile que le premier (depuis Saint-Jean-Pied-de-Port en France), et avec beaucoup moins de pèlerins.

« En regardant autour de soi, on commence à voir des choses qu’on ne voyait pas auparavant », poursuit Rice. « On est touché par les choses simples. Je me suis permis de ressentir des choses. »

Il y a de cela quatre ans, de retour en Israël, où il vit au Moshav Batzra, non loin de Raanana, il est sur le point de retrouver Yael Tarasiuk Nevo, une vieille amie rencontrée au service sécurité d’El Al. Elle aussi a quitté El Al et travaille désormais à la mise sur pieds de projets sociaux et communautaires au service municipal du bien-être de Bat Yam, près de Tel Aviv.

Golan Rice et Yael Tarasiuk Nevo. (Autorisation)

Elle l’aide à finir son livre sur ses voyages sur le Camino (disponible en hébreu et bientôt en espagnol).

Rice éprouve désormais une véritable fascination pour les histoires et les mythes et leur capacité à donner un sens aux choses à ceux qui les lisent ou les écoutent. Le travail de Tarasiuk Nevo, qui a 43 ans et est originaire du centre-ville de Rishon Lezion, consiste alors à faire parler les bénéficiaires de l’aide sociale pour en faire un outil de réhabilitation.

« Un jour, Golan m’a dit qu’il voulait faire un troisième pèlerinage, cette fois à Rome », explique Tarasiuk Nevo au Times of Israel. « Et soudain, l’idée nous est venue. Nous nous sommes dit : ‘Comment se fait-il que le Camino attire chaque année un demi-million de voyageurs et que des milliers d’autres marchent jusqu’à Rome, alors qu’il n’y a pas de route de pèlerinage vers Jérusalem, un lieu pourtant tellement important pour les trois religions monothéistes ?’ »

Trouver le chemin vers Jérusalem

Aujourd’hui, Rice et Tarasiuk Nevo travaillent ensemble à un modèle développé pour aider les bénéficiaires de l’aide sociale à Bat Yam à entreprendre des voyages intérieurs, pour développer Le Chemin de Jérusalem.

Après avoir consulté des experts universitaires, ils découvrent que d’anciens chemins de pèlerinage s’étendaient sur 450 kilomètres, entre Jérusalem et la pointe nord d’Israël.

Bien décidés à commencer par le dernier tronçon, long de 111 kilomètres, avec la ferme intention d’aller au-delà sur le long terme, ils « frappent alors à toutes les portes » le long du chemin, pour demander aux riverains s’ils souhaitent faire équipe et, dans l’affirmative, ce qu’ils aimeraient raconter.

Les gens font leurs achats au marché de Ramla, dans le cendre d’Israël, le 9 juillet 2025. (Yossi Aloni/Flash90)

C’est l’occasion pour eux de rencontrer des personnes venues de tous horizons – municipalités, commerces, lieux culturels ou d’intérêt religieux, jusqu’à ce propriétaire d’un stand de shawarma du marché de Ramle, qui aime raconter que son père l’emmenait chaque année à Jérusalem pour acheter des oranges, ou cette artiste ultra-orthodoxe.

À Ramle, le maire a souhaité mettre en avant la diversité religieuse et culturelle de la ville grâce à la grande variété des spécialités disponibles sur son marché, explique Tarasiuk Nevo. Comme la ville n’a pas d’hôtel, la municipalité a proposé de mettre à disposition un appartement simple pour que les pèlerins puissent y dormir, la nuit venue.

À Rishon Lezion, le maire-adjoint a choisi de mettre en avant la première école/synagogue à avoir enseigné en hébreu et le musée, qui raconte notamment l’histoire de Naftali Herz Imber, un temps résident de Rishon Lezion, auteur des paroles de l’hymne national israélien, « Hatikva ».

L’école de Haviv, située au centre de Rishon Lezion, fut la première à enseigner en hébreu (I, MathKnight, CC BY 2.5, Wikimedia Commons)

Comme dans le cas du Camino, les pèlerins se voient remettre un passeport au début de leur périple, dans les locaux de l’ancienne synagogue libyenne – encore en activité – à Jaffa, qui fut aussi une auberge pour les pèlerins juifs libyens qui arrivaient en bateau pour se rendre à Jérusalem. A chaque étape clef du chemin, les pèlerins peuvent faire tamponner leur passeport et recevoir, une fois le pèlerinage terminé, un certificat délivré par l’office du tourisme, au niveau de la porte de Jaffa, à Jérusalem.

« Tout le monde veut raconter son histoire », résume Tarasiuk Nevo.

Le premier pèlerin croate sur La Route de Jérusalem discute avec le propriétaire d’un stand de shawarma à Ramle, le 12 mars 2025. (Autorisation)

Il existe désormais des dizaines d’endroits sur le chemin où les pèlerins peuvent frapper à une porte et faire tamponner leur livret, sachant qu’ils seront invités à discuter et peut-être même à boire un verre ou manger un morceau. S’il est possible d’acheter quelque chose ou de se loger pour la nuit, une réduction leur sera proposée.

« Nous voulons quelque chose de durable », poursuit Tarasiuk Nevo en expliquant que les habitants seront plus enclins à faire vivre ce chemin s’il leur permet de générer un peu de revenus.

Rice ajoute : « Essentiellement, les habitants tamponnent le passeport des pèlerins, leur sourient et leur souhaitent ‘Derech Tzlecha’ [bon voyage, l’équivalent en hébreu du salut du Camino de Santiago, ‘Buen Camino’]. »

Sur le Camino, les pèlerins se laissent guider par les coquillages et sur le Chemin de Jérusalem, ce sera par les feuilles de palmier, un symbole fort pour les Juifs, les Chrétiens et les Musulmans.

Les pèlerins sur la route de Jérusalem passent devant l’église Saint-Jean-Baptiste à Ein Kerem, dans les environs de Jérusalem, le 25 mai 2025. (Autorisation)

Les partenaires de cette initiative – autorités locales, Fonds national juif KKL-JNF et l’Autorité israélienne de la nature et des parcs – vont ajouter ce symbole au leur, mettre en place la signalisation et promouvoir le projet.

Une trentaine de panneaux en céramique, sur un total de quatre à cinq par kilomètre, ont déjà été installés aux points d’intérêt le long du parcours.

Citons parmi les lieux d’intérêt juif la synagogue libyenne du début du chemin, l’ancienne Tel Gezer dans le centre d’Israël et le site de la maison d’Abinadav, sur une colline près d’Abu Ghosh, là où, selon l’Ancien Testament, l’Arche d’Alliance aurait été conservée pendant 20 ans après que les Philistins l’ont restituée aux Juifs.

La synagogue libyenne à Jaffa. (FLLL, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons)

Parmi les lieux d’intérêt chrétien figurent la communauté anglicane peu connue de Ramle, qui propose des prières et des hébergements, le monastère trappiste de Latrun, symbole de la longue tradition viticole de la région, le centre des visiteurs Saxum d’Abu Ghosh et enfin la route d’Abu Ghosh à Emmaüs Nicopolis.

Jaffa, Ramle, Abu Ghosh et Jérusalem sont toutes des villes mixtes, qui permettent de faire connaissance avec des musulmans, des chrétiens et des juifs. Les points d’intérêt musulmans passent par les mosquées Mahmoudiya et Al-Bahr, à Jaffa, la mosquée blanche de l’époque omeyyade de Ramle et le bassin des arcs, un bassin souterrain abbasside, ou encore la mosquée tchétchène moderne d’Abu Ghosh.

Vue du Bassin des Arches, une retenue d’eau souterraine, construite sous le règne du calife Haroun al-Rashid en 789 de notre ère pour approvisionner Ramla en eau, le 10 avril 2025. (Yossi Aloni/Flash90)

Symbole fort et signe de sa durabilité, l’itinéraire emprunte des chemins anciens à chaque fois que c’est possible, ceux-là mêmes parcourus par les Juifs du Premier Temple jusqu’à l’époque romaine, les croisés chrétiens ou les pèlerins musulmans à l’époque ottomane. De légères déviations ont été mises en place de façon à éviter des dangers tels que les routes principales et la dernière étape conduit à une oasis urbaine musulmane située sur un roof top, dans le centre-ville de Jérusalem, où les pèlerins pourront se rafraîchir et se reposer avant d’entrer dans la Vieille Ville par la porte de Jaffa.

L’avenir incertain des feuilles de palmier

Pour l’heure, Rice et Tarasiuk Nevo, qui sont tous les deux mariés et chacun parents de trois enfants, financent le projet sur leurs deniers.

Ils ont guidé quelques centaines de personnes, essentiellement des universitaires et des guides touristiques et principalement en groupe.

Jusqu’à ce qu’ils trouvent les fonds nécessaires pour télécharger toutes les informations nécessaires sur leur site Internet et commander les centaines de panneaux en céramique dont ils ont besoin en hébreu, arabe et anglais, ils organisent des visites guidées avec les guides qu’ils ont formés, qui réservent hébergement et repas en chemin et transportent les bagages entre les six étapes.

Le père Olivier, du monastère bénédictin d’Abu Ghosh, pose à côté de la signalisation du Chemin de Jérusalem à l’entrée du monastère. (Autorisation)

Le premier groupe de pèlerinage international indépendant est actuellement en cours de formation et entreprendra cet itinéraire en avril prochain, avec Rice et Tarasiuk Nevo pour guides.

Tarasiuk Nevo s’inspire d’Egeria, une pèlerine du IVe siècle qui écrivit l’un des premiers récits d’un pèlerinage chrétien en Terre Sainte.

« Nous estimons que le Chemin de Jérusalem est capable de faire changer la manière d’écouter et de communiquer les uns avec les autres », conclut Tarasiuk Nevo.

« Quel que soit votre héros, que ce soit Moïse, Muhammad ou Égéria, vous marchez ensemble, vous faites tous la même chose sur le plan physique, en vous écoutant les uns les autres, avec respect. »

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